Les vacances à la mer



Nouvelle écrite par Rémi HESSE dans le style Vécu



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Août, août 1961, j'avais douze ans et demi, à cet âge les demis sont importants. Il faisait chaud, très chaud. Les vacances battaient leur plein, mais je m'embêtais. Mes sœurs, sauf Claudie, qui n'avait pas encore quatre ans, étaient parties en colonie de vacances, dans l'île de Berder, avec le curé de Saint-Leu. Les voisins, les Ferrari, comme chaque année, campaient avec leurs quatre garçons à Saint-Georges de Didonne. Je me retrouvais seul et le temps avait du mal à s'écouler.
Un soir papa annonça que nous allions partir une semaine en vacances, à la mer, en Normandie, près de Sainte Mère l'église.
- Là où a eu lieu le Débarquement !
Précisa ma mère à mon intention. Il y avait donc eu un débarquement... J'eus droit à une engueulade en règle et une rapide leçon d'histoire sur la deuxième guerre mondiale :
de Gaulle, les Américains, le Débarquement...
- De toutes façons, tu as appris ça à l'école !
- Non, le programme d'histoire, l'année dernière, en sixième, c'était l'Egypte!
- Mais en primaire, tu as vu la deuxième guerre mondiale !
- Non, on n'a jamais dépassé Napoléon ! (ce qui était vrai).
- Arrête de mentir, si tu apprenais tes leçons...
Je jugeais prudent d'éviter ce terrain miné, et m’abstenais de répondre. Il faut dire que j'étais un cancre, hormis en français car je lisais beaucoup. Mes connaissances en histoire se résumaient à quelques dates : 52 avant Jicé : Vercingétorix, 1214 : Bouvines et 1515 : Marignan. Et encore, j'aurais été bien incapable d'en dire d'avantage sur une seule de ces dates. Ce n'est que bien des années plus tard que j'appris, grâce une émission d'Eve Ruggierri sur France-inter, que Marignan se situait en Italie. Quant à Bouvines, même aujourd'hui... Mais revenons en 1961.
Quelqu'un qui travaillait avec papa, un certain Fortier, originaire de la Manche, s'était chargé de retenir des chambres pour nous, chez un hôtelier de sa connaissance. Nous partirions le lundi suivant et rentrerions le dimanche.

