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La femme attendue


Auteur : GERE Arno

Style : Drame




C’est en revenant de Pierrefonds où j’étais allé accompagner Clémence à l’aéroport, que j’ai trouvé cette femme qui s’ébrouait dans ma piscine. Le portail sur le chemin reste toujours ouvert et il n’y a pas de chien, ce n’est donc pas particulièrement difficile de s’introduire dans ma maison, sauf que la femme en question était une parfaite inconnue pour moi et que cela ne semblait pas la déranger outre mesure de me voir arriver et de savoir que je l’observais du haut de ma terrasse.
Elle avait encore continué à nager pendant deux ou trois minutes. Etait ce pour me montrer sa fluidité et son aisance ou pour me laisser parler le premier ?
Finalement, j’étais tellement décontenancé que j’ai attendu qu’elle sorte de l’eau, qu’elle enfile un peignoir et qu’elle me rejoigne sur la varangue après avoir gravi les quelques marches qui nous séparaient.
- Puis je savoir à qui j’ai l’honneur ?
- Je suis Ludmilla. J’espère que vous allez bien.
- Bonjour Ludmilla. Mais…pourriez vous me dire ce que vous faites chez moi ?
- Clémence ne vous a donc pas dit ? Je suis vraiment désolée. Quand je l’ai prévenue de mon arrivée, elle m’a précisé qu’elle serait alors à l’île Maurice mais que je pourrais néanmoins être hébergée chez vous.
Bravo Clémence pour ce coup là ! Non seulement elle m’annonce il y a quelques jours un voyage inopiné dans l’île voisine pour des contacts liés à son « business » mais en plus elle invite une de ses connaissances à la maison sans même m’en avertir !
- Et vous pensez rester longtemps ici ?
- Euh… mais j’attendrai le retour de Clémence, c’est ce que nous avons convenu…
Voilà qui compliquait encore un peu plus les choses puisque ma compagne était partie sans pouvoir me dire quand elle pensait revenir.
- Vous savez qu’elle risque de ne pas rentrer dans l’immédiat ?
- Ah bon… j’espère que je ne vous dérangerai pas pendant tout ce temps.
Ma première pensée avait été d’appeler tout de suite Clémence sur son portable pour tirer les choses au clair mais elle était sans doute encore dans l’avion et en plus elle m’avait signalé qu’elle ne serait pas joignable pendant au moins 48 heures !
- Et vous pensez faire quoi pendant tout ce temps ?
- J’aimerais bien visiter votre île où je ne suis venu qu’une seule fois il y a 20 ans.
- Je peux vous demander d’où vient votre accent ?
- Bien sûr, je suis américaine. J’habite à Philadelphie mais je suis originaire de Beau Bassin à l’île Maurice.
Je comprenais mieux maintenant les intonations tour à tour américaines ou françaises.
Cela ne me disait pas pour autant ce que nous allions faire pendant tous ces jours d’attente.
Comme j’étais resté silencieux un moment, c’est elle qui me demanda où se trouvait la salle de bains.
- Mais bien sûr, où avais- je la tête ? C’est tout droit, la porte qui se trouve au fond du salon.
Les ablutions avaient bien duré une heure. C’est une femme pimpante et élégante qui se présenta à nouveau devant moi.
J’avais eu le temps dans l’intervalle, d’envisager tout ce que cette proximité imprévue allait entraîner dans la vie très organisée, pour ne pas dire sédentaire, qui était la mienne depuis le licenciement économique que j’avais négocié avec la société où j’avais travaillé pendant près de 19 ans, quand je compris que je n’avais plus grand-chose d’exaltant à attendre de ma vie professionnelle.
Depuis ce moment là, et en dehors de l’agencement de ma maison et de son entretien, j’avais passé le plus clair de mon temps à lire et à écrire. Je comptais d’ailleurs bien mettre à profit l’absence de Clémence pour avancer dans ce roman que j’avais enfin entrepris et que j’avais si longtemps différé parce que les circonstances ne s’y étaient jamais prêtées.
