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La bibliothèque de mon père


Auteur : MOULADY IBOVI Marie-Françoise

Style : Vécu




Le plus lointain souvenir de mon père, il a la trentaine bien entamée.

Jeune, c’était un grand homme mince et fier, mais il a un peu rapetissé avec le passage des ans.
Il est très éloquent et parle beaucoup. Il a la voix légèrement enrouée par l’air du nord du pays.

Dans la dépendance de notre maison au quartier de Moukondo, il avait une énorme bibliothèque en bois de wengé. Je ressens encore l’odeur du bois, je revois encore les étagères, les carreaux blancs au sol, les persiennes en verre traversées de soleil,…
Nous sommes en 1990. Nous sommes l’après-midi.

De la commissure de la porte de la bibliothèque, je pouvais apercevoir mon père. Il était très souvent installé dans son fauteuil où, les jambes sur l'accoudoir, il dévorait des livres.
Des livres justement… y en avaient partout…, des cahiers, des blocs-notes, des carnets, des stylos, des notes posées çà et là. Nous, les enfants, avions l’interdiction formelle d’y toucher. Mon père « était » et « est » toujours un maniaque à l’extrême pour qui le livre devait être traité avec le plus grand respect.

Chaque jour, dès qu’il jouait au Ngola (jeu d’awalé) dans la cour avec un grand du quartier, je courais m’emparer des bouquins. Je passais ainsi une paire d’heures à les sentir et à les toucher. Tous ces trésors entreposés çà et là dans la pièce me faisaient rêver. Je m’arrangeais toujours pour ne pas faire de bruit. Malheureusement, un jour, par mégarde, je bousculai une pile de livres qui trônait sur son bureau.
Catastrophe ! Mon père, alerté par le bruit, ouvrit la porte avec fracas. Je me tournais vers lui, avec un sourire propitiatoire :
« je..je suis vraiment désolé papa… »
« Qu’est ce que tu viens fiche ici, hein ? Tu devrais être dans la cuisine à aider ta mère… »
« Voilà sa marotte qui revient » me dis je en mon for intérieur.
« Allez Dehors ! » Hurla-t-il en ouvrant bien large ses yeux globuleux et brillants.
Il me donna sur le front, du bout des doigts, une tape légère. Puis, il lâcha :
« Andouille ! »
« Empêcheur de lire en ronds ! » pestai-je, avec morgue.
Prise la main dans le sac, je me dépêchai de sortir. Je m'étais fait prendre et il ne me restait plus qu’à faire amende honorable jusqu’au soir si je voulais qu’il me laisse y faire le ménage le lendemain. Ce soir-là, j’avais été très sage. J’avais fait mes devoirs sans qu’on me le demande. J’étais allé chercher l’herbe pour en donner aux cobayes que nous élevions. J’avais apprêté les lampes lucioles et les allumettes sur la commode. Le dîner s'était passé sans aucune réprimande ; je n’avais pas sali la nappe de table, je m’étais brossé les dents avec un morceau de charbon de bois et j’avais même aidé maman à faire la vaisselle.
Et ça avait payé.

Le lendemain matin, il me demanda enfin d’y retourner pour y faire le ménage. J’adorais ce moment-là ! Délaissant les sauterelles « miniénié » avec lesquelles je jouais dans la cour, je me dépêchai de passer l’éponge sur les étagères, pourchassant la poussière et humant avec délice les livres au passage. Je farfouillai dans ses trésors littéraires, ça brillait principalement de livres d’auteurs congolais tels Jean Malonga (le patriarche des écrivains congolais !), Placide Nzala-Backa , Guy Menga, Sylvain Bemba, Jean Pierre Makouta MBoukou, Marie-Léontine Tsibinda Bilombo, Henri Lopes, Emilie-Flore Faignond, Sony Labou Tansi, Noëlle Bizi Bazouma , Emmanuel Dongala, Tchichélé Tchivéla, Sylvie Bokoko , Tchicaya U Tam’Si, Jean Claude Zounga Bongolo, Ghislaine N. H. Sathoud, Julien Omer Kimbidima, Liss KIHINDOU, Caya Makhélé, Daniel Biyaoula, Tati Loutard, Florence Lina Bamona-Mouissou, Dieudonné Niangouna …

