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Adolescent killers


Auteur : GOTTHOLD Didier

Style : Drame




Il comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas. D'habitude il y avait toujours le chien Jappy qui venait lui faire fête. Il sentait qu'il s'était passé quelque chose de grave. Aucun poste de musique ne marchait. La porte de la cuisine était fermée. Il la poussa doucement. Il entendait des gémissements. Il aperçut alors sa mère qui se tenait la tête entre les bras, puis son père, debout, appuyé contre le buffet.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Ô Max, c'est affreux, dit sa mère le visage ravagé de douleur, c'est ta sœur, elle est morte, ils l'ont tuée !
Max ne réalisa pas immédiatement ce que venait de lui dire sa mère.
- Qui ça "ils" ? demanda-t-il.
- J'en sais rien. Des vauriens. Une bande de jeunes qui avaient regardé le film à la télé hier soir. Et ils l'ont violée comme dans le film.
Son père ne bougeait pas, il restait prostré, le regard vide.
- Les salauds je les tuerai ! cria-t-il d'un seul coup.
Et il courut vers le salon décrocher son fusil de chasse.
- Non ! Charles, arrête ! Je t'en supplie, ne fais pas ça ! cria sa mère.
Mais le père était comme fou. Il sortit sur le palier et se mit à descendre les marches quatre par quatre. Arrivé au bas de l'immeuble, il se mit à hurler et à tirer en l'air.
- Montrez-vous bande d'assassins ! Vous n'êtes que des petits morveux. Ça n'a même pas quatorze ans et ça veut déjà faire la loi ! Allez montrez-vous si vous avez des couilles !
Une voiture de police arriva en trombe.
- Salauds ! ordures ! vous avez violé ma petite fille !
Et le père s'effondra à genoux en pleurs, et se laissa maîtriser par les policiers.
- Allez ! monsieur Vanel, on vous ramène chez vous !
C'est le père de la petite qui a été violée ce matin ! dit le policier à son collègue.
- Allez, venez monsieur Vanel, on vous ramène chez vous !
Mais d'un seul coup l'homme se défit de l'étreinte des policiers et se sauva en courant.
- Qu'est-ce qu'on fait ? On lui court après ?
- Non, laisse tomber, on a son arme, il finira bien par se calmer et par rentrer chez lui !

Mais, à la tombée de la nuit, Charles n'était toujours pas rentré. Il s'était réfugié dans la cave d'un immeuble. Assis par terre, le dos au mur, il n'avait pratiquement pas bougé, mais dans sa tête il n'avait pas cessé de ruminer. Il repensait au dîner de la veille, où ils étaient encore tous ensemble. Il la revoyait rire, plaisanter avec son frère, puis demander cent francs à sa mère pour aller à un concert de Johnny. Tout à coup lui vint à l'esprit que c'était peut-être pour l'argent qu'ils l'avaient tuée, et que l'idée de la violer ne leur était venue qu'après.
- Mais qu'importe ! s'écria-t-il, maintenant qu'elle est morte.
Il n'arrêtait pas de se cogner la tête contre le mur et de gratter le sol avec ses ongles. Ses doigts saignaient. Son regard s'arrêta à nouveau sur un bidon d'essence. A chaque fois qu'il le voyait, des pulsions de meurtre jaillissaient en lui. Il avait envie de se venger pour calmer sa douleur. Il avait envie d'incendier la maison des Ladune. Treize gosses qu'ils étaient, toujours en train de traîner. Il était sûr qu'ils étaient dans le coup. Mais pourtant il n'arrivait pas à se décider à passer à l'acte. Non, il n'arrivait pas, quelque chose le retenait. Un doute peut-être. Oui, il lui avait semblé avoir entendu dire par Max que leur télé était cassée. Alors, si ça se trouve, c'était pas eux !
- Mais qui alors ! hurla-t-il en enfonçant si fort ses ongles dans ses cuisses que la toile du jean se tacha de rouge.
Puis il tenta de se calmer en se disant que de toute façon ça ne servirait à rien de se venger, ça ne la referait pas revivre.
- Allez ! rentre à la maison ! Ne reste pas là ! Va retrouver ta femme et ton fils ! Ils ont besoin de toi !
Il se leva lentement et sortit de la cave.

