On ne peut pas mourir deux fois



Nouvelle écrite par Michael CLAES dans le style Noires



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1.

Quand avait-il décidé de tuer l’Oranais ?
Il y a deux mois, trois peut-être …
Le Belge se souvient un matin, à se regarder dans la glace, à examiner son visage devenu gris, bouffi, les yeux injectés de jaune, le cheveu rare, en plus d’être grisonnant, cette idée lui avait traversé l’esprit.
L’Oranais vivrait, et lui serait mort.
Cette idée lui était insupportable.
Toutes ces années il avait tergiversé. Plusieurs raisons.
La raison des droits de l’homme.
Un homme n’a pas à en tuer un autre, qu’est-ce que c’est cette histoire ? On est une civilisation, merde. On n’a pas vécu 2.000 ans, les Grecs, la démocratie, Amnesty, Toubibs sans Frontières, on n’est pas des barbares, pas des Ivoiriens, des Tutsis à se précipiter sur de supposés ennemis et les raccourcir. Non. Chacun a droit à un juste procès.
Justement, le procès avait eu lieu. Le Belge avait perdu en première instance.
Puis trois ans après, il avait perdu en appel.
La raison de la famille.
Des enfants surtout. Les enfants de l’Oranais poursuivraient les siens dans une implacable vendetta. Il ne voulait pas cela. Il ne voulait que le bonheur des siens. Pas les mêler à toute cette fange qui avait été remuée lors de son histoire avec l’Oranais.
Mais aujourd’hui la donne avait changé. Les enfants de l’Oranais avaient migré. La fille était à Miami. Le fils à Marrakech.
Les enfants du Belge avaient quitté le sud de la France. Sa fille cherchait sa voie, à Bruxelles. Un petit tour à l’Université en Communication. Ni brillante, ni motivée. Mais c’est l’époque. Et aujourd’hui il n’en n’avait plus rien à faire. Elle finirait bien par trouver sa voie. Ou trouver un type qui l’entrainerait dans son sillage à lui.
Son fils étudiait et travaillait à Paris. Et vivait en banlieue dans un immeuble bourré de noirs et de maghrébins. Personne n’irait le chercher là, même pas son nom sur la boîte aux lettres.
C’était leur vie après tout.
La sienne à lui était GO. Game Over.
La raison du remords à venir.
De la culpabilité. Continuer à vivre après avoir commis l’irréparable. L’œil de Caïn. Le crâne de Hamlet. Toutes ces conneries.
Il en avait sans doute pour 1 an au mieux. 3-4 mois au pire. Il ne voulait pas crever avant l’Oranais. C’est tout.
Je ne dis pas qu’il allait faire la bamboula et rincer toutes les putes de la Côte à la santé de son crime – enfin de celui qu’il envisageait désormais de commettre – mais il ne voulait pas que l’Oranais, qui lui avait ri la face quand il n’avait pas voulu le payer, et plus tard lors des procès, puisse siffloter à l’idée que le Belge ait effacé lui-même l’ardoise, en ayant tiré sa révérence (s’étant effacé lui-même en quelque sorte).
L’ardoise était d’un demi-million de dollars.
Peu ou beaucoup quelle importance. Les avoir perdu, se les avoir fait voler surtout, par l’Oranais, était, au sein d leur communauté, un signe de faiblesse, de fin de parcours. Le Belge était fini. Has been. L’Oranais, quoique plus vieux, restait dans la course, lui. C’est comme ça que les gens voyaient les choses. Tout le monde savait que le Belge s’était fait baiser pas l’Oranais. Mais curieusement, cela avait renforcé le prestige de l’Oranais. Et diminué l’aura du Belge. Vae Victis... malheur aux vaincus.
C’est de Brennos, un gaulois, un belge aussi. Ayant vaincu Rome, il jeta son épée sur la balance pour calculer à son avantage le poids d’or à lui payer pour qu’il dégage. Faut être belge pour ça.
De cette histoire, comme du reste, le Belge n’en n’avait rien à foutre. Trois mois, douze mois, quelle différence. Il ne baisait plus. Il vomissait plusieurs fois pas semaine. Il ne supportait plus la torture de l’hôpital, en encore moins ces allez-retours, il confondait son appartement et sa chambre à Lacassagne. C’est pas qu’il avait renoncé, non, il se battait dans sa tête. Mais cherchant un but à sa survie, et n’en trouvant pas, le règlement de ce vieux compte avec l’Oranais lui parut ni le meilleur ni le pire, mais le seul choix qui s’imposa à lui.