Et voila qu’une parfaite inconnue débarquait dans ma maison sans crier gare ! Elle était incontestablement la malvenue, en ce jour, à cet endroit, et elle dût le ressentir instantanément car elle alla s’asseoir dans un fauteuil dans un coin du salon sans proférer la moindre parole, toute absorbée qu’elle était par le vernissage de ses ongles.
Quand vint l’heure du dîner, je m’adressai à elle pour lui signaler que j’étais un piètre cuisinier et que je n’étais pas capable d’assumer au-delà de ma propre personne. Sans protester et spontanément, elle s’était donc installée dans la cuisine, me questionnant seulement sur la place des ustensiles et des denrées.
Le premier repas se passa presque tout le temps dans un silence pesant, les échanges verbaux concernaient exclusivement la nourriture. Son attitude trahissait moins de gêne que la mienne, quelqu’un de non averti aurait pu croire qu’elle était chez elle et que j’étais l’intrus.
Dès que cela avait été possible, je lui avais indiqué la chambre qui serait la sienne et elle s’y était retirée sans plus attendre.
Je m’étais donc installé devant l’ordinateur mais les mots n’étaient pas venus…
J’avais passé tout mon temps à contempler l’horloge franc - comtoise héritée de mon père qui lui-même la tenait de sa mère, et que j’avais enfin pu ramener chez moi depuis peu .C’est elle qui désormais rythmait mes journées. Il y avait aussi des réveils dans presque toutes les pièces comme pour me rappeler que chaque instant comptait désormais et qu’il fallait faire un bon usage du temps qui restait.
Mes anciens collègues de travail auraient été surpris de ce changement radical. Quand je travaillais, j’avais en effet pris le parti de ne jamais me référer à une montre ou à un réveil, peut-être pour prouver aux autres que je n’étais pas avare de mon temps dans le travail, mais aussi parce que mon horloge biologique était bien réglée, et que je pouvais deviner à tout moment, l’heure qu’il était, à quelques minutes près…
En ouvrant mes volets, le lendemain, mes yeux étaient tombés tout de suite sur Ludmilla qui était déjà debout et qui évoluait avec facilité, pour ne pas dire avec grâce, dans la piscine.
L’en ayant invitée, elle m’avait rejoint pour le petit déjeuner.
Je lui avais alors indiqué que je ne pourrais pas m’occuper d’elle dans la journée mais que j’avais un ami qui se ferait un plaisir de me remplacer.
Il fallait donc prévenir Léo qui lui non plus ne travaillait plus et dont la disponibilité était grande…

Comme prévu, Léo avait immédiatement accepté le deal. Il vivait dans les hauts de l’île dans une grande maison un peu froide au milieu d’un immense parc, loin de ses premiers voisins, et tous les prétextes pour se rapprocher de la civilisation étaient bons pour lui. La compagnie d’une femme dont j’avais concédé qu’elle présentait bien, n’était pas pour lui déplaire non plus.
Pour convaincre Ludmilla, qui avait paru étonnée de ma proposition, de le suivre, j’avais du lui décrire mon ami dans les détails. Pour le résumer d’une phrase, c’était un vieil écolo, collectionneur de tout, ouvert à toutes les rencontres, profondes ou superficielles.
Il était attiré par les jeunes femmes et même les jeunes filles, qu’il regardait avec insistance, chaque fois qu’il en croisait une, leur adressant un compliment ou formant un cœur avec sa bouche quand elles lui renvoyaient son sourire.
Il avait l’autre particularité d’être parfaitement inoffensif à leur égard, l’âge aidant sans doute, mais aussi à cause du fait qu’il avait toujours privilégié l’esthétisme sous toutes ses formes, à toutes les sortes de consumérisme, sexuel y compris.
Ainsi rassurée et ayant vite décelé mon manque d’empressement à son égard, Ludmilla avait donc accepté de rencontrer Léo qui était venu tout de suite…
- Bonjour belle dame !, lui avait il lancé en arrivant, la gratifiant d’un baisemain théâtral et m’ignorant superbement pendant un long moment, occupé qu’il était à tourner autour de Ludmilla et à l’examiner sous toutes les coutures.
- Vous a-t-on dit que vous aviez l’allure de Naomi Campbell, la félinité de Wilma Rudolph , le regard de Barbra Streisand et la bouche de Pénélope Cruz ?