Il se rendit compte qu'il se trouvait à plusieurs pâtés de maisons de chez lui. Il avait beaucoup couru tout à l'heure. Au bout de la rue il apercevait les néons du centre commercial, et soudain son sang se glaça. Il s'arrêta net, et au lieu de rentrer chez lui, se dirigea vers le centre commercial. Il fit environ deux cents mètres avant de s'arrêter à nouveau. Il leva la tête et regarda l'affiche de cinéma : ADOLESCENT KILLERS. Sa femme s'était trompée, c'est pas à la télé qu'ils avaient vu le film, mais au cinéma ! Oui au cinéma, car il était absolument sûr et certain du titre pour avoir entendu les policiers le prononcer à plusieurs reprises. D'ailleurs, maintenant ça lui revenait, il n'y avait eu hier soir à la télé que des vieux films déjà diffusés. - Société pourrie ! La violence ne peut qu'engendrer la violence ! Et il se mit à secouer de toutes ses forces le panneau publicitaire où on voyait deux jeunes arme au poing.
- Hé ! t'es cinglé mec ! Faut te faire soigner ! entendit-il dans son dos.
- Ta gueule ! répondit-il
sans même se retourner. Un peu plus loin, il aperçut deux personnes à un guichet.
- Quel film vous allez voir ?
- Adolescent killers, il paraît que c'est génial !
- Je vous en prie, n'allez pas voir ce film, des jeunes ont violé et tué ma fille cet après-midi après l'avoir vu.
Les deux jeunes se regardèrent.
- Qu'est-ce qu'on fait ?
L'autre haussa les épaules.
- Comme tu veux !
- Mais m'sieur, on a déjà acheté nos billets !
Les deux jeunes se regardèrent à nouveau.
- Y'a qu'à demander à la caisse si ils veulent bien nous rembourser !
- D'accord ! Si tu veux.
La caissière leur remboursa sans problème les billets et ils s'en allèrent.
- Excusez-nous encore m'sieur, mais vous comprenez, on pouvait pas savoir !

Charles fit demi-tour lui aussi et rentra chez lui. Il y avait du monde. La famille était venue présenter ses condoléances. Charles expliqua qu'il ne voulait voir personne et alla s'enfermer dans la chambre. Il n'en sortit qu'une heure plus tard pour aller vomir dans les toilettes. Il en profita pour avaler la moitié d'un tube de somnifères. Il aperçut de la lumière dans la cuisine, mais aucun bruit, tout le monde devait être parti. Il marcha jusqu'à la cuisine. Sa femme était assise, une bouteille de whisky dans une main, un verre dans l'autre.
- Ils sont tous partis ? demanda Charles.
- Oui ! j'en pouvais plus. C'est moi qui leur ai demandé de partir.
- Et Max ? interrogea Charles.
- Je crois qu'il dort ! Je lui ai donné un somnifère.
Charles s'assit en face de sa femme. Ils se regardèrent longtemps.
- Qu'est-ce qu'on va devenir ? Notre vie est foutue !
- On a encore Max. Il faut qu'on soit fort pour lui.
- Charles, j'ai envie que tu me serres très fort dans tes bras !

Le lendemain matin Charles n'alla pas à son travail. Le surlendemain non plus. Il alla voir le médecin et se fît arrêter pour un temps indéterminé. Le jour de l'enterrement il s'évanouit à deux reprises, et dans les semaines qui suivirent il sombra de plus en plus dans une sorte de mutisme. Il passait ses journées à boire quand il n'était pas assommé par les médicaments. Un soir, pourtant, où il était un peu plus lucide, il se résolut à aller au cinéma. Il voulait voir LE FILM. Il voulait savoir ce qu'il était arrivé à sa petite fille, ce que ces monstres lui avaient fait. La police avait refusé d'en dire davantage. Il savait seulement qu'elle avait été mutilée comme dans le film. Il acheta un billet et s'assit tout au fond. La salle était presque pleine. Le film marchait bien. D'ailleurs il avait vu à l'entrée qu'il en était déjà à sa deuxième semaine de prolongation. La lumière s'éteint et le film commença. Charles n'eut pas à attendre très longtemps, la scène du viol se trouvait dans la première demi-heure. Quand les deux adolescents commencèrent à déshabiller la jeune en lui arrachant ses vêtements, Charles se mit à avoir peur. Ses yeux étaient rivés à l'image. Il n'arrivait pas à défaire son regard de l'écran. Il ne voyait pas l'actrice qu'on déshabillait, mais sa propre fille, son enfant à lui. Il ne voyait que le visage de son enfant, et soudain il se mit à hurler, à hurler, à hurler... si fort que le projectionniste ralluma les lumières. Charles était complètement décomposé, livide.

Charles ne rentra pas chez lui. Il alla se réfugier dans la petite cave de l'immeuble où il avait été le premier jour. Il y avait toujours le vieux matelas pourri en plein milieu de la pièce, mais comme la première fois, il préféra s'asseoir par terre, adossé au mur et les genoux repliés. Pourquoi était-il revenu là ? Il pensait le savoir mais il n'était pas sûr. Il releva la tête et inspecta la cave. Le bidon d'essence était toujours là ! En le voyant il comprit que c'était pour ça qu'il était revenu, pour ça et pour rien d'autre ! Il attendit environ une heure ... deux heures pour être sûr que la séance soit bien terminée, et il retourna au centre commercial. Il avait dissimulé le grand bidon d'essence sous du papier journal. Malheureusement quand il arriva, les grilles du cinéma étaient fermées. Impossible d'entrer, il aurait dû y penser. Il fit le tour de la salle et alla voir du côté de la sortie. C'étaient des portes coupe-feu. Il allait renoncer lorsqu'il s'aperçut qu'il y en avait une qui n'était pas complètement fermée. Une petite cale en bois la retenait. Il glissa la main par la fente et pénétra à l'intérieur. Il enleva le papier journal du bidon et commença à asperger d'essence les murs, le sol et les marches des escaliers qui montaient vers la salle. Il en avait tellement répandu que le bidon était déjà vide. Il sortit un briquet de sa poche, ramassa le papier journal, sortit dehors en maintenant la porte du pied, et alluma le papier journal qu'il jeta à l'intérieur en laissant la porte se refermer. Il s'éloigna rapidement. Il avait l'impression qu'on l'avait vu.

