Speed dating, destins croisés



Nouvelle écrite par Carine-Laure DESGUIN dans le style Romantique



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Y’a des matins comme ça. Vous vous levez, vous prenez votre pied dans la carpette en peau d’éléphant et comme vous avez trente secondes de retard dans le timing serré des premières minutes, votre frère a déjà pris d’assaut la salle de bain. Royal, il se miroite la tronche et se mesure les muscles des bras gonflés aux protéines. Vous foncez dans la cuisine et là, c’est la bouteille de lait qui vous file entre les doigts, le toast qui crame et le perco qui couine parce que bien sûr, vous avez oublié de mettre l’eau. Olé, la vie est belle quand même, canarde le gars, à la radio. Les animateurs des petits matins ne sont recrutés que sur la dose de bonne humeur qu’ils distillent à travers les ondes, ça gomme le stress de la météo et des avions qui s’aplatissent. D’une voix guillerette, voilà qu’il annonce, ce joyeux, la position des radars à dix kilomètres à la ronde. Par chance je prends le métro, me dis-je, ironique avec moi-même, tout en me débattant avec le torchon aux microfibres accrocheuses qui n’accrochent que les poussières parce que question flaque de lait, ce n’est pas génial. Microfibres égalent fées du logis, ouais…
Dans le métro, Jonathan me berce. Avec ses histoires à l’eau de rose, le grand amour qu’il rencontrera un jour mais où et quand ça dieu seul le sait, les enfants qu’il aura avec elle, trois de préférence et puis tout le baratin habituel qu’il me sert à chaque lever du soleil. Enfin lui, il y croit, au jour de la grande rencontre, et c’est fort bien comme ça. Jonathan et moi, depuis presque deux ans, nous bossons dans la même boutique de téléphonie, au centre ville. Le destin ne manque pas d’aise : toute la journée, lui et moi clapotons sur ces petites machines qui relient les humains les uns aux autres, comme des filets d’amour qu’on lancerait dans l’univers, et puis nous, nous restons là cloués au sol, pareils à deux enfoirés car au bout de tous ces fils, pour nous, basta, il n’y a pas d’abonné aux numéros appelés…Souvent, on se dit, dans nos instants de gros délire, que les choses eurent été tellement faciles si lui et moi étions tombés amoureux l’un de l’autre. Nous rigolons de tout ça, la vie est d’une telle complexité, cherchant des chemins tortueux là où tout compte fait, tout pourrait être si simple.
A la recherche de l’âme sœur depuis plusieurs années, ce branché super cool ne se décourage jamais. Faut dire qu’il est bon client chez madame Irène qui, chaque mois lui annonce que la femme de sa vie se profile de plus en plus au milieu des coquillages qu’elle jette sur son tapis de velours rouge. Flous mais quand même, elle aperçoit entre deux stries les traits finauds, l’œil coquin et les cheveux dorés s’offrant au souffle des vents. Si les coquillages se rassemblent par trois, il faut attendre trois jours ou trois mois ou trois ans, avant que la belle ne montre le bout de son nez. Cependant attention et toute la stratégie se cacherait là, les sorties seraient de rigueur, pas question de glander chez soi devant le pc et de pianoter sur Facebook.
Jonathan a beau siffler qu’il bosse hard dans une boutique où les nanas défilent toute la journée, madame Irène a pressenti que la rencontre se ferait au dehors, dans une boîte quelconque, un resto, un ciné, un lieu où les humains s’agglutinent les uns contre les autres. Pas conne, la madame Irène.
Bon prince, Jonathan me file tous les trucs et astuces de sa voyante extralucide et ne manque pas de me suggérer qu’à l’occasion, moi aussi je devrais renverser les coquillages sur le tapis de velours. Qui sait, ces mollusques déshydratés, dans un élan de généreuse loquacité, me dévoileraient peut-être les nom et adresse de la moitié qui m’était destinée.
Ce samedi-là, la boutique est pareille à un hall de gare un premier jour de vacances. Hans, le troisième employé est en congé et donc Jonathan et moi sommes seuls face à une horde de clients exigeants et impatients. Et quand leurs gosses ne collent pas leurs mains gluantes de crème glacée sur les petits écrans aux couleurs racoleuses, c’est déjà bien. Un client a paumé tous ses contacts, un autre râle car le roaming n’a pas fonctionné la semaine dernière alors qu’il se rôtissait la peau sous le soleil de Puerto Cana et qu’il avait loupé des opportunités commerciales.
- Croyez bien que je déposerai une plainte à votre direction ! crache-t-il, ce prétentieux.
Vers 17 heures, mon acolyte et moi, nous sommes out. La boutique se vide et pour cause, depuis deux ou trois heures, Jonathan lance à chaque client :
- Chouette journée de printemps, à la boucherie d’en face, tout le monde plonge sur les brochettes et les saucisses, vive les barbecues à la campagne !