2.

Saphia gare la Civic deux roues sur le trottoir.
Elle attrape son sac qui déborde, se drape dans son châle et monte quatre à quatre les escaliers de la CAF. Il fallait qu’elle embobine une fois encore l’assistant social sur les délais. Cinq mois de retard de loyer. Ca allait être dur à faire passer. Elle s’assit en face de M. Maurice et croisa haut les jambes en le regardant bien dans les yeux. Saphia était à l’ordinaire réservée, mais là il ne fallait plus faire dans le détail. Elle lui décrocha un sourire de star et balança :
« Ca y est, j’ai décroché un deuxième job. Je fais garde malade de nuit ». « A la fin du mois, dès que j’ai touché ma nouvelle paye, je règle mon loyer ! »
« Madame Alaya, ça fera 6 mois de retard à la fin du mois … » M. Maurice s’expliquait doucement, patiemment. « Sud Logement n’attendra pas pour lancer la procédure d’expulsion. Dès la fin de l’hiver vous perdrez votre HLM. »

Saphia tenait à son appartement qu’elle entretenait avec soin, ce 2 pièces qui sentait les épices et les fleurs séchées. Elle y avait un petit dressing, sa table de chevet était encombrée de coffrets à bijoux ouverts et débordants de colliers, nœuds, foulards, lacets où étaient accrochés des pierres semi-précieuses de toutes couleurs et origines. Elle irait où, sans son appartement ?
Un appartement meublé de blanc, plutôt sobre et qui contrastait avec l’exubérance de son tempérament et les remue-ménages de sa vie de nomade. A 35 ans elle voulait se poser, mais comment ? Douze années enfermée à l’abri du soleil et du rire. Des hommes elle en avait eu, mais pas tiré les bons numéros. Des études abandonnées à 16 ans. Mariée à 19, Divorcée à 28.
Saphia avait le cœur myope.

Qu’elle fasse des ménages, la cuisine pour des particuliers, qu’elle s’occupe des vieilles personnes, toutes les ressources de Lamia disparaissaient en remboursements de revolvings, pour le salon blanc, l’écran plat géant, le laptop Vaio 21 pouces et la caméra Sony.
Elle était cernée de toutes parts, sa vie de surendettée était devenue un cauchemar.
« Madame Alaya », répétait M. Maurice."
« Est-ce que je me suis fait bien comprendre ? »

Et le regard de Saphia se posa sur la cour de platanes. L’automne arrivait. Dans quelques semaines elle aurait un an et quelques rides de plus. Et dans cinq mois plus de logement.


3.

