Le visage des enfants sous la neige



Nouvelle écrite par Jeoffrey BARBET dans le style Drame



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Esteban tomba gravement malade quelques jours avant que ne meurt son grand-père. Rebeca sa mère le veillait dans la pièce la plus sombre de la maison pendant qu’à quelques mètres de là, l’aïeul expirait son dernier souffle. La maison était vide, la femme de chambre n’était pas venue depuis deux jours et l’on ne s’aperçut de la mort du vieil homme qu’au lendemain matin, lorsque la pâle lumière d’octobre se décidât enfin à refléter de l’espoir et qu’Esteban pour la première fois depuis plusieurs jours pu faire quelques pas hors de son lit. Il trouva sa mère assise à côté du vieil homme. Le candélabre sur lequel brûlait une bougie à l’effigie de la vierge, reflétait une ombre allongée sur le plafond sans couleur. Elle pleurait dignement, sans faire de bruit. C’est avec beaucoup de retenue qu’elle se laissait aller à une certaine tristesse, sans artifices ni exagération. Elle souffrait, mais le soulagement de la guérison d’Esteban lui faisait oublier, par moment, le deuil. Avec une rare délicatesse, son sourire de bohémienne vola jusqu'à Esteban qui d’un geste éloquent alla la rejoindre sur ses genoux. Ils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. Un simple regard de Rebeca se substituait à l’annonce trop brutale de la disparition de son grand-père. Esteban ne posa pas les questions que les enfants ont d’habitude. Cependant dans quel monde triste et glacé venait-il de renaître ?

Après le déjeuner, Rebeca rompit le silence.

Cette maison il fallait la quitter pour toujours dit-elle, en fixant les faïences bleues et grises, alignées sur le mur de la salle à manger. Elle se sentait creuse et inutile. Elle n’osait supporter le regard de son fils, ces yeux candides qui ne la quittaient jamais.

Aucun événement ne vint ponctuer la semaine suivante, Esteban continuait à se rendre à l’école et sa tante vint le chercher tous les après-midi pour lui préparer son dîner. Il trébuchait toujours, à cause de ses pantalons qui étaient trop larges, et de ses chaussures trop petites, dans les rues inégalement pavées qui le conduisaient à sa maison. Son cœur parfois, battait très vite pour une raison inconnue. Il estimait n’avoir encore jamais rien fait qui lui donnait le sentiment d’être différent des autres garçons de son âge, mais Esteban possédait de nombreux pouvoirs ; dont celui de sentir la présence de son grand-père dans l’air qui soulevait, avec l’aide du vent, des milliers de petits grains de sable et de poussières, atomes inertes arrachés à la terre.

Les napperons colorés, secoués par le souffle du vent, les monarques nombreux dans la haie de roses de l’église, le vendeur de glace ambulant qui boitait et ce pauvre chien, qui à l’abri du soleil, luttait contre la faim et la solitude, tout était là depuis toujours.

Il fallait partir, c’était une certitude, car rien ne changerai jamais.

Tous les matins à l’aube, Rebeca s’en allait travailler en ville : elle ne supportait plus depuis longtemps la vie quotidienne du village qui reprenait son cours tout les matins inlassablement. Petite fille elle avait participé aux festivals, aux fêtes, qui ponctuaient la vie du peuple et rompaient avec cette léthargie propres aux petits bourgs, plantés par hasard dans ces vallées désertes, où elle avait grandi. Le ciel avait enduré maintes fois le poing levé de cette jeune adolescente, refusant d’admettre qu’il avait fallut naître ici. Mère divorcée d’un mari absent depuis la naissance de son petit garçon, cela faisait maintenant une éternité qu’elle n’avait pas pris le temps de se confier à ses amis, de sortir boire un verre, de flâner dans ces rues qui lui inspiraient un portrait si contrasté de son existence.
En cela, la mort de son père avait encore amplifié cette nostalgie d’un temps qui l’accompagnait parfois mais qui n’était plus présent et qui ne reviendrait jamais.
Cette routine lui permettait donc d’esquiver la curiosité caractéristique des petites gens et les regards qui colportaient les rumeurs sans cesse. Les voisins, les amis – qu’elle ne fréquentait plus que par politesse- s’étaient massés autour de sa porte quand la nouvelle de la mort du vieil homme se répandit. Son père avait tenu une place importante parmi tout ces gens, son charisme lui ayant pratiquement accordé après sa mort, une seconde existence qui ne prendrait fin que lorsque plus personne ici ne conserverait souvenir de lui. Son rôle avait été d’écouter, de conseiller et de soigner ces pauvres gens. Mais Rebeca n’avait pas voulu remplacer son père, et à mesure que sa réussite professionnelle se confirmait elle l’entraînait loin des frontières du village et de ces murs qui portaient encore la trace de ses mains. Ce sentiment empirait de jours en jours. Elle craignait de rencontrer ces nombreux visages qui lui évoqueraient les vieux souvenirs qui persistaient encore dans sa mémoire.
Il fallait à tout prix chercher à fuir, dans ces moments où s’apprêtant à prendre l’autobus, il lui apparaissait clairement que sur sa route elle ne rencontrerait plus jamais ces amis d’enfance.

