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Qui poudre les arbres en bleu ?


Auteur : L Oeil qui court

Style : Anticipation




Il fait nuit noire au verger. Une atmosphère particulière m’enveloppe. Le village est en effervescence depuis trois jours. Les feuilles des arbres fruitiers ont des reflets bleutés. Comme si une poudre chatoyante s’était déposée sur elles. De mémoire de villageois, on n’avait jamais entendu parler d’un tel phénomène. Cela avait commencé par le nord- ouest du village. Les maisons les plus en hauteur sur la colline. Et puis c’était descendu vers la source, là où les prairies ont pris le relais de la vigne. Cela se rapprochait progressivement du centre. Près de chez moi.
Les vieilles commères parlent de sorcières, certains d’empoisonnement, le curé de malédiction… L’autre moitié du village s’énerve : les fruits des arbres bleus disparaissent.
Le conseil municipal a été réuni en urgence. Cela fait deux jours qu’il siège durant l’après-midi entière jusque tard dans la nuit. Les élus arborent des airs graves. Font ceux qui détiennent des informations importantes. Ils sont, en fait, perplexes.
Ils vont faire analyser le bleu, chuchotent les rues du village. « Pourvu que cela ne grève pas le budget de la commune, cette histoire, a dit Monsieur le maire », entend-on répéter de fenêtres en portes.

J’ai décidé de passer la nuit dans le jardin. Et si je surprenais le malicieux auteur de cette farce amusante. Peut-être est-ce le tour de mon pêcher, ce soir ?
Je m’installe dans mon sac de couchage, écoute chanter la nuit. Le monde alentour me pénètre. Je le laisse s’installer dans les moindres recoins de mon corps. Détendue, je ne tarde pas à m’endormir. Les coups de six heures du matin égrenés par le clocher voisin marquent mon réveil. J’ouvre les yeux sur un ciel rayonnant, me hisse sur un coude, m’extirpe brutalement de mon sac de couchage, me précipite sur mon pécher. Les feuilles sont vertes. Tous les fruits sont là. J’hésite entre déception – ils ne sont pas venus – et soulagement – je ne les ai pas ratés.
Je jette sur mon visage un peu d’eau de pluie recueillie dans un seau. Et me précipite dans les rues du village. Le bourg est à demi éveillé. Les uns pliés en deux, passent la binette entre les rangs de carottes et de poireaux. « Bonjour, Madame Micouli. Vos arbres, y sont comment ? » « Y’a rien ma p’tite ! » Les autres attachent leurs volets. « Bonjour le Père Jean ! Alors vos arbres, y sont bleus ? » « Comment veux-tu que j’le sache ? Tu vois ben que j’sors du lit ! T’as du nouveau ?» « Encor’ rien le Père Jean ! » Une longue file s’est formée devant la boulangerie. Chacun vient glaner les dernières informations. Les supputations vont bon train. Mais il faut bien se résoudre à l’inacceptable, il ne s’est rien passé cette nuit.
Je m’en vais par les rues du village, frottant les semelles de mes chaussures au sol dans un mouvement de déception et de protestation. Je suis à l’unisson du village. La journée sera de mauvaise humeur.

…Le silence des humains s’est posé sur la campagne. Les bruits légers de la nuit m’entourent. Mon attention est aiguisée poussée vers la réception de chaque son, murmure, craquement.
J’aime regarder les étoiles, inventer des constellations inédites en prenant un morceau de l’une que j’associe à l’autre, leur donner des noms rêveurs. Tandis que l’une d’elle me fait hardiment moult clins d’œil, j’entends un chuchotement furtif, suivi d’un rire à peine perceptible. Je scrute vivement les ombres des feuilles, écoute le bruissement des arbres, cherche plus loin dans la prairie qui monte à la forêt.
Je me lève, marche à pas coulés, jette de longs regards de tous côtés. La lune montante éclaire le jardin. Pourtant je ne vois rien. Je m’arrête en haut du terrain et contemple les lumières de la plaine, sous moi. Je devine la silhouette de la colline qui forme l’horizon par-delà les vergers, les forêts et les champs. L’ondoiement des graminées proches murmure. Le rire léger frôle mon oreille, presqu’espiègle. L’impression d’une caresse fugace sur ma joue. Je tourne la tête en tout sens. En vain. Je m’assieds au milieu de la colline, au-dessus du pêcher que je surveille. Le rire est là, enfantin, gai, puis câlin. Un froufroutement d’ailes. Une caresse douce.

« Viens ! Suis-moi ! ».
Je scrute la nuit claire. Ne vois rien. Lève les yeux vers les constellations. Appelle à l’aide mes constellations qui me regardent d’un air scintillant. La vue du ciel et de son semis d’étoiles apaise la chamade qui bouscule mon cœur. La voûte infinie de l’univers veille, immuable, et me donne quelque assurance. Mon regard effleure les arbres. Un tiers du pêcher est vidé de ses fruits. Curieusement, j’en suis heureuse. Comme si ce qui devait arriver était. Et que c’était bien ainsi. Je suis apaisée.
« Viens ! Suis-moi ! »
J’écoute attentivement la voix. Je découvre son timbre, sa beauté.
« Viens, n’ai pas peur ! Suis-moi ! »
Je me lève et me laisse guider par… l’indicible. Je ne sais ce qui m’indique le chemin. Mais je connais le chemin que je dois suivre.
Dans la prairie, je vois scintiller un amas blanc, léger.
« Prends-les, s’il te plait. C’est plus facile pour toi. Ensuite, nous irons au pêcher. »
Je me penche et prends plusieurs filets blancs qui luisent. Ils me collent aux mains. Je ne sais comment les détacher.
Le joli rire cristallin et espiègle retentit.
- Oh ! Excuse-moi. J’ai oublié de te saupoudrez de bleu. Les araignées ne savent pas tisser sans glu. La poudre permet de ne pas y être sensible. Donne-moi tes mains. »
Je regarde, désolée, les filets encollés les uns aux autres.
- Ne t’inquiète pas, un peu de bleu, le travail de quelques pattes agiles, il n’y paraitra plus. Viens au pêcher, maintenant. Il est temps.

