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Le soupçon


Auteur : HESSE Rémi

Style : Vécu




Il faisait froid, très froid, ce jour de décembre 1968. Le garage, ouvert à tout vent sur la station service, laissait la bise, venue de l’est, s’engouffrer dans l’atelier. La journée avait été éprouvante. Il faisait sombre ; les néons crachaient leurs clartés factices, parfois sautillantes.
Les doigts gourds, les oreilles rougies par le froid, le jeune homme balayait devant son établi, espérant avec impatience les six coups de l’horloge de l’église toute proche.
C’était un beau garage, situé en plein centre d’une commune prospère du nord de la banlieue parisienne. D’architecture moderne, peint en blanc, adossé à la maison en meulière du patron, il avait été édifié dix ans plus tôt. Face à la mairie, entre l’église et le marché, il était idéalement placé et par voie de conséquence, particulièrement prospère ; d‘autant qu‘il bénéficiait d‘une bonne réputation. Avec les deux pistes de sa station services, son atelier du rez-de-chaussée dédié aux interventions rapides, ses deux vastes ateliers à l’étage, l’un pour la mécanique l’autre pour la carrosserie et la peinture, avec son grand hall vitré sur l’arrière, destiné à la vente de voitures neuves et d’occasion; cette agence Renault aurait fait pâlir d’envie bien des concessionnaires. Le patron, Pierre R., un homme droit d’origine italienne, très brun, taillé comme un pilier de rugby, était un mécanicien hors pair et de ce fait, particulièrement respecté de la quinzaine d’employés.

Le jeune homme était arrivé dans cette entreprise, quelques mois plus tôt, après avoir été congédié du jour au lendemain d’un autre garage, à la suite de ce que l’on appelait pudiquement « les événements de mai ». Certes, son licenciement, pour fait de grève, sans préavis, sans le moindre courrier, n’aurait pas tenu longtemps devant les Prudhommes. Mais à tout juste vingt ans, il ne connaissait guère ses droits et ne les avait pas fait valoir. Et puis, ayant trouvé un autre emploi, il avait oublié rapidement son précédent employeur. Progressivement, il avait fait sa place au sein du garage du Centre. Il y était « petite main », terme qui désignait un mécanicien non confirmé, n’étant pas passé par une formation. Chargé de tout ce qui avait trait aux pneumatiques, il effectuait quelques lavages, quelques graissages et surtout de petites réparations rapides.

L’église, enfin, sonna les six coups de la délivrance. Le jeune homme se dirigea vers le vestiaire, un local exigu, sans fenêtre, dans lequel flottait une odeur de vieille huile rance. Le lieu était doté d’un lavabo beaucoup trop petit, il ne comportait ni savon ni essuie-main. En bon gestionnaire, Monsieur R. considérait que c’était au salarié de fournir son détergent et que pour s‘essuyer les mains, un chiffon pouvait aisément faire l‘affaire. Le garçon se débarrassa de sa combinaison bleu marine. Il nettoya ses mains maculées de cambouis avec de la poudre à récurer, grimaçant lorsque le produit pénétrait dans les crevasses.
Au sortir du vestiaire il rencontra le patron discutant avec des salariés comme ça lui arrivait de temps en temps.
Monsieur R. raconta qu’il venait de voir l’ouvrier que le jeune homme avait remplacé.
Rapidement, le patron s’adressa en particulier au jeune mécano:
- Je savais qu’il volait, un soir je l’ai attendu à la sortie du vestiaire, comme ce soir, et je lui ai fait ça :
D’un geste théâtral, le garagiste abattit ses mains sur les poches du jeune homme. Blême, le garçon ne revenait pas de sa surprise, il avait l’impression que la totalité de son sang quittait son corps. Après quelques secondes d’hésitation, Monsieur R.,reprit son récit comme si de rien n’était. Personne ne bougeait, les salariés semblaient tétanisés. Pierre R. souhaita une bonne soirée et s’éloigna.
Dans un silence pesant, les mécaniciens se dirigèrent vers la sortie. Seul Marco, le carrossier, le deuxième jeune de l’équipe, il avait vingt deux ans, s’adressa au jeune homme:
- Tu n’avais rien dans les poches ?
- Bien sûr que non !
- Je crois qu’il a été déçu, ajouta-t-il, laconique.
Le jeune homme remonta la fermeture éclair de son blouson d’aviateur bleu marine, enfila ses gants, il enfourcha sa Mobylette et regagna son domicile. L’appétit coupé, il se coucha ce soir là sans manger. Conscient qu'une page venait de se tourner, il eut beaucoup de peine à s’endormir.
Quelques semaines plus tard, le jeune homme donnait sa démission, ayant trouvé un poste de chauffeur mécanicien chez un transporteur.

Quarante-cinq ans se sont écoulés. L’année 1968 est bien loin, même si elle revient de temps en temps dans les conversations. J’aurais bientôt soixante-cinq ans, mais je revois, comme si c’était hier, les deux grosses pattes de mon patron s’abattre sur mes poches, la meurtrissure est toujours à vif. Comment a-t-il pu penser que je le volais ? Je ne lui ai même pas piqué une bougie pour ma Mobylette.
J’aurais dû !





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