Un jour, de retour de son travail, il me trouva pour la énième fois dans sa bibliothèque entrain de feuilleter « La légende de M’Pfoumou ma Mazono » de Jean Malonga, publié dans les années 50.
« Je devrais être dans la cuisine à aider maman, je sais ! » dis je en posant le livre sur son bureau.
« Décidément, y a pas moyen de te tenir hors de cet endroit ! » me lança-t-il en exhalant un profond soupir.
Un sourire passa en coup de vent sur son visage dur. Il avait posé son attaché-case, avancé son vieux fauteuil et, à cet instant, je savais que j’avais gagné. Il s’était assis et m’avait raconté, de longues heures durant, sa passion pour l’écriture et pour les auteurs du pays. Quand il parlait, quand il racontait, c’était une vraie rumba de vocabulaire : Je l’écoutais, je l’observais et j’étais admirative.
« Je n’arriverai jamais à écrire comme tous ses grands auteurs, Papa ! » dis-je d’une voix gonflée d’inquiétude, tout en m’asseyant sur une grande caisse oblongue qui lui tenait lieu de coffre à journaux.
Il avait sourit avec mansuétude, laissant tomber sur moi un regard adouci.
« Tu te trompes, ma fille ! Sache que tout est possible avec du travail et de la motivation. Dans un premier temps, faudra lire, beaucoup lire. »

Alors, je lisais toutes les publications d’écrivains congolais qui me tombait sous la main : « Cœur d’Aryenne » de Jean Malonga, « La palabre stérile » de Guy Menga, « les initiés » de Jean Pierre Makouta MBoukou écrit de 1970 à 1974, « Un fusil dans la main, un poème dans la poche » d’Emmanuel Dongala, « Rêves portatifs » de Sylvain Bemba, « La vie et demie » de Sony Labou Tansi, « Le Pleurer-Rire » d’Henri Lopes, « Ces fruits si doux de l’arbre à pain » de Tchicaya U Tam’Si, « L’enfant prodigue de Soweto » de Zounga Bongolo, « L’homme au landau » de Caya Makhélé, « Les filles du président » de Julien Omer Kimbidima…

Quelques années plus tard, l'enfance s'était étiolée et l'adolescence avait point. Mon père m’avait emmenée à son travail où se trouvait une énorme bibliothèque, beaucoup plus grande que la nôtre. Le sourire triomphant, telle Sissi l'impératrice, j’y passais mes journées entre les livres des écrivains africains, ceux de la bibliothèque rose et de la bibliothèque verte tandis que lui travaillait dans son bureau. Le soir venu, mon père me demandait de lui faire un compte rendu détaillé de mes ouvrages lus. J’adorais ces moments d’échange et de partage.
Quand j’étais étudiante en France, je n'osais jamais lui envoyer une lettre sans la lire et la relire au moins dix fois, tellement j’avais peur de laisser passer des fautes, soit de grammaire, soit de conjugaison, qu'il s’empresserait de souligner au stylo rouge. Vous n’allez pas me croire, mais il avait même réussi à trouver une faute d’orthographe sur mon diplôme de fin d’étude (Master 2). Pour vous dire à quel point il est pointilleux en la matière !
Des années s'écoulèrent ainsi…

Moi qui m’étonnais de voir mon père passer son temps à acheter et à entasser autant de livres, aujourd'hui, à mon tour, j'en fais autant. Je dresse des listes de livres à lire à longueur de journée. Du coup, j’ai pu réaliser mon rêve d'enfant, d'adolescente et d'adulte : avoir ma propre bibliothèque bien chargée !
A présent, des livres y poussent partout, comme de mauvaises herbes qui envahiraient un beau jardin. Heureusement que, semblable à un bibliothécaire pratiquant le désherbage, mon cher époux s’emploie à assainir cet espace tous les jours.


****

Je viens de refermer l’album photo familial qui m’avait entraînée dans la spirale de mes souvenirs d’enfance. D’un geste prompt, prenant les accoudoirs du fauteuil pour catapulte, je me lève enfin, décidée à appeler l’éditeur Hémar pour savoir où en est la publication de notre ouvrage collectif sur les 60 ans de la littérature congolaise d’expression française (1953-2013). Vous l’avez compris. La lecture avait fini par me pousser à taquiner la plume. « C’est en écrivant qu’on devient écriveron », disait Raymond Queneau. Et je suis devenue écriveron.

Ce soir, un beau soir de saison sèche tout chargé d’étoiles, mon père a soufflé ses cinquante-sept bougies. Sans lui et son goût littéraire, je ne lirais pas autant aujourd’hui… plus de cent livres et magazines par an. François IBOVI c’est un nom qui parle, s’agite, bouillonne et rutile dans les pages de la politique du Congo.

Il vous arrivera peut-être, un matin piqué de soleil, de le croiser dans les couloirs du ministère de la santé. Vous pouvez me croire, il y a plus de « littérature » que de « politique » dans ses veines. Cet homme qui a su offrir à ses enfants un large panel d’amour et d’intelligence, a fait de moi celle que vous lisez en ce moment, celle qui vous livre les lignes de ce qui est devenue son obsession journalière : l’Ecriture.





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