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Betty, ma maman


Auteur : FOURNIER Danièle

Style : Drame




Il pleut. Le vent souffle. La nature se plaint. Et mon cœur saigne.

Dans la chambre, à côté, maman est étendue, sur son lit, endormie pour toujours. Je suis restée longtemps à la contempler , émue, désemparée, étonnée de lui trouver un visage si détendu après tant de souffrances ! Sur ses lèvres, il me semble même, voir flotter un sourire : une sourire heureux ? Un sourire énigmatique ? Comme si elle veut me faire un dernier clin d’œil, me rassurer, me consoler ? Où s’en est-elle allée ? Dans quelle contrée lointaine, tellement lointaine, se repose-t-elle enfin pour que je ne puisse la rejoindre ? Son corps est encore là, tout près, pour quelques heures, mais son âme si belle, si douce, s’est envolée vers des lieux plus cléments, plus lumineux, plus paisibles.

Les gouttes de pluie continuent de frapper contre la vitre. Mon visage ruisselle de larmes silencieuses. Mon nez coule ; je renifle comme une gamine qui a le cœur trop gros, un chagrin immense qui gonfle, qui monte de mes entrailles, enserre ma poitrine et étrangle ma gorge. J’étouffe ? J’étouffe de douleur, j’étouffe de chagrin. Je ne cherche pas un mouchoir, à quoi bon ! Il faut que tout s’écoule, il faut que tout ce désespoir s’apaise, pour que je puisse laisser libre cours à mes souvenirs. Mais pour l’instant, rien n’arrête cette tempête qui agite mon cœur. Pas même la fraîcheur de la vitre où j’ai collé mon visage. Mes mains tremblent, moites, glacées. J’ai encore tant de choses à te dire, maman ! On croit qu’on a encore le temps de dire son affection, de raconter sa tendresse, d’offrir d’autres baisers… Et on se retrouve, hébétée, ne comprenant plus rien, se demandant pourquoi elle, pourquoi déjà ? Pourtant je ne pouvais plus, nous ne pouvions plus supporter ses cris de souffrance, qui, petit à petit, au fil des jours, se transformaient en gémissements plaintifs… Elle n’avait plus la force d’avoir mal et pourtant, elle s’accrochait à la vie et lorsque, parfois, elle ouvrait légèrement les yeux quelques secondes, son regard implorait, inquiet, apeuré. Elle ne voulait pas partir, l’inconnu l’a terrorisait.

Je suis lasse, engourdie. Dans ma tête, des images défilent à une vitesse surprenante, se mélangeant sautant d’une période à l’autre, et pourtant tellement nettes. Je remonte le temps presque sans m’en rendre compte. Une voix, sa voie, emplit la pièce :
- Rachel, debout, ma chérie, il est huit heures.
- Mais c’est jeudi !
- Je sais, mais je dois faire la chambre ».

Et tout en parlant, elle ouvre les volets roulants et un flot de lumière envahit la pièce. Le soleil brille haut dans un ciel sans nuages. J’ai quinze ans. J’aimerais bien paresser au lit comme mes amies le font, mais maman est une fée du logis. Tout doit être fait chaque matin avant son départ au travail l’après-midi. Pas question de lambiner. Déjà mon café fume dans la tasse, les tartines sont prêtes et le jus d’orange me tend les bras. C’est cela, maman !
- Que vas-tu faire cet après-midi ?
- J’ai une révision de physique, chimie. Adèle doit venir, nous travaillerons ensemble. Je vais t’aider après mon petit déjeuner.
- Non merci ? Fais ta toilette et avance tes devoirs ».

Maman aime faire tout par elle-même. Elle met autant de dynamisme, de satisfaction à son travail de caissière, aide-comptable, qu’aux travaux ménagers. Elle est méticuleuse et perfectionniste. Aucun grain de poussière, aucune tache ne lui résiste. Tout doit briller. La maison sent bon la propreté. Encore aujourd’hui, cette odeur est là, présente, comme une bouffée d’air pur. Parfois papa se plaint de tout ce temps passé à astiquer : « Cela devient une obsession » dit-il. Pourtant il est fier d’avoir son linge bien rangé dans l’armoire, de trouver ses chemises bien repassées avec les cols amidonnés. Mais il aimerait que maman lui consacre plus de temps, qu’elle soit plus tendre ; papa aime bien être cajolé, entouré. C’est un être très sensible mais avec un caractère épouvantable, soupe au lait ; il a une voix qui porte loin et lorsqu’il s’énerve, il panique tout son entourage. A cette époque, mon frère et moi prenions souvent le parti de maman. Nous pensions qu’il avait tous les torts. Avec l’âge et le recul, je sais qu’il a beaucoup souffert de la fausse indifférence de maman. Elle ne savait que travailler et travailler encore. J’aurais aimé qu’elle prenne un peu plus de son temps pour bavarder avec moi, pour écouter mes confidences, pour être plus à mon écoute. Samuel, mon frère de six ans mon cadet, allait au football ou à la boxe avec notre père, sortait avec ses copains, car un garçon, ce n’est pas pareil, n’est-ce pas ?

Un coup est frappé à ma porte. C’est lui justement qui vient interrompre le film de mes souvenirs. Sent-il que j’étais perdue, loin des années en arrière, il m’entoure des ses bras, sans un mot, et ma tête sur son épaule, je sanglote, sans retenue, heureuse de le retrouver, de sentir que notre affection restera toujours solide comme maman le désirait. Papa, lui, nous a quittés il y a huit ans. Ce fut déjà pour moi, ce jour-là, comme un déracinement. Voilà que la deuxième racine disparaît aussi.