C’était sa façon bien à lui d’en faire toujours un peu trop, mais ça marchait à tous les coups. Elle avait tout de suite franchement souri. L’affaire se trouvait donc bien engagée.
Il lui avait demandé de choisir entre une marche au volcan de la fournaise et une journée dans un hôtel de Saint Gilles, les pieds dans l’eau, et elle avait pris la seconde option sans lire dans le regard de Léo l’inquiétude fugitive qu’il avait manifesté, sans doute eu égard aux difficultés financières qu’il traversait depuis de très nombreuses années, pour ne pas dire depuis que je le connaissais.
Tôt dans la matinée, j’avais donc retrouvé ma solitude tant recherchée et me promettais de questionner Clémence sur le cadeau empoisonné qu’elle m’avait laissé… pour autant qu’elle m’appellerait rapidement, car elle n’était toujours pas joignable…
Le balancement de mon horloge et le tic tac de mes réveils avaient donc repris sans entrave et j’en avais profité pour ajouter 3 ou 4 pages sur mon écran d’ordinateur.
Au milieu de l’après-midi, j’étais sous la varangue, légèrement assoupi avec un livre sur le ventre, quand mon téléphone portable avait retenti pour la première fois de la journée. C’était Clémence enfin.
- Tu daignes m’appeler tout de même… avaient été mes premiers mots.
- Désolé mon chéri, mais je ne pouvais pas faire autrement, mon portable ne fonctionne pas là où je suis et le reste du temps je suis presque toujours accompagnée.
- Tu as un chevalier servant avec toi ?
- Mais tu sais bien que non. Je suis entraîné dans une histoire très compliquée qu’il ne m’est pas possible de te raconter maintenant et qui va me prendre au moins une semaine, si ce n’est plus.
- Je suppose que tu connais une certaine Ludmilla qui s’est installée dans la maison depuis que tu es partie ?
- Oui, bien sûr… C’était une de mes amies intimes…il y a une vingtaine d’années. Tout ce que je peux te dire sur elle, c’est qu’il faut que tu t’en méfies…
- Et pourquoi tu ne m’as pas dit un mot de tout ça avant ton départ ?
- Parce que tu m’aurais empêché de venir à Maurice, mais je t’en prie, ne me poses plus de questions et n’oublies pas que je t’aime…
Elle avait aussitôt raccroché. Les derniers mots avaient été prononcés comme dans un murmure et très vite, comme si on l’avait surprise.
Je n’étais pas plus avancé après ce coup de téléphone. Elle m’avait dit de me méfier de son amie, ou ancienne amie, était ce par simple jalousie ou il y avait il autre chose derrière cela ? Son départ précipité à l’île Maurice était il consécutif à l’irruption de Ludmilla ? Pour y régler à sa place un problème dont son amie ne pouvait pas s’occuper ?
A l’agacement de quelqu’un qu’on met devant un fait accompli, s’ajoutait maintenant l’inquiétude d’une affaire un peu louche où se trouvait entraînée ma compagne. De plus, comment savoir si elle agissait de son plein gré ou à son corps défendant ?
Léo avait ramené Ludmilla juste à la tombée de la nuit et je l’avais trouvé beaucoup moins enjoué que le matin. Il m’avait pris à part en me disant qu’il ne serait pas disponible les prochains jours et il était reparti aussitôt daignant tout juste un signe de la main en direction de sa partenaire d’un jour.
Ludmilla, quant à elle, restait imperturbable, elle était allé ranger sa chambre comme si de rien n’était, puis elle s’était installée dans le salon en attendant que je la rejoigne.
- Comment s’est passée la journée avec Léo ?
- Nous sommes allés à l’hôtel des Mascareignes, d’où nous n’avons pas bougé, entre la plage, le bord de la piscine et le restaurant. Votre ami est un vrai séducteur et nous avons beaucoup parlé jusqu’à ce que le restaurateur lui présente la note. Il s’est alors renfrogné et ne m’a presque plus adressé la parole. Mais vous-même, pourquoi ne me parlez vous pas ?
- Ne faîtes pas attention, c’est mon côté ours, qui s’est d’ailleurs accentué depuis que je ne travaille plus. J’ai d’ailleurs toujours pensé que la véritable communication peut se passer de la parole.