Moi, entre deux encodages de nouveaux numéros de GSM et des emballages cadeaux en enfilade, je me dis que c’est dommage qu’entre Jonathan et moi, aucun halo de phéromones n’avait diffusé sa poudre de précieuses étoiles…Parce qu’en fait, lui et moi, on se ressemble : on aime les fringues déjantées, le ciné, le resto, les frites au fritkot du coin avec une poignée de sel et trois gros ploutchs de sauce andalouse. Et, cerise sur le gâteau, on communique en chair et en os ! Et pas en sms, tchat, et autre skype, comme la plupart des jeunes d’aujourd’hui.
Ce soir-là, lui et moi, nous sommes crevés. Sur les genoux. On ferme la boîte et Jonathan me propose de rentrer à pied, ça nous ferait un délassement, un pré-week-end, pour reprendre une expression made in Jonathan.
Le soleil brûle encore et les décapotables, diffusant leurs musiques de dingues jusqu’à percer la couche d’ozone, abrutissent nos pauvres têtes déjà bien entamées.
- T’as pas envie d’une sortie, ce soir ?
- Une sortie ? Non mais ça va pas, toi ! T’as vu la journée qu’on vient de se coltiner ? Je n’existe plus ! Plus d’abonné au numéro !
- Ben c’est juste comme ça que je te demandais. Là où je vais, il reste des places… j’ai jeté un œil sur le site cette après-midi.
- Le site ?
- Ben oui, pour une soirée de speed dating !
- Speed quoi ?
- Dating ! Speed dating ! Tu n’connais pas ?
- Heuuuuuu…
- Tu arrives dans la boîte, on te donne ta fiche d’identification, tu as quelques minutes pour te présenter à sept mecs…
- Et ?
- Et bien, les mecs connaissent ton prénom et le numéro de ta fiche…toi idem …et si ça colle, vous vous revoyez la prochaine fois et la prochaine fois …
- Ok, j’ai pigé….encore une idée lumineuse de ta madame Irène ?
- Oui et non…je me disais que ce n’était pas une mauvaise idée…
- Si tu le dis…mais je suis crevée, vraiment…c’est où ce cirque ?
- Ben, en ville !
- Là, tu repars chez toi et tu reviens ce soir ?
- Hé oui…je n’peux pas aller dans cette taverne et rencontrer sept superbes gonzesses sans me décrasser un peu, tu n’crois pas ?
- Oh, si tu l’ dis ! Compte pas sur moi ! Je rentre, je m’affale sur le fauteuil et je tape mes pieds sur le pouf ! Mes jambes pèsent une tonne ! Et puis tu sais, c’est pas mon jour ! Ce matin, j’ai lâché la bouteille de lait, ma tartine a cramé …enfin, tu vois le délire….Qu’est-ce que j’irais bien pêcher comme mec ce soir ? A part Bugs Bunny, je n’vois pas ce qui pourrait me tomber dans les bras ! Et puis, j’ai pas zappé mon histoire avec Jérôme, il est encore coincé dans un coin de ma tête…je le revois encore, sous un parapluie, avec cette conne de Sandra….
- Je peux comprendre mais pense à ton avenir …tu n’vas pas rester seule…et moi non plus ! Faut qu’on se bouge ! Ce n’est qu’une bouteille de lait que tu as renversée ! Pas la vache !
- Oh, toi alors ….et quand tu es face à la gonzesse, tu lui dis quoi ? Que c’est madame Irène qui a lancé les coquillages sur un tapis rouge et que…
- Hi hi hi, sans rire, tu parles de toi…ce que tu aimes, ce que tu détestes…enfin, tu vois l’genre…
- Ouais, niveau d’études…Tu n’crois pas que si tu photocopiais ton cv, ça foirerait moins ?
- Oh, Steph, sois positive, pour une fois ! Et puis ne discute plus, là on est chez toi….tu as quarante-cinq minutes pour que Cendrillon devienne princesse…je passerai te prendre dans la tire de mon père et hop, direction speed dating !
- Soit !
N’empêche, je suis morte. L’idée de me refroidir sous la douche, d’ouvrir une armoire, de choisir des fringues ….
Alors quand Jonathan se pointe et qu’il voit que je suis toujours en cendrillon, il est furax. Tant pis. Dix minutes plus tard, nous sommes à la taverne. C’est dans une arrière-salle que les destins se jouent ! Fameux coups de dés !
Une pénombre de night club, les gars en costumes, les filles en petites robes printanières. Et moi en jeans, tee-shirt et santiags. Des paroles échangées avec l’animateur, pour mon inscription, puisque je suis novice dans le système. Quelques euros. Parfait, c’est moins cher que dans une agence matrimoniale.
De temps en temps, Jonathan m’envoie un clin d’œil de connivence…Moi, je lui lance une moue accompagnée d’un très long soupir.
Au troisième type, j’en ai marre. Le même baratin : j’aime les restos, les cinés, je bosse dans une boîte de téléphonie, j’habite avec mon frère…Pour fignoler l’histoire, je lui dis même, toujours en soupirant et en ne distinguant même pas la couleur de ses yeux, que ce matin, je savais qu’il allait me tomber une tuile supplémentaire car j’avais envoyé valdinguer une bouteille de lait… Et sur ce, je sirote le cocktail qu’on nous a offert avec le ticket, à l’inscription de cette soirée de débiles asociaux. Les yeux baissés, honteuse de toutes les énormités que je viens de débiter…
C’est alors que la voix que j’entends me rappelle celle de quelqu’un…
- Steph, me donnerais-tu une seconde chance ?
Je lève les yeux et tout à coup, les coquillages se mélangent avec le lait, la tartine cramée, et la carpette en peau d’éléphant. Jérôme…
- Pour ceux qui se sont connus dans une autre vie, y’aurait pas une fiche spéciale à remplir, tu crois ? je lâche, comme ça, sans réfléchir, parce que mon souffle se coupait…

Cette nuit-la fut, pour Jérôme et moi une des plus belles de notre vie. Là-haut, les étoiles avaient bien ri.

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