Comme le Belge, malgré son retour de fortune, continuait à fréquenter le quartier où opéraient l’Oranais et les autres de leur corporation, il imagina plusieurs scénarios pour avoir raison de son vieil ennemi. Et qui était aussi son ancien associé.
Plastiquer son affaire fut sa première idée. Mais il vit rapidement les complications qui pouvaient en résulter. Blesser des passants. Rater aussi son objectif. Rien ne disait que l’Oranais ne serait pas, au moment de l’explosion, juste sorti boire un café, ou fumer une cigarette. Non, ce fumier avait arrêté de fumer, comme il avait arrêté de boire. Le Belge se souvenait du Ballantines qu’ils débouchaient, l’Oranais et lui, du temps de leur association, vers 18h45, un quart d’heure avant la fermeture de leur établissement. Ballantines était casher, selon l’Oranais. A voir… Avec l’âge, ce salopard s’était refait une virginité. Plus d’alcool ni de tabac. Les gonzesses, c’était pas sûr … mais sa bonne femme le tenait en coupe réglée. Le Belge ne connaissait pas ça, ayant été célibataire dans l’âme toute sa vie, même avec ses enfants, même durant ses années de mariage. Mais quelle importance tout ceci …
Le Belge allait tuer l’Oranais, et les explosifs, c’était pas une bonne solution.
Il avait pensé lui faire sauter la tête à travers la vitre de la voiture. Le Belge roulait à moto. L’Oranais en Smart. Rien de plus facile que de le suivre, se ranger côté conducteur, et lui décharger deux ou trois balles de 38 dans la cafetière. Pour dégager ensuite à moto en moins de deux.
Mais là aussi y avait des difficultés. L’achat de l’arme. Le revendeur pourrait faire le lien. Et le balancer derrière. La pègre balance toujours les apprentis voyous. Et des risques. La plaque de son véhicule, et même, s’il la maquillait, le modèle, son allure, le casque, et surtout l’impondérable né du trafic, des flics qui se pointent, un utilitaire qui bloque la route pour décharger, le trafic est un grouillement de choses imprévisibles.
Et le Belge – même s’il pensait qu’il n’avait plus rien à perdre, ni à attendre de la vie - ne voulait pas être reconnu, encore moins pris. Les siens seraient éclaboussés, et de cela il ne voulait pas. Raison d’ailleurs de son attente de dix ans, avant de prendre la décision qui venait de germer dans sa tête et de s’imposer petit à petit.
Restait une solution. La meilleure, car elle collait à l’activité de l’Oranais, la même que celle du Belge faut-il le rappeler. Oui le Belge avait trouvé un angle. L’Oranais se rendrait à l’invitation. Et tomberait dans le piège tendu. L’endroit était désert. Et la disparition sur place de l’Oranais, possible.
Le Belge se dit qu’il venait de trouver une vraie, une bonne raison de se battre contre l’échéance de ce qui le rongeait. Qui sait si l’heureuse issue du sort qu’il réservait désormais à l’Oranais ne deviendrait pas le carburant d’une plus longue rémission. Voire d’une guérison totale. Ah, le voilà sur un nuage. Son avenir sombre et terreux se nimbe de rose et d’azur. Il va tuer un homme. Il va effacer son ennemi, et même s’il ne mange pas son cœur, cette victoire va donner un sens à sa vie. Enfin, à sa fin de vie …


4.

Quand elle quitte M. Maurice, Saphia ne rentre pas directement chez elle.
Elle appelle sa fille lui donnant des instructions pour le repas de soir pour elle et ses frères.
Et se laisse conduire par la Civic, sans hâte, parcourant l’ancienne route à lacets qui menait à la mer.
Arrivée en bordure de la baie elle coupe le moteur. Elle essuie ses larmes qui lui gonflent les yeux, essaye de se ressaisir.
Réfléchir. Que lui restait-il comme atouts ? Qui pourrait l’aider, tout au moins la conseiller ?
Elle était encore belle, mais les grossesses avaient flétri sa silhouette et les soucis creusé les cernes de son visage. Elle donnait le change, mais pas pour longtemps.
Elle regarde la mer. Elle pense à son pays, de l’autre côté de la Méditerranée. A la douceur de vivre de son enfance. Aux cours et aux jardins qu’elle traversait en courant.
Elle laisse son esprit vagabonder. Ca lui faisait du bien de sentir à nouveau l’odeur du jasmin.
Combien de temps reste-t-elle là, entre abattement et rêverie ?
Elle met la clé dans le contact et, à faible allure, dirige la voiture le long de la promenade.
Tout se brouille, elle roule au hasard. Vers la place du Gaz, un quartier maghrébin, elle regarde sans voir cette population oisive d’hommes qui la fixent avec des yeux noirs et avides.
Des types bruns, frustres, aux mains rudes, cherchant sur la place à être emmenés pour la journée comme manœuvres. Parfois attendant des jours entiers un hypothétique travail au noir.
Pourquoi s’arrête-t-elle dans ce bistrot qu’elle ne connaît pas ?
Elle demande un verre d’eau. Puis, voyant un grand type au bar siroter un Ricard, elle change d’avis et commande un pastis. Pourquoi ? Elle n’a jamais fait ça, elle ne boit pas d’alcool.
Le type ne la quitte pas des yeux. Elle essaye un moment de soutenir son regard, sans y parvenir.
Même noyé d’eau l’alcool anisé lui brûle ventre. Tous ses sens sont en éveil. Elle sent la présence du type tout près d’elle, il a attrapé la chaise en face d’elle et lui parle par-dessus le guéridon. Il sent l’alcool, un fort relent d’homme que n’arrive pas à masquer un parfum bon marché.
C’est un Français. Il est cuisinier. Il a appris ça à l’armée. Il a vu du pays. Il fait aussi de la maçonnerie, du carrelage. Il a quitté sa femme, il a des enfants. Il a payé le pastis. Et elle, qu’est-ce qu’elle fait ?