- Je le pense aussi, mais pour des gens qui ont déjà appris à se connaître et qui ont même atteint un certain niveau d’intimité, ce qui n’est pas notre cas…Ma présence chez vous, vous dérange t elle tant que ça ?
Je fus obligé de concéder que finalement, non, pas tant que ça, elle restait discrète et peu encombrante et en plus, c’était une très belle femme, d’un métissage savamment dosé, avec une chevelure arachnéenne et des yeux très noirs. Sa taille très fine rehaussait une poitrine généreuse et débordante. Son allure était encore accentuée par l’élégance et le côté sexy de ses tenues. En la contemplant d’un air détaché, je mesurais à quel point le temps agissait sur les pulsions d’un homme. Dix ou quinze ans plus tôt, je n’aurais eu de cesse que de capter son regard et de chercher à la prendre dans mes filets en me disant qu’elle était faite pour moi.
Désormais, toute femme non connue me restait étrangère et avait fort peu de chances de capter mon attention, c’est d’ailleurs sans doute pour cela que Clémence mettait son amie dans mon chemin sans crainte aucune.
Alors que nous entamions notre troisième journée commune, je me surpris toutefois à constater une certaine familiarité avec Ludmilla. Nous nous parlions désormais spontanément et sans retenue et elle évoluait dans la maison comme si elle était chez elle sans que cela ne me pèse et ne contrarie mes habitudes. J’en étais finalement venu à penser qu’elle constituait la parenthèse idéale dans l’attente du retour de ma femme.
Quand je prenais la voiture pour une course ou une promenade, elle me suivait même sans me demander mon avis et cela gênait surtout les personnes que nous croisions. Ainsi la plus proche voisine qui ne loupait aucune des allées et venues des gens du quartier, semblait sidérée de me voir ainsi m’afficher avec une autre femme et elle ne manquerait pas de le colporter autour d’elle.
- Pourquoi es tu partie de l’île Maurice ? le tutoiement était venu spontanément et sans m’en rendre compte.
- Tu sais, à ce moment là, l’île était encore très pauvre et tous les jeunes comme moi, rêvaient de rejoindre, l’Australie, l’Europe ou l’Amérique. Pour moi, ce fut Philadelphie où s’étaient installés quelques années plus tôt un oncle et sa famille.
- On recherche toujours ce que l’on n’a pas. Quand on pense qu’en Europe, Maurice est perçue comme un paradis terrestre !
- Pour une minorité de résidants sans doute, mais sûrement pas pour moi et ma famille. Mon père était coupeur de cannes à sucre et ma mère a longtemps aussi travaillé aux champs avant de devenir femme de ménage et en plus, elle a élevé quatre enfants.
- Je comprends bien mais est ce vraiment pour cela que tu es partie ou pour d’autres raisons ?
- C’est vrai, il y a d’autres raisons sans lesquelles je serais sans doute restée.
- J’en reviens à ma théorie de l’ombre et de la lumière. l’ombre, c’est toujours là où on est, la lumière, c’est toujours l’ailleurs, sauf que certains sont déjà dans la lumière et ne le savent même pas…
- Tu sais, j’ai été très bien accueillie à Philadelphie !

Le soir, nous étions allés au casino sur le front de mer, comme la veille, et elle prenait visiblement du plaisir à jouer au black jack. Comme elle n’avait pas d’Euros, c’est moi qui, en réalité, perdais sans même jouer…
Alors que je m’étais éloigné de la table de jeu, j’avais surpris à mon retour une attitude équivoque de l’un des croupiers à l’égard de Ludmilla, délaissant un court instant son travail pour venir lui glisser quelques mots à l’oreille. Elle l’avait écouté sans rien répondre mais avec un geste de recul en le voyant surgir devant elle, puis sitôt qu’elle m’avait vu, elle avait repris une attitude neutre qui contrastait singulièrement avec l’effroi qui se dégageait d’elle, l’instant d’avant. Quand nous étions repartis, je n’avais pas osé, par discrétion, lui demander ce qui s’était passé. Le moment se prêtait pourtant aux confidences, puisque nous étions, à sa demande, rentrés précipitamment à la maison, sans prendre le temps de dîner sur le port, comme nous l’avions envisagé.