Orpheline ! Lorsqu’on pense à ce mot, on croirait qu’il s’adresse à de jeunes enfants. C’est stupide, non ? A soixante ans, on est tout aussi orpheline, avec plus de souvenirs, plus de joies aussi d’avoir eu la chance de garder sa maman si longtemps.

Combien de membres de la famille s’en sont allés ? Aujourd’hui, c’est Elle, celle que j’ai tant aimée, à qui je n’ai pas su très bien le dire avec des mots… Mais mon attention de tous les instants, mes regards affectueux, sa main que je caressais pour apaiser ses douleurs, les baisers que je déposais avec dévotion sur son front, les quelques phrases que je lui répétais et répétais encore pour la rassurer quant à son autre vie dans l’au-delà : elle a toujours su qu’elle était tout pour moi ! Avec elle, une grande partie de ma vie a disparu. Peut-être pas, puisque les souvenirs restent et c’est tant mieux. Elle est partie deux jours après Noël et soudain, je repense à un certain Noël de mon enfance…

J’étais très jeune, cinq ou six ans, et des amis nous avaient invités, mes parents, mon frère et moi à passer Noël, dans leur chalet à la neige.

Petits et grands avaient participé à la décoration du sapin, plusieurs jours à l’avance et j’étais en extase devant ce magnifique arbre richement orné de guirlandes et de boules multicolores. Tous les enfants avaient placé au pied de l’arbre des biscuits et autres fondants pour que le Père Noël puisse se restaurer lors de son passage et savourer nos offrandes.

Les mamans s’étaient affairées à la cuisine pour préparer des mets savoureux dont les parfums chatouillaient nos narines et stimulaient nos appétits. Mais il fallait être patients ! Ce n’était pas notre première qualité, car nous courions dans tous les sens, excités, posant mille questions sans attendre les réponses.

La table avait mis sa plus belle parure. Les canapés voisinaient avec les condiments, beurk, quelle horreur, les condiments, c’est acide ou piquant ; une fois, j’avais essayer d’en manger parce que je suis curieuse et les brûlures qui avaient envahi ma langue et ma gorge m’avaient fait renoncer pour longtemps à en reprendre. Les volailles croustillantes et dorées à point, attendaient à la cuisine aux côtés des poissons grillés, encore une chose que je n’aimais pas, les poissons, à cause des arêtes qui, sournoisement, se coinçaient entre mes dents. Bien sûr, en grandissant, mes goûts ont changé : le poisson quel régal ! Les condiments, eux ont une place privilégiée dans mes rapports avec la nourriture, avec un prix d’excellence pour les olives, qu’elles soient douces ou amères, piquantes ou natures. L’amertume de certaines olives noires laissent parfois un goût un peu âcre, râpeux dans ma bouche mais excitent mes papilles et m’ouvrent l’appétit.

En ce soir de Noël à la neige, tout me paraissait magique. En attendant l’heure de passer à table, nous avions fait devant la porte du chalet, un magnifique bonhomme de neige paré de guirlandes pour le rendre plus beau et plus majestueux.

Et puis le repas me parut long, interminable… Il me tardait d’ aller me coucher ; je savais que le Père Noël ne passerait pas, tant que nous, les enfants, serions réveillés. J’étais barbouillée, un peu écoeurée par tous les chocolats que j’avais laissés fondre sur ma langue, lentement, pour en garder plus longtemps la saveur. Exceptionnellement, on nous permit de rester avec les grands, au coin de la cheminée où un bon feu crépitait. Les flammes dansaient et se tordaient et j’imaginais des lutins ou des fées jouant dans l’âtre.

J’ouvris toutes grandes mes oreilles lorsque mon père commença à raconter un conte de Noël qu’il savait si bien dire et qui tenait tout son auditoire en haleine. De temps en temps, il s’interrompait pour boire une gorgée de l’infusion toute chaude préparée par ces dames et dans laquelle le parfum sucré de la gousse de vanille et de la cannelle se mélangeaient.

Mes paupières s’alourdissaient. Un grand calme m’envahissait et je me sentais m’enfoncer petit à petit dans un sommeil douillet et rassurant. Je crois que maman vint me soulever dans ses bras car je sentis son parfum et je me blottis tout contre son épaule. Combien ce moment fut doux ! Et lorsqu’elle me déposa dans mon lit, me bordant tendrement, je lui murmurai à l’oreille : « Le Père Noël a mangé nos friandises ? » « Chut, me dit-elle, s’il t’entend, il ne rentrera pas ».

… La cérémonie funèbre s’est terminée. L’officiant a fait l’éloge de la disparue, quel drôle de mot « disparue », elle ne s’est pas envolée, ou peut-être oui, puisque son âme a rejoint la lumière éternelle ; il a lu des psaumes et prié pour qu’elle repose en paix.

Me revoilà, à la maison, entourée de mon mari, mes enfants et petits-enfants. La vie continue. La nature va reprendre le dessus. Car le cycle de la Vie est en perpétuel mouvement. Tout est vibration, souffle et palpitation. J’ai perdu mes racines, mais de nouvelles branches solides ont poussé et pris la relève. Elles laisseront la place à d’autres branches qui auront leur histoire, leurs amours, leurs espoirs.





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