Elle veut mettre de la distance, dit qu’elle est aide-soignante.
Qu’est-ce que je suis conne se dit-elle, j’aurais du dire auxiliaire de police, ça l’aurait calmé.
Elle veut fuir ce type, s’en aller de cet endroit. Elle regrette la jupe trop courte et trop serrée qu’elle a mis pour M. Maurice. Elle manque s’étouffer en finissant son verre d’un trait.
Comme elle se lève, le type l’attire par la manche de sa veste, la serre contre lui, lui dit qu’elle est mignonne. « Viens je t’emmène ailleurs » lui fait-il avec un sourire carnassier.
Elle prend un bout de la nappe en papier et lui griffonne le numéro de sa mère, en changeant le dernier chiffre et ajoute « Malika ».
Et se sauve en prétextant les enfants.
Dans sa précipitation elle coince sa veste dans la porte de la Civic et démarre.
N’importe où mais pas rester ici.
Au bout d’un moment elle cesse de tourner dans la ville et ralentit.
Elle sait où il faudrait qu’elle aille, sans le définir vraiment.
C’est sa partie inconsciente qui agit.
Elle veut aller voir le Belge.


5.

Le téléphone sonne, dans le bureau de l’Oranais.
La pièce ou travaille l’Oranais est séparée du reste de l’entreprise par une cloison de pavés de verre turquoise clair. Ainsi l’Oranais est-il à part des membres du personnel. C’est lui qui avait choisi cela. Les commerciaux, pour parler à l’Oranais, devaient frapper à la porte, et attendre qu’il aboie un « Ouais » vulgaire.
Quand on entrait, on faisait face à l’Oranais qui trônait, content de lui, derrière un spacieux bureau art déco en bois massif. Du merisier. Le plateau, en forme d’arc en ciel, est recouvert d’un verre biseauté. Un bel ouvrage des années 40-50.
Le mur de verre, comme le bureau de merisier, deux cadeaux du Belge au début de leur association.

A l’époque de leur association, l’Oranais fumait. Un cendrier traînait sur le verre du le bureau de merisier, avec de la cendre éparpillée partout, le Belge avait horreur de ça, et quand il lui faisait la remarque l’Oranais haussait les épaules et allait en griller une dehors, sur le pas de la porte. Comme ça le trottoir lui appartenait lui aussi.
Il baisait aussi Géraldine, la commerciale des locations, que le Belge avait recrutée.
Sur le bureau. C’est Géraldine qui avait confié cela au Belge un soir de vague à l’âme. Géraldine ne baisait qu’avec des juifs. Le Belge avait eu envie de Géraldine en l’embauchant. Il pensait qu’il pourrait facilement se la faire. Elle avait un regard vert qui disait oui tout de suite, une petite poitrine haut perchée et un cul bombé de négresse.
Le téléphone sonne et l’Oranais décroche. La voix de la femme est fatiguée, hésitante, monocorde.
« Mon mari est décédé. Il voulait construire une villa de 600 m2, il avait les plans, le permis et tout.
Aujourd’hui il faut vendre, pour payer les frais de succession.
Vous pourriez me donner une estimation de prix pour le terrain ? »
L’Oranais dit oui, il ira voir le terrain. Puis il passera la voir.
« Je ne peux pas me déplacer, j’ai une fracture de la hanche », ajoute la femme.
« Je vous donne l’adresse. Le jardinier viendra vous ouvrir, vous le reconnaîtrez, il est à moto. Après la visite vous m’appellerez.»
L’Oranais sourit intérieurement. Une propriétaire âgée, malade. Des frais à payer. Un terrain avec permis, et une grande surface constructible, c’est bon ça. Possibilité d’acquérir sans payer, de se substituer ensuite, de prendre 20 ou 30 % au black, l’Oranais sait faire. Il a fait ça toute sa vie.
Ce n’est pas toujours illégal, ça dépend de la forme dont les choses sont faites.
Il y a beaucoup d’escroquerie et d’escrocs en ce bas monde. Tous ne sont pas dans l’illégalité. L’Oranais était de ceux-là.
Il est loin le temps ou, avec son frère, il mettait le feu aux logements mansardés et occupés qu’ils achetaient aux enchères pour une bouchée de pain. Les pauvres gens se relogeaient ailleurs, recevaient un peu d’argent des assurances, et l’Oranais pouvait remettre les appartements en état et les revendre en faisant la culbute.
L’Oranais jubile en son for intérieur. Le terrain est sur son chemin de retour, entre l’entreprise et sa villa, à une dizaine de kilomètres de là. C’est pourquoi quand la femme lui propose 18 heures pour le rendez-vous, l’Oranais accepte tout de suite.