Elle devait décidemment bien apprécier nos tête à tête puisqu’elle me fit même jurer de ne plus l’emmener au casino, ce qui, je l’avoue, me convenait tout à fait, vu l’argent que j’y laissais…
Allons ! cet intermède dans ma vie n’avait finalement rien de bien détestable…
C’est du moins ce que je pensais, à ce stade de notre rencontre… jusqu’aux événements du lendemain…

Tout se passait donc très bien entre nous. Ludmilla était aux petits soins pour moi, on aurait dit un couple légitime, et encore, à ses débuts !
Le lendemain, nous n’avions pas quitté la maison et nous avions partagé notre temps entre le bord de la piscine et le salon. Le soir, sur le canapé devant la télévision, ses jambes frôlaient les miennes et son parfum exhalait des senteurs qui prenaient un malin plaisir à m’enivrer. Cela est venu naturellement, j’ai commencé à caresser sa peau, presque machinalement... Par son sourire complice, elle m’engageait à ne pas m’arrêter en si bon chemin. Je l’ai embrassée et elle s’est même renversée en arrière sur les coussins. Je n’aurais pas su où je me trouvais si à ce moment là je n’avais entendu ma pendule franc - comtoise sonner les douze coups de minuit.
Dans le même temps, ou à peu près, dans notre dos, il y eut le bruit de la baie vitrée à glissière qui s’ouvrait brusquement. Un homme avait surgit dans la pièce. Une espèce de passe - montagne lui cachait une bonne partie du visage. Les jambes bien en appui, il dirigeait vers nous un gros pistolet qu’il tenait à deux mains.
- Désolé d’arriver au mauvais moment mais j’ai besoin d’argent ! tout de suite ! et croyez moi, je ne suis pas là pour plaisanter !
Il parlait très fort, paraissait surexcité et ses yeux révulsés trahissaient son emprise à la drogue ou à l’alcool. Ma première réaction fut de temporiser, je m’étais redressé et réfléchissais sur la conduite à tenir mais il avait déjà commencé à me bousculer. Ma compagne semblait terrorisée et s’était recroquevillée, sur un fauteuil. Elle suivait les mouvements de l’homme avec l’inquiétude perceptible de quelqu’un qui anticipe ce qui va se produire. Ses longues jambes ambrées étaient nues et soulignaient sa fragilité.
- Je crois qu’on ne veut pas comprendre, on est en train de prendre du bon temps et moi je vous dis qu’il me faut de l’argent !
Il m’avait entraîné vers la penderie que je lui avais désignée, marchant à reculons en me tenant avec son pistolet dans le dos sans quitter des yeux ma compagne.
Je lui ai remis tous les billets que j’avais, il s’est également emparé des cartes bancaires. L’argent semblait lui suffire mais son état de surexcitation ne tombait pas. Ayant entrepris de me dégager de lui, j’ai reçu un coup de crosse dans la mâchoire qui m’a projeté au sol. Il s’est mis à me donner de violents coups de pied dans le bas ventre.
Pendant que je gisais, vidé de mes forces, il s’est rapproché de Ludmilla et l’a contemplée avec avidité et arrogance.
- Et la p’tite dame qu’est ce qu’elle va me faire comme cadeau, elle ?
En disant cela, il l’avait déjà empoignée par les jambes et la dévisageait avec un air qui était de la bestialité pure. Dans un sursaut, je tentai de me relever et de le ceinturer. C’est alors que je m’étais agrippé à ses jambes que je ressentis un violent coup à la tête, puis plus rien…

Lorsque je me suis réveillé, sans doute de longues minutes plus tard, l’homme avait disparu, Ludmi était maintenant adossée sur le canapé, comme prostrée, les yeux fixant un horizon d’inquiétude. Je la pris par les épaules mais elle restait silencieuse, comme hors du temps. Malgré tous mes efforts pour essayer de la réconforter, elle semblait ne pas entendre mes paroles. J’avais maintenant devant moi une parfaite étrangère et je réalisais désormais l’anachronisme que représentait sa présence dans ma maison. Cela dura un long moment.
