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Histoire d'un brin d'herbe


Auteur : GOTTHOLD Didier

Style : Réflexion




Un brin d'herbe avait jailli de l'asphalte du trottoir. Il avait réussi à traverser l'épaisse couche de bitume. Quel prodige. Oui quel prodige ! Car cela semblait presque devenu impossible de nos jours. Les trottoirs, les routes, les aéroports étaient si bien asphaltés que rien jamais ne traversait. Alors comment se faisait-il qu'aujourd'hui un minuscule brin d'herbe avait réussi à faire éclater l'épaisse couche de bitume !? C'était pourtant un trottoir comme les autres, bien entretenu. Un immense trottoir qui s'étendait sur près d'un kilomètre sans la moindre courbure, sans la moindre amorce de virage. Personne n'avait donc la moindre explication à proposer à cet état de fait. Et pourtant l'herbe était là ! Et tous pouvaient la voir ! Il leur suffisait de baisser un peu les yeux.
- Un trottoir si bien nivelé ! s'exclama un préposé à la voirie.
- Oui ! pas une seule bosse sur des kilomètres. Je suis sûr qu'on n'en trouverait pas une seule ! s'exclama un autre. Un nivelage parfait.
- Tous les jours ou presque nous passons le rouleau compresseur ici ou là ! dit encore un autre employé. Leurs palabres ne résolvaient rien. Ils étaient encore tout abasourdis qu'une telle chose ait pu se produire.
- Vraiment je ne comprends pas ! dit alors un des employés. Nous sommes pourtant dans une société qui nivèle si bien.
- Qu'allons-nous faire ? se demandèrent-ils alors presqu'en même temps.
- Il suffirait peut-être tout simplement de l'arracher ? suggéra l'un d'eux.
- Sans même le déclarer ? interrogea un autre.
- Et si c'était une espèce rare ? suggéra le troisième.
- Quoi ! Il n'y a pas d'espèces rares ! lui répondit son collègue.
- Tout de même, fit l'autre, pour arriver à percer une couche de bitume de cette épaisseur !
- Le pouvoir de germination est immense ! dit alors celui qui avait suggéré tout à l'heure la déclaration en cas d'arrachement, peut-être le plus intelligent des trois employés, en tout cas celui qui avait été le plus loin dans les études. Oui le pouvoir de germination est immense ! C'est peut-être ce que nous avions oublié. La nature éclate là où elle veut. Et ce qui doit sortir finit toujours par sortir. Le temps résout tout ! disait le génial Sophocle. Oui le temps résout tout. Le temps travaille en faveur de la vérité. Alors arrachons-là si vous le voulez, mais je suis pour que nous le déclarions. Et qu'on en finisse !
- On voit que tu as été à l'école ! dit le plus emporté des trois. Le moins sensible également. Celui qui aurait immédiatement arraché le brin d'herbe, et rebouché aussitôt le trou avec un peu de goudron. Quant à l'autre, celui qui restait, celui qui avait suggéré qu'il pourrait s'agir d'une espèce rare, c'était de loin le plus sensible des trois. Il n'avait pas vraiment fait d'études, mais sa sensibilité le rendait attachant. Et c'était certes, le plus humain des trois. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche. Et pour lui, dans son for intérieur, cela devenait de plus en plus évident qu'il allait non seulement s'opposer à l'arrachage, mais qui plus est, exiger qu'on préserve cette espèce rare. Car pour lui, il était également évident que la graine qui avait réussi à faire éclater la couche de bitume - une telle couche ! - était issue, appartenait à une espèce rare. Le brin d'herbe n'était que l'aspect visible de quelque chose de beaucoup plus profond, de quelque chose de caché. Et peut-être qu'en déclarant cette découverte aux autorités, on obtiendrait l'autorisation de faire des fouilles. Oui peut-être obtiendrait-on l'autorisation de soulever la couche de bitume pour regarder ce qu'il y a dessous. Cela faisait tant d'années qu'on asphaltait, et réasphaltait, et réasphaltait encore, couche après couche, couche sur couches, sans que personne ne se demandât plus jamais ce qu'il y avait dessous. Il y avait même pire : on en était venu à penser que la seule réalité c'était l'asphalte. Les enfants à peine nés voyaient l'asphalte, ils marchaient sur l'asphalte, dormaient même parfois sur l'asphalte. En grandissant ils continuaient de voir l'asphalte, de marcher sur l'asphalte, et pour certains encore de dormir sur l'asphalte. Ils grandissaient encore, ils devenaient adultes, ils voyaient encore l'asphalte, ils marchaient sur l'asphalte. Ils vieillissaient : ils voyaient encore l'asphalte, ils marchaient encore sur l'asphalte, et certains même dormaient encore sur l'asphalte. Ils mouraient : c'était encore parfois en voyant de l'asphalte de leur lit d'hôpital. Pire encore ; il y en avait même qui rendaient leur dernier souffle allongés sur l'asphalte. Nous étions vraiment dans une société asphaltique ! Il lui suffisait pour s'en convaincre de regarder autour de lui : la chaussée, le trottoir, qui s'étiraient à perte de vue. Que de l'asphalte ! et pas la moindre vie. C'était comme ces immenses pistes d'atterrissage dans les aéroports ! Il eût fallu être complètement fou pour espérer apercevoir un jour un arbre sur l'une d'elles. Leur usage l'interdisait d'ailleurs complètement. La société était ainsi. Leur société. Notre société. Et soudain il lui sembla entendre crier l'asphalte, lancer un cri d'agonie, comme si on l'arrachait, comme si des milliers de bras le décollaient, le soulevaient pour l'enlever. Comme si enfin on allait pouvoir respirer, comme si d'un seul coup l'homme allait renaître de ses cendres. Mais HORREUR, il sentit le bras de son collègue qui lui tapait sur l'épaule, et vit au même moment l'autre qui s'apprêtait à arracher le brin d'herbe :
- Non ne faites pas cela ! hurla-t-il. Et à ce moment, il comprit que la petite voix lointaine qu'il avait entendue tout à l'heure n'était pas celle de la couche de bitume qu'on décollait, qu'on arrachait, qu'on enlevait enfin, Mais celle du minuscule brin d'herbe qui tentait désespérément de s'élever, de survivre.
- Oh ! ne l'arrachez pas ! dit-il encore suppliant presque. C'est un homme. Oui vous ne voyez pas que c'est un homme. Et à ce moment on entendit la toute petite voix du brin d'herbe qui était maintenant entre les doigts du rustre qui l'avait arraché :
- Je voulais juste vivre. J'avais en moi une force immense, une force titanesque. Je voulais être MICHEL - ANGE ...





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