6.

Il est 17h15 le Belge serait peut-être à son bureau. Le cœur de Saphia fait un bond à cette idée.
La chance lui fournit une place à une dizaine de mètre de ses bureaux.
Cet heureux présage lui réchauffe le cœur et lui donne l’élan pour aller voir l’homme qu’elle avait aimé six années auparavant.
« Non, le Belge ne travaillait plus là, ça faisait deux ans au moins. Non on ne le revoit plus. Son ex-associé vient de sortir, tenez il est là dans la Smart. Peut-être vous voulez lui demander ? »
Saphia remercie l’employée de l’Oranais en secouant la tête. « Non, ça ira merci. »
Et remonte dans la Civic.

Une vingtaine de mètre plus loin la Smart quitte son stationnement pour s’engager sur la chaussée et Saphia se retrouve par hasard juste derrière. La Smart prend la voie rapide et Saphia la suit, rentrant chez elle dans la même direction.

Ca vous est déjà arrivé de faire route avec une voiture pendant des kilomètres et des kilomètres ?
Une voiture inconnue, un conducteur anonyme. Vous faites une dizaine de bornes comme ça chacun ayant adopté la même vitesse, et puis au bout d’un certain temps les véhicules se séparent, l’un poursuit sa route tout droit, l’autre oblique et s’engage dans une rue de traverse. C’est à peu près ce qui se passe en cette fin d’après-midi calme et tranquille, une Smart roule vers le nord, suivie d’une Civic qui se dirige vers le nord elle aussi.
Il ya peut être autre chose que le hasard dans la trajectoire de Saphia en ce début de soirée là.
Peut-être est-ce son instinct, peut être cherche-t-elle trouver une situation pour parler à l’Oranais, qu’il lui dise où elle pourrait joindre le Belge. Mais pourquoi ne l’avait-elle pas fait devant les bureaux. Elle ne savait pas, même tout son comportement est confus depuis qu’elle a quitté M. Maurice. Le hasard l’a mise sur la route que suit l’ancien associé de son amant et elle suit cette route sans raison, parce que c’est sa route, et qu’elle va vers le nord, tout simplement.

Ou parce que quelque part, suivre cet homme, c’est se replonger pendant quelques longues et agréables minutes dans le souvenir du Belge.
Ca existe le hasard ?


7.

En ville, un petit homme trapu et au visage triste, à la peau bistre, se sépare bruyamment d’un groupe d’amis. Il marche seul un moment, un léger manteau d’été en laine peignée posé négligemment sur ses larges épaules. Il sent le vibreur dans sa poche droite et extrait un Sony Erickson ultraplat d’un étui de cuir griffé.
« Ouais. Ouais -Silence – Ouais. Tu crois que ça vaut le coup ? -Silence – Tu veux que je vienne ? Pas longtemps alors, j’ai dit à Marie-Sophie que je rentrais tôt ce soir, hier ça a été chaud au poker. Ouais. -Silence –Non, deux plaques. Tu me donne l’adresse ? Ouais c’est ça, mets la moi sur un sms. Ouais, c’est ça. A toute. »

L’Oranais raccroche et repose le cellulaire dans la console centrale de la Smart. Il était plutôt content que son frère le rejoigne pour voir la propriété. L’ainé de deux, son frère faisait toujours bonne impression. L’Oranais, avec sa balafre qui lui traversait la joue était handicapé, avec les gens qui ne le connaissaient pas, par cette cicatrice. Sans doute une autre raison qui l’avait conduit à s’associer au Belge il y a des années.
Le frère de l’Oranais rejoint, au 3ème sous-sol, le parking qui lui est attribué. Un double chuintement électronique bref l’avertit qu’il a déverrouillé la sécurité de la Mercédès. Il se glisse avec une certaine volupté dans l’habitacle, il enfile de fins gants de peau gris clairs assortis à son pardessus, qu’il a soigneusement plié sur la banquette arrière. Ses mains gantées effleurent le volant de bois précieux, il enclenche le moteur et passe la position drive. Quelques minutes plus tard le long véhicule noir surgit du parking tandis que les derniers rayons de soleil viennent se refléter dans son fuselage. Le véhicule roule en silence, fait quelques centaines de mètres pour s’extraire du trafic du centre ville et accroche le toboggan de la voie rapide.
Quelques minutes plus tard la Mercédès prend la route du nord.