Ce n’est que lorsque je me décidai à appeler la police et que je fis le geste de décrocher le téléphone qu’elle sembla se réveiller de son cauchemar et retrouva la parole. Elle m’implora de garder le silence en prétextant qu’elle n’était pas du pays et que la police aurait du mal à comprendre une scène de viol en ma présence et dans ma maison. En plus vis-à-vis de Clémence, il faudrait bien rentrer dans les détails…et cela n’était pas possible ni pour elle, ni pour moi. Ce en quoi elle finit par me convaincre en dépit de l’horreur de ce que nous avions vécu, elle encore plus que moi.
La nuit était déjà bien avancée lorsqu’elle regagna sa chambre où elle s’enferma à double tour, non sans m’avoir demandé d’aller fermer le lourd portail donnant sur la route.
A peine avais je réussi à trouver le sommeil que la sonnerie de mon portable m’avait réveillé. C’était Clémence qui m’annonçait l’heure d’arrivée de son avion.
J’avais encore du temps devant moi mais je me relevai immédiatement et pris tout mon temps pour me préparer. Je décidai bien sûr de ne pas réveiller Ludmilla et lui laissai un mot sur la table de la cuisine.
Lorsque j’ai aperçu Clémence sur le tarmac de l’aéroport, cela a été pour moi comme un soulagement. Elle s’est précipitée dans mes bras avec encore plus d’empressement que d’habitude et je l’ai serré très fort. Nous n’avons presque pas parlé sur le chemin du retour mais elle avait laissé tout le temps sa main dans la mienne.
J’appréhendais un peu la rencontre entre les deux femmes et bien sûr la gêne qui allait être la mienne au milieu d’elles deux, surtout après les évènements de la nuit. Mais je ressentais aussi, avec une satisfaction profonde, que ma vie allait reprendre enfin son cours normal, celui qu’elle n’aurait jamais du quitter.
La rencontre redoutée ne se fit finalement pas. Cela a souvent été comme cela dans ma vie. Quand je redoute que quelque chose de grave va m’arriver, il y a presque toujours un évènement fortuit qui fait que tout se passe bien. Certains le justifient par la présence bienveillante auprès de quelques privilégiés, d’un ange gardien à leurs côtés. Je ne suis pas loin de croire à tout cela. En tous cas, ce qui est sûr, c’est qu’ en rentrant à la maison, j’eus la surprise de trouver la porte de la chambre de Ludmilla grande ouverte, ses affaires avaient disparues et la pièce était rangée : nous ne la reverrions sans doute pas.
Je cherchai en vain un petit mot de sa part qu’elle n’avait pas eu le temps ou jugé bon de faire…
Ce départ précipité n’a pas eu l’air d’étonner Clémence plus que cela. Je lui ai ensuite laissé tout son temps pour prendre son bain et se changer, puis alors qu’elle prenait un café, je me suis assis à ses côtés et je lui ai posé la question qui me brûlait les lèvres.
« - Clémence, tu me dois des explications…
- Bon, mais par où je commence ?
- Par Ludmilla, je suppose…
- J’ai connu cette fille à Maurice quand elle avait 18 ans et moi à peine quelques années de plus. Je travaillais pour un organisateur de spectacles qui était chargé des castings pour l’élection de « miss Mauritius ».C’était une nouveauté à l’époque là bas, puisque ce n’était pas du tout dans les mœurs de la population générale, d’exhiber les jeunes filles sur une scène, en tenues légères. On sentait clairement le public partagé entre sa pudibonderie ancestrale et son envie, malgré tout, de transgresser les bons usages.
Je me suis rapprochée de Ludmi car elle semblait un peu étrangère au milieu de toute cette agitation. Non pas qu’elle était timide, elle souriait même en permanence mais elle paraissait imperméable aux autres et à mille lieux de leurs préoccupations. J’étais avec elle lorsqu’elle a rencontré Lindsay. Il appartenait à une communauté différente de la sienne, son père était administrateur d’établissement sucrier, mais cela a tout de suite bien marché entre eux.
Après le concours où, soit dit en passant, elle a décroché le titre de première dauphine, je suis resté de nombreuses semaines sur place et ai passé beaucoup de temps, en sa compagnie, à attendre le beau Lindsay qui était souvent pris par son travail.