Le tas des pêches volées a été soigneusement déposé au sol. Il attend que j’emplisse les filets et que je les transporte.

…Nous débouchons de la forêt. Je suis en présence d’un magnifique vaisseau tissé de feuilles. Elles sont reliées les unes aux autres par la queue. Disposées à l’oblique pour capter le plus possible les rayons solaires, elles vibrent. Entre chacune d’elle, une lame d’air. Pour les ventiler. Eviter la surchauffe. Elles sont régulièrement aspergées par des lamas qui maintiennent une humidité constante, nécessaire à leur souplesse. C’est le gage de leur portée sur l’air. Je vois également deux hélices à l’arrière. En m’approchant, je découvre deux paons, confortablement installés sur des coussins de foin. Ils assureront la direction du vaisseau.

« Viens, me dit la voie, viens, tu auras le temps plus tard. »

Elle me demande de renverser le filet de pêches au sol.
- Je l’ai transporté pourquoi ?
- Les pêches nous servent de cailloux de Poucet. Nous sommes le premier vaisseau à partir. Ici, ce sera toujours le point de départ et le centre de construction des vaisseaux. Les indications sont déposées au fond d’une cavité pierreuse à proximité. Les pêches vont laissées leur noyaux qui seront autant d’indices pour ceux qui partiront après nous.
- Vous partez ? Dans ce… ce…
- Oui.
- Mais ce n’est pas assez solide ! Cela va se déchirer tout de suite !
- Tu peux faire confiance à nos concepteurs. Ce sont des génies. Ils ne se sont pas trompés. Ils ont testé notre embarcation dans les pires conditions : ils ont orchestré quelques tempêtes qui ont donné des cheveux blancs aux météorologues humains qui n’y comprenaient goutte.
- C’est qui vos concepteurs ?
- Les dauphins. Je crois que les humains n’ont qu’une faible idée de leurs capacités. Ils sont discrets. Ils ont patiemment étudié la remarquable mécanique du monde. Ils ont cherché à connaitre et à comprendre modestement son fonctionnement, sans intervenir. Leurs études les avaient amenés à comprendre qu’une modification de variables, même si elle semblait insignifiante, pouvait avoir des répercussions graves qu’ils ne contrôleraient pas. Leur admiration pour l’ensemble du fonctionnement de la vie les a laissés extrêmement prudents.
- Pourquoi partez-vous ?
- A la recherche de notre deuxième planète. La vie va presque disparaitre sur celle-ci. Celle qui restera sera fondamentalement transformée par toutes les nouvelles composantes chimiques lancées dans son atmosphère et injectées dans le sol par les hommes. Nous souhaitons garder intacte une lignée qui évoluera en parallèle là où nous trouverons un lieu propice à notre installation.
- Mais pourquoi je suis là ?
Nous avons cherché un exemplaire de la race humaine que nous puissions intégrer au vaisseau. L’élément humain fait partie de l’ensemble de la vie et doit y figurer. Nous avons longuement hésité avant de nous résoudre à cette conclusion. Il a fait tellement de dégâts. Il est tellement porteur de destruction. Mais toutes nos recherches ont abouti à la même conclusion : un seul élément manquant et l’équilibre ne pourra être reconstruit.

Je regarde le sol, détaille les brins d’herbe. Je suis dans une grande gêne. Être le représentant de ces humains n’est pas facile dans ces circonstances. J’aimerais tellement avoir quelque chose d’utile à faire qui m’occupe la tête et prenne la place du brouillard qu’a créé en moi la voix.

- Cela fait longtemps que nous préparons ce voyage. Nous observons les humains. Avons sélectionné ceux qui protègent la vie. Ainsi, tu as restauré une prairie naturelle, un peu en catimini, en glanant à droite à gauche des informations. Tu observes, tu réfléchis, tu interroges, tu mets en cause, toujours animée par le doute, sans jamais être sûre de savoir, toujours prête à modifier les choix et à apprendre.

- C’est vrai tout ça. Mais cela me gêne que tu en parles comme ça.

Ta relation au monde de la vie est devenue de plus en plus proche, de plus en plus attentive. Tu tentes de nous comprendre. Tu te réjouis quand tu découvre un nouvel arrivant dans ta prairie. Les habitants de ton terrain l’ont compris. Ils s’y sentent en sécurité. Ils nous ont appelés pour nous signaler ton action. Nous t’observons depuis longtemps. C’est pour cela que nous t’avons choisie.

Es-tu es d’accord pour partager notre voyage ?





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