8.

Saphia se demande toujours vaguement pourquoi sa Civic s’obstine à suivre la Smart d’un type qu’elle ne connaît pas et qui a été jadis l’associé d’un homme qu’elle avait aimé. Elle met ça au compte des choses inhabituelles qu’elle fait depuis que M. Maurice lui a signifié qu’elle perdrait son appartement, regarder la mer en rêvant, boire un pastis, rouler derrière un inconnu.
Les feux arrières de la Smart s’intensifient à quelques brèves reprises, signe que le conducteur freine légèrement pour ralentir, tandis que le clignotant droit indique que le véhicule va quitter la pénétrante. C’est toujours ma route pense Saphia qui ressent toujours dans son ventre la chaleur de l’alcool. Et elle de diminuer sa vitesse et d’emprunter la même sortie que le véhicule qui la précède.
Le frère de l’Oranais entend une double vibration sèche qui lui indique qu’il a reçu un message. Il ralentit et lit l’adresse sur le fin smartphone. Prudemment, gardant un œil sur le rétroviseur, il tape, lettre par lettre, sur la télécommande du GPS, l’adresse que vient de lui donner son frère après quoi une douce voix féminine lui susurre que le guidage a commencé.


9.

La Smart attend devant le portail fermé. Juste une barrière de métal, comme à la campagne, pour dissuader le bétail de ressortir de l’enclos.
La femme avait dit à l’Oranais 18h, le jardinier va venir vous ouvrir.
Il est 18h03.
L’Oranais lit son journal, tranquillement, au volant.
Le chemin est peu fréquenté.
Dans le rétroviseur un monophare apparaît. La moto roule doucement et dépasse la Smart sans marquer l’arrêt. Le pilote fait, de la tête cachée par le casque intégral, un petit signe d’acquiescement et dirige son véhicule jusqu’à la barrière. Là il déverrouille un imposant cadenas, met la longue chaîne rouillée sur la selle avec le cadenas, ouvre tout grand le long battant métallique, puis fait signe à la Smart et à son conducteur d’avancer dans le chemin privé. Sans laisser à son conducteur le temps de lui adresser la parole ou de poser une question il se remet en selle et enquille le chemin privé jusqu’au sommet du terrain.
Non loin d’un large puits désaffecté, un mur en ruine de quelques mètres de haut se niche dans une déclivité, avec un espace parfaitement plat devant, c’est logiquement là où un conducteur irait ranger son véhicule.
Et c’est ce que fait l’Oranais, tandis que le motard coupe les gaz de la Suzuki 650.


10.

Saphia ralentit. Elle pense que l’Oranais était arrivé chez lui. Elle n’avait aucune raison de s’adresser à ce type, encore moins devant sa maison, aussi elle s’apprête à remettre les gaz et à poursuivre sa route vers son domicile, elle n’est plus qu’à 2 kilomètres de chez elle. Mais son attention est attirée par un phare de moto qui la suit depuis quelques minutes. La moto la rejoint alors que tous deux roulent à faible allure et se trouve à sa hauteur, côté conducteur. L’homme est grand, mince.
Au travers de la visière de son casque intégral il regarde la conductrice. Saphia est habituée à ce que les hommes la regardent au volant. Saphia, qui ne regarde jamais directement les conducteurs qui la dévisagent, s’attarde sur le manège de l’homme qui l’a dépassée à présent, et sur sa haute silhouette. Elle freine et voit le motard contourner la Smart stationnée et arrêter le deux roues.
Saphia continue sa route lentement et la chemin s’incurvant à droite peu après elle perd les véhicules de vue.

Et subitement Saphia freine et s’arrête. Elle cherche à ranger la Civic.
Sur la moto, elle a reconnu la haute silhouette du Belge.


11.