Elle m’interrogeait sur les conduites à adopter avec lui et je la sentais extrêmement attachée à lui. Quand enfin je suis rentrée au pays, tout semblait aller pour le mieux entre eux. Avant de les quitter, je les ai même plusieurs fois entendus parler de mariage.
En retournant à Maurice deux ans plus tard, j’ai appris avec stupeur par une amie commune que rien ne s’était passé comme on aurait pu le croire. Ludmilla s’était aperçue bien vite qu’elle n’était pas la seule dans la vie de Lindsay et voyant qu’il lui échappait, pour se venger de lui, elle l’avait accusé publiquement de viol. Comme il ne s’affichait jamais avec elle et qu’à ce moment là, les relations sexuelles d’avant mariage, ne se concevaient même pas, la plainte fut reçue comme vraisemblable et un procès eut bien lieu, malgré la grande influence de sa famille dans la sphère politique et judiciaire et le caractère très exceptionnel de ce genre de démarche, lorsqu’il y avait un tel écart de niveau social entre l’homme et la femme.
Mais comme cela était prévisible, le présumé violeur fut acquitté au bénéfice du doute. Son honneur en avait tout de même pris un sérieux coup avec tout le déballage de cette affaire sur la place publique. En sortant du tribunal, il avait affirmé haut et fort, devant témoins, que la jeune femme n’en serait pas quitte et qu’elle paierait un jour pour tout cela…
Effectivement, avec tous les harcèlements et vexations qui s’ensuivirent pour Ludmilla, elle n’eût d’autres recours que de s’exiler en Amérique où elle se maria très vite pour se faire oublier.
L’autre jour, alors que je n’avais plus jamais entendu parler d’elle, elle m’a appelée en m’implorant de lui rendre un service. Au ton de sa voix, j’ai tout de suite reconnu la jeune fille d’autrefois que j’avais prise sous mon aile protectrice. Comme avant, elle a su facilement me persuader de l’aider. Elle voulait que j’aille à Beau Bassin, et que j’essaie de revoir les gens d’autrefois, pour savoir si cette histoire était bien oubliée et surtout pour Lindsay, à qui elle pensait toujours, et avec qui elle souhaitait reprendre contact.
- Tu as donc rencontré ce type ?
- Pas du tout. Ses proches m’ont dit qu’en tant que manager des casinos de l’île Maurice, il lui arrivait souvent de faire des déplacements dans les pays de la zone et il était donc en ce moment à l’étranger.
J’en ai assez vite conclu qu’on ne se souvenait plus très bien de cette affaire, ni même de Ludmilla qui avait su se faire complètement oublier, et c’est ce que je m’apprêtais à lui dire, si elle ne s’était pas volatilisée.
En l’écoutant dire cela, j’ai dû faire une drôle de tête car Clémence m’a demandé ce que j’avais…
Je m’en suis tiré avec une pirouette, et elle n’a pas cherché à en savoir plus…

Il n’y avait plus de doutes à avoir, l’individu qui avait fait irruption chez moi en prenant soin de cacher son visage ressemblait assurément à ce croupier qui avait troublé Ludmilla l’autre soir au casino. De là à affirmer qu’il s’agissait du fameux Lindsay, il y avait qu’un pas, qu’il était assez aisé de franchir…
Je ne pouvais expliquer à ma femme que contrairement à ses conclusions, celui ci n’avait rien oublié aussi longtemps après, et il s’était même vengé de façon cruelle comme il l’avait annoncé. En plus, il avait poussé le vice, sans doute pour détourner les soupçons, jusqu’à me lester d’une grande partie de mes économies…

Clémence était maintenant tout contre moi. Il s’était passé quand même pas mal de choses ces derniers jours, pour elle, et encore plus pour moi.
Elle m’a demandé de l’emmener en voyage pour oublier tout cela.
Je lui ai répondu évasivement que je devais d’abord terminer mon roman et le faire éditer pour en avoir les moyens, mais elle n’a pas semblé m’en tenir rigueur car elle s’est blottie encore plus près de moi, s’abandonnant totalement et ressentant sans doute confusément, comme seule une femme peut le faire, combien elle avait été attendue.





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