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La civilisation


Auteur : GOTTHOLD Didier

Style : Réflexion




- A mort ! A mort ! criait la foule, alors que l'on amenait sur le lieu d'exécution celui qui avait osé dire que Dieu n'existait pas. Des gens lui crachaient au visage. D'autres lui donnaient des coups. Ses gardiens ne le protégeaient qu'à peine. Ils ne servaient qu'à contenir cette foule en délire qui l'aurait massacré sur le champ.
On le monta sur une estrade en bois où se trouvait le lieu du supplice. Là il fut attaché au sol, bras et jambes écartés, à l'aide de cordes. Le bourreau leva une première fois la hache et lui sectionna net un bras. Puis l'on appliqua un fer chaud sur la blessure pour que le sang s'arrête de couler. Le supplicié ne s'était pas évanoui ! Que pouvait donc penser cet homme à qui l'on venait de couper un bras ? Que pouvait donc penser cet homme à qui l'on allait sectionner un à un tous les membres avant de le décapiter ? Ne regrettait-il pas à ce moment ses paroles ? N'eût-il pas mieux valu pour lui être muet ou simple d'esprit ? Être un génie n'est pas toujours chose facile. A ce moment la hache du bourreau se leva une deuxième fois.
- Attendez ! Attendez ! Il doit expier sa faute ! cria une femme. Sa mort doit être lente ! Le bourreau rabaissa alors sa hache.
- Comme vous voudrez ! J'ai tout mon temps ! Le condamné qui avait fermé les yeux au moment où la hache allait s'abattre sur lui, lentement les rouvrit.
- Regardez ! il nous entend ! dit alors un enfant que son père avait pris sur ses épaules.
- C'est ça ! Qu'il nous entende ! vociféra le père. Le regard de l'enfant se porta ensuite sur le bras sectionné qui était toujours attaché par le poignet à une corde.
- Tout de même, vous ne devriez peut-être pas montrer ça à un enfant ! dit une femme.
- Mon fils doit savoir le châtiment que l'on réserve aux impies ! répliqua le père.
- Que le supplice continue ! entendit-on. Le bourreau marcha un peu autour de la victime, comme s'il regardait quel membre et où il allait le sectionner. Puis il releva la tête vers la foule.
- Alors on y va ! On continue ! dit-il.
- Oui ! mais j'aimerais pouvoir mieux voir ! dit un homme. L'estrade est trop haute !
- Ça j'y peux rien ! répliqua le bourreau. Il faut le dire aux autorités.
Au moment où la hache se releva à nouveau, le condamné ferma à nouveau les yeux. Il entendait les cris de la foule en délire, et soudain une douleur aiguë lui traversa l'épaule gauche. Par réflexe il voulut bouger les doigts. Mais il n'avait plus de bras ! Il ne s'était pourtant toujours pas évanoui. Et ce n'est que lorsque l'aide du bourreau appliqua le fer chaud sur la plaie pour la cautériser qu'il perdit connaissance. Lorsqu'il se réveilla il vit l'aide du bourreau qui l'aspergeait d'eau.
- Un seau d'eau en pleine figure, ça t'a réveillé mon salaud ! entendit-il.
- Hé ! Tu crois pas que t'allais nous quitter si vite ! entendit-il encore.
- Oui ! Reste encore un peu avec nous ! dit une autre voix en riant presque. Mais combien de temps était-il resté évanoui ? Certainement pas très longtemps, car la foule n'avait pas bougé. Et pourtant il avait eu le temps de faire un rêve immense, un rêve immense qui lui avait semblé durer des siècles. " L'humanité avait évolué ! Oui l'humanité avait enfin évolué ! Ils n'étaient plus seulement une poignée d'hommes à concevoir, à vivre une humanité plus grande. Mais tout le monde était comme eux. Il n'y avait plus que des Socrate, des Raphaël, des Sohrawardi, des Tulsi-Das, des Wu Daozi ... Et la guerre n'existait plus ! " Il eut presque envie de sourire en pensant à cette humanité qui un jour peut-être existera. Mais pour l'instant il n'avait plus qu'à attendre que le bourreau en finisse. C'est drôle mais il attendait calmement la mort. Il était presque serein. Peut-être parce qu'au plus profond de lui-même il connaissait la mort, il savait qu'elle n'était rien. Il savait que l'Enfer n'existait pas, il savait qu'il n'y avait rien après la mort. Et cette certitude - loin d'être une négation - était au contraire ce qui l'avait construit. Débarrassé de toute interrogation métaphysique, c'était le sens de la vie qui s'était révélé, la vie elle-même dans son inouïe simplicité. Alors quoi d'étonnant qu'il aimât si prodigieusement la vie ! Il n'avait rien d'autre ... Il aimait tant la vie, et pourtant il ne se sentait pas vraiment attaché à elle. Peut-être parce qu'il ne la sacralisait pas, peut-être parce qu'au plus profond de lui-même il savait qu'elle était à la fois tout et rien. Et n'était-ce pas là au fond le secret de la liberté ?