L’Oranais déplie ses jambes, il fait attention à son pli de pantalon. Il inspecte du regard le sol, car il ne veut pas souiller ses chaussures anglaises. « Ca à l’air d’aller » se dit-il en s’extrayant du petit véhicule. Et de se trouver nez à nez devant l’homme casqué. Celui-ci n’a pas enlevé l’intégral. Et il tient toujours à la main la chaîne de la grille, terminée par le massif cadenas. En même temps qu’il capte la scène, il lui semble reconnaître la silhouette familière du motard mais l’Oranais n’a pas le temps de se retourner pour s’abriter dans son véhicule, au bout de sa chaine le lourd cadenas siffle dans l’air et vient frapper l’Oranais qui tente instinctivement l’esquive en poussant un cri sourd.

Le Belge s’était exercé plusieurs fois au maniement de sa propre chaine de moto et avait bien l’intention avec cette arme de tuer l’Oranais. Mais à la dernière minute – pourquoi est-ce qu’on change de plan comme ça avant un acte aussi bien préparé – il opte pour garder la chaine de la grille à la main. Il pense intuitivement que cet objet serait moins incongru entre les mains d’un prétendu jardinier qu’un antivol de moto.
Un douleur fulgurante vrille l’Oranais au niveau de l’épaule que le cadenas a brisé mais un afflux d’endorphines vient atténuer la douleur et il essaye de fuir en titubant.
Le Belge refait tournoyer la chaîne pour atteindre son ennemi à la tête espérant en finir, mais son deuxième coup manque lamentablement d’efficacité, ne touchant que les avant-bras entouré de la veste que l’Oranais projette en avant pour se protéger.

Dans son casque le Belge étouffe, les sons lui parviennent étrangement amortis.
Il a l’impression que son cerveau commande un robot et que ce n’est pas lui qui actionne cette masse de fer sur la terre battue en un combat moyenâgeux de deux ennemis dans l’arène d’un temps révolu.
A l’instant de prendre son élan pour porter un troisième coup qu’il espère définitif ou qui lui donnerait significativement l’avantage, le Belge perçoit au travers du casque un mouvement feutré derrière lui, suivi du claquement sec d’un couteau à cran d’arrêt.
Confusément il sait à cet instant précis qu’il a perdu la partie et que ce crime qu’il projetait est au dessus de ses forces et, en point d’orgue de cette soudaine perception, c’est un éclair brûlant qui vient frapper son dos et perforer son poumon tandis qu’il ploie sur les genoux.
Le frère de l’Oranais tient à la main le long couteau dont il vient de retirer la lame du dos du Belge arcbouté sur le sol, la bouche soudain emplie de terre et du sang de ses voies respiratoires.
L’Oranais s’est maintenant redressé et retourné contre son adversaire à terre et de toutes ses forces le frappe au ventre encore et encore du bout de sa Weston.
Son frère, tenant le couteau à la main s’approche de la gorge du Belge pour la lui trancher quand un nuage d’acide lui aveugle les yeux.
Saphia est debout, silencieuse derrière eux, et du bras tendu asperge de gaz lacrymogène les hommes emmêlés dans leur combat. Elle finit la bombe à bout touchant, brûlant les yeux du frère de l’Oranais et les obligeant à rebrousser chemin vers la route.
« Qui t’es, toi salope ? » hurle d’une voix rauque le frère de l’Oranais.
Le pastis brûle encore dans son ventre. « Celle qui va te faire 2ème un trou du cul dans le bide » crie Saphia. D’une main elle tient le couteau qu’elle a ramassé, de l’autre son portable et elle fait le 18 tandis que les deux hommes s’enfuient en titubant vers la Mercédès qui démarre.
Saphia pose ses doigts sur le cou de l’homme casqué et sent le pouls qui bat faiblement.
Elle ôte le casque, elle sait que c’est lui. Elle a tant de fois tenu ce long corps dégingandé entre ses bras.
Avec d’infimes précautions, elle ôte l’intégral de la tête du blessé et lui caresse la joue.
Le visage du Belge est cendreux, ses yeux sont fermés, il a complètement perdu connaissance et son cœur bat de façon arythmique.
Les mains de Saphia comme des ailes d’oiseau, frôlent le front, la bouche, les yeux du Belge pour le caresser, lui dire de vivre, qu’elle est là, qu’elle sera toujours là.

Dans le véhicule d’urgence qui l’emmène à l’hôpital, elle ne lui lâche pas la main, n’écoutant pas les injonctions des secouristes qui vite n’insistent plus.
Elle lui redit qu’elle est là, qu’elle sera toujours là.

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