Dans le corridor mal éclairé qui menait à l’autre bout de la maison près du jardin, un lustre désuet projetait une faible lueur qui éclairait par intermittence le visage de Rebeca. L’air humide accélérait la pourriture des fruits entassés dans le compost, au milieu du potager qui subissait silencieusement cette après midi pluvieuse. Une odeur d’encens de copal l’attira et la retint un instant devant la porte de l’ancienne chambre de son père. La frustration, un sentiment d’abandon, la tristesse peut-être, l’empêchaient d’aller plus loin. Ses longs cheveux d’ébène bouclés rendaient encore plus fascinante la magie du clair obscur qui la peignait sur ce cadre en bois. Sa silhouette svelte et divine, se détachait avec élégance de cet intérieur baroque.
Son visage dégageait de la chaleur et inspirait de la bienveillance. La main d’aucun homme ne l’avait caressée depuis des années et ce corps semblait appeler à l’aide. Naturellement ses formes abondaient de promesses, mais elles ne donnaient plus aucun fruit. Les promesses avaient été bafouées par la tromperie d’un prétendant venu de la ville et qui était reparti en laissant la jeune femme seule pour s’occuper de leur enfant. Depuis elle n’avait aimé personne. Pourtant au village elle exerçait une sorte de fascination sur les hommes. Certains la comparaient à un diamant brut et ils auraient été nombreux à tout quitter pour elle. Un seul regard aurait suffit. Son amour valait-il plus que la terre qu’ils cultivaient sans relâche et qu’ils avaient héritée de leur ancêtres ? Peut-être, le doute était permis. Mais elle était hors de portée. Fléchissant ses jambes, elle s’adossa sur le mur en soupirant après que l’âcreté de l’odeur eut passé. Elle s’assit au pied du mur, les mains sur les genoux. Son regard passa rapidement sur Esteban puis s’attarda sur un bouquet de roses fanées dans le vase bleu de son enfance. Elle pleura douloureusement. Le miroir s’en voulaient de restituer une image fidèle mais pourtant si rare de Rebeca. Le grand tapis en losange sur lequel elle était assise, avait presque honte de devoir recueillir ses larmes. Depuis les récents évènements, son fils dégénérait, parlait à des ombres, avait le regard vitreux et les yeux cendrés. Bien sûr en mère dévouée qu’elle était, elle se sentait coupable. Il fallait se hâter de partir. Dans un récipient en étain brillait une petite flamme. Elle observait Esteban, attentivement, en retenant son souffle. Il était totalement absorbé dans la contemplation d’objets qui avaient appartenu à son grand-père. Sa respiration faisait vibrer les vieux quolibets restés en place sur la table de nuit du vieil homme. Au milieu de la pièce, une couverture en laine rassemblait de vieux livres, des parchemins, des éclats de quartz, quelques plumes d’un oiseau jadis majestueux et de l’encens qui recouvrait tout ce désordre d’une épaisse poussière brune et métallique.

Il priait. Esteban écoutait son grand-père qui lui permettait d’animer silencieusement les éléments qui l’entouraient. Sa prière terminée, Esteban accourut pour embrasser de toutes ses forces le corps de sa mère et sa petite tête s’enfonça dans son ventre rond comme s’il avait voulu à nouveau pénétrer dans cette enceinte imperméable, cette muraille contre ce climat froid et hostile, ce monde injuste de la mort, d’où son vieux grand-père tentait désespérément de lui redonner courage.

