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La main


Auteur : HESSE Rémi

Style : Humour




Huit heures trente ce matin là, la salle d’embarquement du terminal 2 de Roissy-Charles-de-Gaulle était déjà en effervescence. Une jeune femme, juchée sur une énorme auto-laveuse, zigzaguait dans le grand hall, traînant dans son sillage un parfum citronné. De nombreux voyageurs erraient d'un comptoir à l'autre en poussant des chariots lourdement chargés.
Une longue file s'impatientait devant les guichets "Vienne".
De nombreuses personnes profitaient du long week-end du 14 juillet pour, comme moi, visiter la capitale autrichienne, l’exposition Klimt et profiter des festivités consacrées à Mozart.
Par les vitres on vit l’avion s’approcher se mettre en place sur le tarmac. Il faisait doux, le ciel était d’un bleu pur. Le voyage s’annonçait sous les meilleurs augures.

La salle d’embarquement ouvrit ses portes. Derniers contrôles, chacun vidait ses poches ! Montre, monnaie, clés étaient déposées sur un tapis roulant. Je franchis le portique, la sonnerie retentit. Zut ! L’agent de sécurité peu aimable, un homme grand large d’épaules, crâne rasé, vêtu de noir, gants de cuir, rangers rutilantes, me tira sans ménagement légèrement à l’écart. Il me fit lever les bras, palpation, passage d’un détecteur manuel. Les autres passagers me lançaient des regards soupçonneux.
- C’est dans la poche droite me dit-t-il.
Je fouillai et sortis deux cachets dans un emballage aluminium.
- Voilà la cause du souci !
L'homme en noir haussa les épaules et ne cacha pas son agacement
- « On vous avait dit de vider vos poches » !
Mais déjà une nouvelle alarme retentissait, le bagage à main d’un homme venait de déclencher l’alerte.

L’employé de l’aéroport se dirigea donc vers un petit Monsieur vêtu d'un polo rose, qui paraissait gêné, serrant contre lui une valisette rigide de bonne qualité.
- Videz moi ça sur la table.
Visiblement, l’homme était très mal à l’aise.
- Pas ici, bredouilla-t-il, vous n’avez pas une salle …
Il tenait fermement son bagage. Le responsable de la sécurité s’approcha et fit un signe à deux policiers qui patrouillaient dans le couloir. Tous les passagers s'écartèrent instinctivement et restèrent figés, dardant un regard dur en direction du suspect. Tout alla très vite. Le contrôleur qui se sentait en force et dont la mauvaise humeur s'amplifiait, s’empara violemment de la mallette. Le voyageur ne put s’y opposer. Il ouvrit le bagage et le retourna. Le contenu de la valise tomba sur le sol. Dans la salle d’embarquement un cri d’horreur s’éleva de toutes les gorges, tout le monde s’écarta. Il s’en suivit une bousculade, une pagaille indicible.

Une main … venait de rouler sur le sol. Le cerbère ceintura le passager. Un policier lança un anorak sur le membre.
Le personnel d’Air France nous canalisa vers une autre salle. Une jeune femme enceinte vomit dans un angle de la pièce, elle sanglotait. J'allais vers elle, essayait de la calmer, je lui proposait une petite bouteille d’eau. Elle se reprit un peu, pleurant doucement tenant son ventre dans ses mains.
De loin nous apercevions les policiers qui emmenaient le type un peu hébété, les mains menottées dans le dos. Un cordon de sécurité fut établi par la police de l’air et des frontières autour de la pièce.
Après une heure de flottement le personnel de l’aéroport nous conduisit sur le tarmac l’avion avait été déplacé, une passerelle était installée, nous la gravîmes. Nous pouvions enfin pénétrer dans le Boeing jaune d'Europe-Airpost, qu'Air-France avait affrété pour le voyage. Tous les visages étaient fermés. Les passagers s’installèrent en silence. La plupart d’entre nous étions traumatisés par l'incident. Je me trouvais près d’un hublot, personne à ma droite.
La porte fut refermée, la passerelle reculée. Nous allions partir avec déjà près d’une heure de retard.
Le commandant de bord sortit de son cockpit, hilare, il s’adressa aux hôtesses qui rirent à leur tour.
La passerelle fut repositionnée, la porte rouverte. L’agacement était palpable dans l’appareil. Qu'allait-il encore se passer ? Allait-on nous faire débarquer ? Déjà des murmures s'élevaient.
Soudain, un cri de surprise retentit dans l’avion. L’assassin fit son entrée, libre, sa valise anthracite à la main.
Une hôtesse blonde, un peu boulotte, sanglée dans un tailleur bleu trop petit, le guida vers sa place. Au fur et à mesure qu’ils progressaient dans le couloir central les gens se poussaient instinctivement. Je commençais à me demander s’il n'allait pas s’asseoir à côté de moi.
- J’en étais sur !
L’hôtesse lui indiqua le siège à côté du mien. L’horreur me glaça. Il rangea son infâme mallette dans le compartiment au-dessus de ma tête. J’eus du mal à me maîtriser, j’avais envie de fuir. Il s’assit, boucla sa ceinture, le visage cramoisi jusqu’aux oreilles, il n’osait relever la tête. Il frottait ses poignets où subsistaient les traces rouges des menottes.