A ce moment le soleil apparut entre deux nuages. - Mourir au soleil ! se dit-il. Les rayons lui chauffaient le visage tout en lui piquant un peu les yeux. Mais cela ne dura pas longtemps, car l'ombre du bourreau vint s'interposer entre lui et le soleil. A ce moment il eut peur. Le soleil l'avait comme réveillé, sorti de sa pensée, ramené à toute l'horreur de son drame. Pendant quelques instants il s'était senti bien, replié à l'intérieur de lui-même. Mais cela avait eu pour conséquence de lui redonner envie de vivre, de réveiller cette prodigieuse vitalité qui l'habitait. Non ! il ne voulait pas mourir ! Il avait envie de vivre ! Trente-deux ans c'était trop jeune pour mourir. Il commençait à peine son œuvre. Et même si dans le peu qu'il avait écrit, il avait déjà dit beaucoup de choses, son œuvre tout entière ne risquait-elle pas d'être brûlée ? Ou même si dans quelques siècles la civilisation avait évolué, si dans quelques siècles on en faisait un héros national, cela ne le ferait tout de même jamais revivre, cela ne lui redonnerait jamais ces années tranchées à la hache par le bourreau !
- Salaud ! Ordure ! entendit-il crier dans la foule.
- Découpez-le lentement en petits morceaux ! C'est ce qu'il mérite ! lança une femme.
A ce moment, l'ombre qui lui cacha le soleil, n'était plus celle du bourreau, mais celle de la HACHE. Et il ferma les yeux ... Il sentit une douleur fulgurante dans la cuisse. Il avait senti l'os se briser. Mais sa jambe n'était pas entièrement détachée, et lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit le bourreau qui levait une seconde fois sa hache ...
- Je hais Dieu ! se dit-il. Ceux qui l'ont inventé n'avaient pas conscience qu'un jour Il empêcherait l'humanité d'évoluer. Pourquoi Goethe n'avait-il pas parlé ? Peut-être était-il encore trop tôt ! Oui j'ai écrit : " Je sais que Dieu n'existe pas ! comme bien d'autres avant moi l'ont su ! comme Goethe ou Shakespeare en Europe le savaient ! comme Luxun en Chine le savait ! comme Sohrawardi ou al-Kindi le savaient ! comme Ramana Maharshi ou Ramakrishna en Inde le savaient ! comme ceux-là même qui ont créé les religions le savaient : Mani, Zoroastre, Çakyamuni, Esdras, Bodhidharma : Dieu n'est qu'un mot placé par le génie sur la vision de la création. " Oui j'ai écrit cela ! Et c'est pour cela qu'en ce moment on m'exécute ! Mais est-ce ma faute si je sais que Dieu n'existe pas !
- Salaud ! Ordure ! Crève ! Tu as écrit de telles saloperies ! entendait-on dans la foule. " Et pourtant je ne voulais que donner sa pleine dimension à l'homme ! " se disait-il. " Je ne voulais que l'avènement de l'homme ... " Puis il perdit à nouveau connaissance. Un voile noir se dessina devant ses yeux. La douleur avait été trop insupportable. Et lorsque l'aide du bourreau après avoir cautérisé la plaie lui lança une nouvelle fois un seau d'eau à travers la figure, celui-ci ne le réveilla pas. Un deuxième seau d'eau ne le réveilla pas davantage. On attendit un peu, un quart d'heure peut-être, puis le bourreau lui-même aspergea le condamné. Le supplicié n'eut aucune réaction. Le bourreau alors se pencha vers ce qui restait du corps. Puis en relevant la tête vers la foule, il dit :
- Il est mort ! C'est plus la peine ! Mais la foule continuait de crier, de réclamer que le supplice continue ! La foule était si excitée qu'il ne voulut pas la contrarier. Il leva alors sa hache, et cette fois trancha du premier coup la jambe qui restait. Puis ensuite il trancha la tête ...

A quelques milliers de kilomètres de là, au même moment, dans un pays communiste, on emmenait devant le peloton d'exécution, un homme en chemise qui allait être fusillé pour avoir dit ouvertement qu'il croyait encore en Dieu, et avoir refusé de renier sa foi devant le tribunal qui l'avait jugé. On lui banda les yeux bien qu'il ne voulût pas. Ses mains étaient attachées dans son dos. Et au moment où il entendit :
"- Feu "
Il cria : "- Gloire à Dieu ! " dans un crépitement de balles.





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