Le lendemain, la une de presque tous les quotidiens était la même : Incendie crapuleux dans un centre commercial. 37 victimes. Et en dessous un texte. " Un geste criminel est à l'origine de ce fait monstrueux. De l'essence a été déversée dans la cage d'escalier qui mène à la sortie, coupant ainsi toute possibilité de fuite aux trente-huit spectateurs de la séance de minuit, car à cette heure-là les grilles d'entrées étaient déjà baissées... Un truc de gosse aura permis à l'assassin d'entrer. Une petite cale glissée dans l'ouverture de la porte et qui permet d'entrer pendant la séance sans payer... Grâce à un promeneur le portrait-robot d'un suspect a déjà pu être établi..." Les jours suivants ne furent plus qu'une gigantesque et monstrueuse chasse à l'homme, les médias parlant déjà de l'assassin du siècle. Aussi, quand quelques jours plus tard, on retrouva Charles dans sa petite cave, les veines tranchées, et avec à côté de lui une lettre expliquant son geste et disant qu'il n'avait pas voulu tuer tous ces gens, on comprend que la presse à scandales fut presque déçue : elle n'avait plus rien à se mettre sous la dent, plus d'assassin du siècle.

Quelques jours s'écoulèrent sans qu'il ne se passât rien. Puis ce fut la publication de la lettre de Charles. Quelques journaux la publièrent en première page, d'autres seulement en deuxième. La réaction du public fut immédiate : Charles était innocent, ce n'était qu'une victime malheureuse. Beaucoup de lecteurs avouèrent même qu'à la place de Charles ils auraient peut-être agi de même. Le film fut alors retiré de l'affiche dans de nombreuses salles de cinéma, puis au bout d'une semaine, à la demande du cinéaste, dans toutes les salles du pays. Mais c'était déjà presque trop tard. Les médias avaient leur nouveau coupable, et ils ne le lâcheraient plus.

Le cinéaste habitait dans la banlieue cossue de la capitale. Aux premiers journalistes qui vinrent l'interviewer, il répondit qu'il ne se sentait nullement responsable, qu'il faisait les films que le public réclamait. C'était une réponse idiote, il le savait, mais les journalistes l'avaient énervé. Ils l'avaient harcelé de questions, comme si c'était lui le coupable, comme si c'était lui qui avait mis le feu au cinéma et provoqué la mort des trente-sept personnes. Aurait-il dû leur dire qu'il se sentait complètement dépassé par les évènements, qu'il ne dormait plus depuis une semaine ? - Qu'est-ce qu'ils croient ? Que je suis un monstre ! hurla-t-il en entendant ses propres paroles répétées au journal télévisé. C'était plus qu'il n'en pouvait entendre. Ses nerfs craquèrent, et il balança de toutes ses forces la télécommande contre le mur. Il se sentait complètement démoli, anéanti. Qu'allait-il devenir ? Il se soûla dans l'espoir d'arriver à dormir un peu, mais à trois heures du matin, il n'était toujours pas couché. Il sortit dans la rue, marcher un peu. Au moins à cette heure-là il n'y avait personne pour l'insulter. L'air frais de la nuit le dégrisa rapidement. Il se mit alors à repenser à son film, au viol, à l'incendie, à tout. Il se rendait compte qu'il n'était plus sûr de rien. Il se rappelait qu'après le succès de la première, il était certain d'avoir réalisé là un de ses meilleurs films, sinon le meilleur. Délaissant les comédies légères il avait réalisé un film âpre, juste, dur sur la délinquance juvénile. Un film dont il était fier. Mais maintenant il se demandait s'il ne s'était pas trompé, si finalement il n'avait pas réussi qu'à engendrer ce qu'il avait voulu dénoncer. La violence est un cercle vicieux. Il n'aurait su dire depuis combien de temps il marchait, lorsqu'il aperçut au loin les premières lueurs de la ville. Ce n'était pas la première fois qu'il venait ici. Il aimait bien cet endroit. De là on pouvait voir tout Paris. Il regarda sa montre : 5 h 10. L'heure où Paris s'éveille. Bientôt toutes les lumières de la capitale allaient s'allumer, et son cauchemar allait recommencer.





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