Lundi matin, pas question de traîner, nous devions partir de bonne heure. Vers huit heures trente, j'étais prêt, maman s'activait avec les paquets, mamie râlait, quand papa déclara :
- Je vais "faire" de l'essence !
- Ah non, Jean, on en prendra en route... Tenta maman.
- J'en ai pour cinq minutes ! rétorqua-t-il en lançant le moteur.
Les sacs et valises sortis, nous attendîmes, assis sur les marches du perron de la maison familiale. Maman boudait, mamie criait, Claudie pleurnichait et moi, je m'emmerdais. Vers onze heures, papa revint. En quelques minutes nous chargeâmes dans la quatre-chevaux grise, les bagages, le sac contenant le pique nique et une provision d'eau. A nous les vacances ! Un événement ! c'était la première fois, ce fut la seule, que nous partions en congé.
Aux alentours de Mantes la Jolie, nous nous arrêtâmes dans un café, papa commanda des boissons et, installés à la terrasse, nous déballâmes les sandwichs. Je savourais mon Pschitt-citron tout en regardant passer les voitures sur la nationale 13, la route de quarante sous, comme l'appelait maman.
Papa mit de l'eau dans le radiateur, renouvela le stock d'eau et nous repartîmes. Deux heures plus tard, nous fîmes une halte, la voiture chauffait. En fin d'après-midi nous arrivâmes à Chef du pont, notre lieu de villégiature.
J'écarquillais les yeux, pour la première fois je pénétrai dans un hôtel, ce devait être magique. Il s'agissait d'un café-restaurant avec des chambres à l'étage, sur une petite place agrémentée de quelques arbres, devant la gare. Derrière le bistro, se trouvait une cour gravillonnée sur laquelle donnait un très beau potager, protégé par une vieille clôture en châtaigner. Dans le fond du jardin, une petite guérite en bois, pourvue de morceaux de pages de la presse de la Manche, enfilés sur un bout de ficelle, constituait le seul lieu d'aisance du café-hôtel-restaurant.
Nous visitâmes Sainte-Mère-l'église, un blockhaus, un petit musée sur le Débarquement. Le reste du temps nous le passions à la plage, papa nous déposait le matin, il partait à la pêche et revenait nous chercher en fin de journée. A midi, maman faisait des sandwichs, le soir nous mangions à l'hôtel. J'étais fasciné par le phénomène des marées, cette mer qui se retirait progressivement au loin, pour revenir à son point de départ et repartir ensuite, inlassablement, ça me semblait surnaturel. On avait beau me parler de l'attraction lunaire, j'écoutais d'une oreille, sans cesser de penser qu'il y avait de la magie dessous. Il faisait très beau, j'avais le corps couvert de coups-de-soleil, malgré l'ambre solaire, produit miracle dont maman m'enduisait la peau chaque matin. Ma journée se décomposait en rares baignades, maman ne sachant pas nager et ayant peur de l'eau, ne voulait pas trop que je me baigne. Des jeux de sable, le ramassage de coquillages et surtout de moules qui était très abondantes, occupaient le br/>reste de mon temps. J'aimais l'odeur de sel, d'iode qui flottait dans l'air. Maman lisait un roman ou ses magasines habituels: le Petit écho de la mode, Nous deux, modes et travaux... Mamie lisait et relisait France-Dimanche et Ici-Paris, le reste du temps, elle criait après Claudie et moi pour une raison ou pour une autre. Comme elle braillait tout le temps, nous n'y faisions pas attention, ça faisait partie de notre environnement auditif, comme le bruit du vent, des vagues qui s'abattaient sur la plage suivit par le ressac entraînant les cailloux. Aucune des deux ne se baignait ni même ne se mettait en maillot de bain.
Parfois j'accompagnais papa à la pêche. Ça commençait chez le boucher, à cent mètres de l'hôtel, nous faisions la queue. J'essayais de ne pas trop respirer l'odeur âcre de sang, ni de regarder toute la viande étalée, qui m’écœurait un peu, juste après le petit déjeuner.
- Et pour madame ce sera ?
- Deux biftecks !
- Bien durs ?
Je découvrais l'humour boucher. C'était bientôt à notre tour.
- Et pour monsieur ?
- Une mesure d'asticots.
- Une petite ou une grande ?
Nous accompagnions l'homme aux mains sanguinolentes dans la cour, il s'approchait d'un fût de deux cents litres sans couvercle, qui puait la charogne. Sur un rebord de fenêtre trônaient deux vieilles boîtes de concentré de tomate, une petite, une grande, c'étaient les mesures. Il écartait deux trois rognures, plongeait la boîte de conserve dans le tonneau, et versait le contenu grouillant dans un cornet en papier journal. Grand seigneur, il ajoutait une demi-mesure de bestioles, fermait le cornet en pliant le papier et me le tendait. Je le tenais comme j'aurais tenu un sachet de marrons chauds, je sentais grouiller la vermine au travers de la feuille de journal, ça faisait un bruit de papier froissé. Tandis que nous quittions la boutique, le commerçant ficelait un rôti pour le client suivant. Quelques vers téméraires se faufilaient entre les plis de leur frêle geôle, je les rattrapai et les gardais dans le creux de ma main, ça chatouillait. Nous nous rendions ensuite sur une rive du Merderet, un petit cours d'eau qui serpentait dans les prés, roulant des eaux noirâtres. Papa prenait quatre-cinq poissons d'une dizaines de centimètres, moi deux ou trois, toujours plus petits, la hiérarchie était respectée. Parfois j'attrapais une petite anguille, glissante, visqueuse, qui s'enroulait autour du fil ou de mes doigts lorsque j'essayais de la décrocher. Ces poissons me répugnaient parce qu'ils ressemblaient à des serpents, il me fallait faire appel à toute ma fierté pour ne pas abandonner la ligne avec ma prise au bout. Néanmoins, quelques fois je prétendais ne pas arriver à la décrocher, pour que mon père le fasse à ma place.
La semaine se consuma très vite et nous dûmes repartir. Nous passâmes une dernière matinée à la plage, il y avait du vent, le sable nous cinglait les jambes et le visage. Papa avait rejoint les bords du Merderet, pour "finir" les asticots. Après avoir avalé des sandwichs, et envoyé une dernière carte postale, nous nous entassâmes dans la quatre-chevaux.

