Que faire, mon Dieu, que faire ?



Nouvelle écrite par Jean-Noël BERTORA dans le style Noires



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Que faire, mon Dieu que faire ?
J’ai décidé de passer à l’action le mois dernier. Depuis j’en suis à mon quatrième. J’ai hâte de me faire le cinquième. Je n’ai pas vraiment connu de période de rodage. Dès le début, les choses étaient évidentes. C’était comme si j’étais prédestiné à le faire, comme si cela était une composante de mon ADN. Bien sûr j’ai commis quelques approximations, quelques cafouillages. Mais globalement j’ai réussi. Personne n’est venu se plaindre. Cela aurait été assez improbable d’ailleurs. Pourtant je ne suis pas un perfectionniste. Bien au contraire, je suis en règle générale un peu brouillon, un tantinet étourdi, je bâcle assez souvent mon travail. Mains non, là, d’entrée je me suis étonné à dénicher le moindre petit détail, à vérifier plusieurs fois de suite la plus minuscule chose que certains auraient pu qualifier d’insignifiante. J’ai recherché le zéro défaut, le 100% qualité. Et je les ai trouvés.
A présent le danger c’est de tomber dans l’habitude. Le savoir faire acquis, l’expérience qui en résulte peut être le facteur d’une baisse de la vigilance. C’est une évidence connue dans tous les corps de métier, dans toutes les professions, même chez le fonctionnaire le plus courtelinesque.
Alors je me prépare pour le prochain épisode avec encore plus de soin que pour les précédents. L’enjeu est de taille, les risques réels, les conséquences terribles.
Cela m’accapare complètement. Je ne vois plus mes amis même les plus proches. Mon père, ma mère, ma sœur, s’inquiètent de ne plus avoir de nouvelle. Ils me laissent des messages sur mon répondeur de plus en plus angoissés. Mais je n’ai pas le temps, pas l’opportunité, pas l’envie de leur répondre. Ils attendront. Je ne veux pas me laisser distraire, j’ai besoin de toute mon attention. C’est que le prochain, le cinquième sera de toute beauté, presque un summum.
Evidemment je juge tout cela d’après mes propres critères, avec mon intelligence, avec mes seules capacités d’analyse. Je ne peux comparer que par rapport à ce que je connais. Et donc ce n’est qu’une vision partiale, presque anecdotique pour l’univers. Mais à mon échelle c’est gigantesque, c’est une apothéose que je prépare.
Alors un peu de patience que diable ! Laisser l’artiste travailler en paix !

J’ai lu, il ya peu de temps dans les journaux, à la rubrique faits divers, qu’un homme rendu fou par le bruit de ses voisins s’était pendu après avoir trucider toute la famille, père, mère, enfants, grand père, grand-mère, oncles, nièces et neveux , cousins et cousines, auteure des tintamarres quotidiens.
Je suis, présentement, dans cet état d’esprit. La moindre irruption dans ma concentration est en capacité de me faire perdre mon sang froid. Je me sens tendu à l’extrême. Ne me dérangez sous aucun prétexte, sinon je ne répondrais plus de rien.
Ah voilà j’entends d’ici les critiques, les remarques des bons pères de famille, des rentiers pépères, de la ménagère de cinquante ans, des sénateurs repus, des patrons du CAC 40 satisfaits, toujours satisfaits d’ailleurs.
Mais pour qui se prend-il ? Comment ose t il prétendre à cette exhaustivité alors que le monde peine, que le monde souffre, que le monde se meurt ?
Mais eux, qu’ont-ils fait pour prendre en compte la misère du monde ? Se sont-ils seulement informés ? Non bien sûr. Et c’est bien pour cela que j’ai décidé d’agir.