L’appareil s’ébranla, gagna la piste à l'extrémité de laquelle il s'immobilisa, attendant le feu vert de la tour de contrôle. Les réacteurs mugirent, l'aéroplane prit de la vitesse, décolla. Les hôtesses firent les habituelles recommandations et descriptions du matériel de sauvetage. Nous atteignîmes notre altitude de croisière. Le ciel était limpide, quelques petits nuages blancs nous accompagnaient.
Un long moment s’écoula, je n’osai bouger de peur que mon bras ne toucha mon voisin. J'étais tassé contre le fuselage. Lui, toujours prostré, voûté, les épaules basses, les yeux baissés, semblait ne pouvoir détacher son regard de la moquette. Il mâchait nerveusement un chewing-gum qui exhalait un parfum de menthe, ses maxillaires gonflaient ses joues. Au moment où je l’observais, il leva un œil dans ma direction et surprit mon regard. Gêné, pour dissiper l’embarras, je lui adressai une phrase  maladroite :
- Alors ils vous ont relâché !
- Vous parlez d’une histoire …
Après un silence il reprit :
- … Dire que je me faisais une fête de ce week-end à Vienne …
Nouveau silence. Je remarquai que ses mains, petites et soignées, tremblaient légèrement. Il déboutonna le col de son polo, toussa pour s'éclaircir la voix…
- Je suis commercial. J’ai rendez-vous mercredi en Autriche et j’ai voulu profiter du pont du 14 juillet. Pour faire un peu de tourisme...
Nouveau silence, il soupira, passa une main dans ses cheveux bruns légèrement ondulés, secoua la tête comme pour refuser une évidence et reprit d'une voix un peu plus assurée:
- Je suis commercial dans une Société de prothèses orthopédiques…
Il s’interrompit en me voyant rire. Le fou rire me gagna. Je ne pouvais m’arrêter, les passagers de la rangée devant nous se retournaient, ceux de la rangée derrière tendaient l’oreille.
- Que se passe-t-il ? me demanda la personne devant moi, un gros type chauve un peu plus hardi que les autres.
Entre deux spasmes je lui répondis :
- Monsieur est commercial … il vend … la main …c’était une prothèse.
Et je sombrai à nouveau dans le fou rire.
A leur tour les voisins se mirent à rire. Et, progressivement, avec la régularité mécanique d’une chute de dominos, la nouvelle et le rire se propagèrent de rang en rang jusqu'à ce que le fou rire atteignit tout l’appareil. Le brouhaha était tel, qu'on se serait cru dans une classe de cancres abandonnée par son surveillant. Mon voisin semblait un peu mieux, affichant un vague sourire, il osait regarder les autres.

- Mesdames messieurs, merci d'attacher vos ceintures !… Nous allons atterrir à Vienne, la température est de 24 degrés…
Mes oreilles se bouchèrent, les sons ne me parvinrent plus qu'au travers d'un épais coton. Par le hublot je vis l'agglomération viennoise blottie contre le majestueux Danube, l’aéroport, les pistes. L’avion se posa. Nous débarquâmes.
Dans un vaste hall très clair, froid comme un hôpital, les passagers se regroupèrent devant les tapis à bagages. Un petit cercle se forma autour de mon voisin de voyage, il était devenu la vedette du jour, ses petits yeux noirs allaient de l'un à l'autre.
Je récupérai ma valise, lui adressai un signe de la main, l'abandonnant à son vedettariat et me dirigeai vers la station de taxis.
Gageons qu’il n’oubliera pas l'incident de sitôt !





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