Le voyage se passa bien jusqu'à Lisieux. Dans la côte qui menait à la basilique, aux faux airs de Sacré-cœur, le moteur émit un bruit de cocotte minute, tandis que la voiture disparaissait dans un nuage de vapeur.
- On se croirait dans la Louison! (1) déclarai-je, fier de montrer que je lisais Zola.
Ma mère se retourna et d'une gifle magistrale, salua mes connaissances littéraires. Mamie se mit à crier contre sa fille. Papa, blanc comme un linge, était prêt à exploser. Il parvint à garer la voiture sur la place de la basilique, le moteur vomissait à gros bouillons une eau chargée de rouille. Pendant que mamie faisait ses dévotions à Sainte-Thérèse, nous attendions que le moteur refroidisse. Lorsqu'elle revint, prières accomplies, provision d'images pieuses et de médailles miraculeuses faite, le moteur tournait.
Je ne sais pas si elle avait prié pour le joint de culasse, en tout cas la mécanique tint bon...
Mais c'est la carrosserie qui nous joua un tour. Nous roulions à pleine vitesse, cent à l'heure environ, sur une route chargée, c'était un dimanche de retour de vacances. Un coup de canon retentit. On ne voyait plus rien devant nous. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Papa freina brutalement maintenant la voiture en ligne, alors qu'il conduisait à l'aveuglette. Chapeau! Le capot s'était ouvert en roulant, sous le choc, il s'était replié, à l'envers sur le toit. Il fallut décharger une partie de la voiture pour retrouver la trousse à outils qui contenait, outre un ou deux tournevis tordus, par bonheur, un marteau et une paire de pinces. La voiture garée dans l'herbe, sur le bas-côté, papa tapait violemment sur le capot pour tenter de le redresser tant soit peu, sous les regards des automobilistes qui ralentissaient pour profiter de la scène. Maman, assise dans l'herbe avec Claudie dans les bras, se tenait prudemment coite. Mamie criait après papa.
- Pas si fort Jean! Vous allez la casser d'avantage... Non non non, mais qu'est ce que j'ai fait au bon Dieu pour avoir un gendre pareil! Vous voyez bien que vous n'y arriverez pas.
Papa blême, continuait à s'affairer, les autos passaient à côté de nous au ralenti, un bouchon commençait à se constituer. Le capot, tout bosselé put enfin se replier, sans trop gêner la vue. Pour le fixer au pare choc avant, papa coupa le fil de fer qui servait de clôture au pré devant lequel nous étions garé. Mamie se remit à crier:
- Doux Jésus, il est fou! mais les vaches vont se sauver!
- Silence! hurla mon père.
Il valait mieux obtempérer. Il coupa un second fil, il n'y avait heureusement aucun animal dans la parcelle. Il remit un peu d'eau dans le moteur et nous repartîmes. Papa, cramponné à son volant conduisait assez brutalement, mamie s'était réfugiée dans un silence outragé, maman, muette, à demi-tournée vers l'arrière, distribuait des claques chaque fois que ma sœur ou moi disions un mot.
Nous arrivâmes enfin à Saint-Leu. Mamie d'un voix blanche déclara:
- Vous me laisserez à la gare, je rentre à Paris.
- Tu partiras demain! intervint maman.
- Je ne resterai pas une minute de plus ...
Sans un mot, papa, prit la direction de la gare. Il ne devait pas être mécontent de se débarrasser de sa belle-mère.
Il y avait près d'une heure d'attente avant le passage du premier train pour Paris. Nous attendîmes en compagnie de ma grand-mère sur le quai, tandis que papa se rendait au "Moderne" pour patienter. Le train parti, nous regagnâmes la voiture et attendîmes un long moment que papa sorte du bistrot.
La maison retrouvée, maman mit la table, ouvrit deux boîtes de sardines et déposa piteusement les restes du casse croûte de midi: un morceau de pain rassis, du pâté de foie qui s'écroulait et un demi camembert qui s'étalait dans la boîte. Papa se mit en colère, parce qu'après un telle journée, il espérait un repas décent... Maman tenta de se justifier... compte tenu de l'heure elle ne pouvait faire de courses. Puis elle partit dans la cuisine pour pleurer. Claudie courut se réfugier dans les jupons de sa mère. Moi je gagnai discrètement ma chambre.
Les vacances étaient terminées.


1: (La Louison est le nom de la locomotive dans la bête humaine, 17 éme tome des Rougon Maquart, d'Emile Zola)

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