C’est dans cet ordre que mon action s’est déroulée. La première personne que j’ai enlevée s’appelait Gérard Dubois, un père de famille modèle. Sa petite femme, ses enfants et lui-même habitaient un pavillon de banlieue, à la périphérie de la grande ville, à part de l’agitation, à côté du monde. Je l’ai attiré en passant une annonce sur le bon coin, le seul média qu’il fréquentait assidument. Toujours à la recherche d’une bonne affaire, toujours à la recherche du moins cher, toujours à la recherche d’un profit, le verbe profiter conjugué à tous les temps, à tous les modes, tout le temps.
Ce ne fut donc pas difficile, il vint à moi le sourire figé, les yeux pétillants de la bonne affaire que je lui proposais. Dans ma voiture, où je lui avais dit que je lui montrerai la chose, je le piquai avec un somnifère puissant et je l’emmenais chez moi.
J’habite un ancien corps de ferme isolé. Le premier voisin est à cinq kilomètres. Des haies de peupliers entourent toute la propriété. Je suis invisible sauf pour « Google map » bien sûr. Mais la photo date de plusieurs années.
Je l’ai trainé pour le sortir de la voiture, je l’ai déshabillé entièrement puis je l’ai attaché à une chaise dans mon salon.
Quant il s’est réveillé, il m’a vu, puis il a réalisé sa situation et la peur, la panique s’est substituée à la béatitude du profit bon marché.
Je lui ai montré des images des enfants du Caire, de famines en Afrique, de roms battus en Roumanie. Il ne comprenait pas, se débattait, hurlait pour que je le relâche. Alors je l’ai fait taire, d’un coup de cutter je lui ai coupé la langue. Il a saigné, beaucoup saigné, mais il n’a plus rien dit.
Avant de le tuer je lui ai lu la ballade des pendus de François Villon.
La deuxième fois, je me suis intéressé à Marc Laudu, un retraité de l’Education Nationale. Ancien professeur agrégé d’histoire géographie, il avait enseigné à Louis Legrand en classe préparatoire aux grandes écoles. Un lieu d’enfants privilégiés pour un enseignement privilégié par des enseignants privilégiés, choix des élites qui nous dirigent. Lui, je l’ai fait venir pour me conseiller sur un ouvrage autodidactique concernant la guerre des boers plus exactement l’épisode de la rébellion Maritz de 1914. Il accourut.
Une fois nu attaché à la chaise du salon, il essaya, avec un certain sang froid je dois le reconnaitre, de me raisonner, de faire appel à mon humanisme, bref il voulait lui aussi que je le relâche. Pour lui faire comprendre dans quelle position il se trouvait je lui ai coupé les deux oreilles. Elles ne lui servaient à rien puisqu’il n’avait jamais écouté que lui-même. De fait il n’a plus parlé et il a pu visionner des films sur les enfants soldats d’Angola. Avant de le tuer je lui ai montré un passage de Moravagine de Blaise Cendrars sur ma tablette numérique.
La troisième personne s’appelait Mireille Caminel. Elle était insignifiante mais c’est justement cette insigne banalité qui m’avait séduit. Comment pouvait-on être aussi banal ? Elle n’avait jamais travaillé, toujours à la maison à s’occuper des enfants, du ménage, de la lessive et à regarder les émissions de téléréalité et s’extasier devant Jean-Luc Delarue.
Faisait elle envie ou bien pitié ? Je n’avais pas le cœur à le dire ! Comme avait si bien chanté Jean Ferrat. Alors une fausse réunion Tupperware a amené Mireille sur la chaise du salon. Nue, elle était encore séduisante. Incapable de sortir le moindre son elle était tétanisée. J’ai essayé de la faire parler pour qu’elle m’explique, pour qu’elle me dise la valeur qu’elle avait donnée à sa vie. Mais rien n’est sorti de sa bouche. J’ai eu pitié. Avant de la tuer je lui ai lu un numéro de Femmes actuelles en entier. J’ai beaucoup souffert.
Enfin je m’approche du temps présent avec le quatrième. Là j’avais fait un saut en qualité, un sénateur ! Mazette ! Il s’appelait Jean-Louis Eustardet. Il était sénateur depuis au moins 20 ans, toujours réélu, il était aussi maire d’une petite commune rurale, conseiller général de son canton, président de plusieurs sociétés publiques d’aménagement et d’HLM. Marié depuis deux ans avec une femme de 25 ans sa cadette. Il jouissait de tout, de son pouvoir, de son argent, de sa femme. Il était temps de le faire revenir sur terre. Il vint à moi car je m’étais présenté comme un investisseur canadien. Au téléphone, je lui avais fait miroiter des gains faciles en lui présentant un projet d’aménagement sur un terrain agricole pour lequel son intervention aurait été nécessaire pour déclasser ce terrain en zone constructible.
J’ai dû trouver une autre chaise plus solide pour supporter la masse graisseuse du sénateur. Lorsqu’il revint à lui et qu’il réalisa ce qu’il lui était arrivé, il se liquéfia et une odeur épouvantable envahit la pièce quand il déféqua sous lui. Heureusement je l’avais installé dans une remise attenante. En effet je voulais qu’il souffre du froid, de l’inconfort le plus marqué. Je lui ai demandé de réfléchir à un vrai projet d’intérêt général qui pourrait apporter un mieux vivre pour les populations défavorisées de la région. Je lui ai laissé 24 heures de délai et je lui ai fait la promesse de le libérer au terme de cette échéance selon la pertinence du projet. J’ai refermé la lourde porte en bois de la remise et je suis parti.
Le lendemain, le sénateur était bleu de froid et vierge de projet. Je lui ai coupé le sexe et les veines. Je l’ai laissé se vider de son sang en lui faisant écouter en boucle un discours d’Edouard Balladur. Son agonie fut longue et terriblement ennuyeuse.
Voilà maintenant le cinquième. Le grand patron du CAC 40. Là je bute sur plusieurs difficultés. Tout d’abord lequel prendre ? Puis quel subterfuge utiliser pour le faire venir chez moi ? Le choix du personnage n’est pas en soi très difficile. Ce qui l’est plus c’est où le trouver. Ce genre d’homme n’est jamais très longtemps au même endroit. Sans arrêt en mouvement, un jour à New-York, le lendemain à Djakarta, un autre jour à New Dehli, à Pékin, Berlin ou Moscou, insaisissable, mondialisé, « virtualisé ». Enfin après plusieurs mois de recherches, d’analyses précises de l’actualité économique, financière, politique, sociale, « people », sportive, j’ai pu en trouver un qui serait à Paris le weekend prochain. Bien, maintenant comment le faire venir ? Quel est l’intérêt que je pourrais susciter, sur quelle manette agir pour éveiller sa curiosité ? Je n’ai pas encore trouvé.
Une femme ? Les Sofitel en sont pleins. De l’argent à gagner ? Ses comptes offshores en débordent. Une opportunité d’exercer son pouvoir ? Son quotidien lui en apporte par dizaine. Cet homme là n’a pas de prise, il est intouchable, invulnérable, au dessus des lois, au dessus de tout. Inaccessible, omniscient, omnipotent.

Alors que je réfléchissais encore, j’aperçu par la fenêtre de la cuisine un chien, tenu en laisse par son maître, gratter la terre là où j’avais enterré Mireille.
Mais oui, c’est la solution. Exprimez-vous les Mireille du monde ! Sortez de votre torpeur, saisissez les insaisissables. Pour ma part j’ai échoué.

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