Le lendemain, une grande valise marron fut dépoussiérée pour contenir, deux cahiers, un carnet de gribouillages, une boite de crayons de couleurs, quelques soldats en plastique, des images autocollantes à collectionner, des vieux dessins et surtout beaucoup plus important que tout ce qui constituait le patrimoine d’Esteban, la totalité du trésor de son grand père parmi lequel un quartz énigmatique que le vieil homme avait porté sur lui jusqu’au jour de sa mort.

Il tenait désormais, entre ses mains, son secret le plus précieux.

Il n’y eut par conséquent personne pour assister au départ d’Esteban et de Rebeca. L’oranger qui trônait au milieu de la cour tendit une branche solidaire à la tante pour s’accrocher, pour ne pas défaillir et sombrer dans la mélancolie. Longtemps après avoir embrassé profondément les deux joues encore tièdes de larmes de son neveu et à mesure qu’il s’éloignait, elle s’enferma dans son bureau des jours entiers, se consacrant uniquement à ses recherches, car elle était astrologue. Rien ne pouvait masquer la douloureuse étape que cette petite mort annonçait. Elle avait souffert le décès du vieux chaman et aujourd’hui il ne lui restait plus que l’amitié infaillible de ses siamois et de la femme de chambre qui continuerait à venir jusqu’à la fin. Sa tristesse était misérable à tout point de vue. Aucune carte astrale ne lui avait encore montré que son neveu pouvait changer la vie des gens.

Bien que sa tante lui ait prédit un avenir riche d’aventures et de rencontres, Esteban n’avait jamais manifesté l’envie de sortir du village et cette journée fut alors pour lui la première où il découvrait les forêts de pins brumeuses et la route qui serpentait interminablement jusqu’à la ville. Malgré tout il fut émerveillé de parcourir ces étendues sauvages et abandonnées. Pour Rebeca ce prélude au plus long voyage de sa vie fut d’un ennui terrible, étant donné que c’était la même route qu’elle empruntait tous les jours. Et naturellement sur cette route, elle se mit à douter. Cependant, elle n'eut aucun regard en arrière, pas plus que de regrets… C’était dans la vie de cette intellectuelle un aboutissement. La capitale était noyée dans le brouillard et l’avion dû maintenir pendant de longues minutes sa pleine puissance pour s’extraire à la surface de cette nappe d’écume, prendre une bouffée d’air frais à un millier de kilomètres au dessus d’une tâche sombre qui, n’affichait plus à cette altitude, les rides que le temps creusait sur son visage.

La bruine caressait sempiternellement les vallées que l’on devinait plates. Le vert magnifique et uniforme recouvrait toute la surface du paysage. L’engin qui planait lentement dans cette atmosphère mélancolique, effectua plusieurs boucles au dessus de l’aéroport avant de libérer ses passagers, sans omettre de leur dire que l’on espérait bientôt les revoir sur ce vol. Enveloppés dans un vent épais et froid, Rebeca et Esteban foulèrent, pour la première fois le sol français.

Ce fut à ce moment de sa vie que la voix de son grand-père lui manqua le plus.

Le principal privilège dont notre duo jouissait, était l’immeuble dans lequel ils étaient logés, un immeuble semblable à tous les immeubles de Paris. Esteban découvrait que les portes s’ouvraient automatiquement : Une pression sur un bouton gris et il se retrouvait dans un hall d’entrée étriqué, éclairé uniquement par une minuscule fenêtre excentrée qui servait surtout pour aérer ces colonnes de pierres qui sentaient fortement la soupe de légumes. Au deuxième étage une porte grossière donnait l’accès à un studio de moyenne taille, mansardé, et dont les pièces avaient été conçues de la façon la plus étrange. En effet il n’y avait pas une porte, pas un chambranle ni une fenêtre ni une plinthe qui semblait droite. C’était fantaisiste mais confortable. Pour parachever cet ensemble pittoresque, les murs étaient recouverts d’un épais papier peint bleu marine, agrémenté par endroits de tâches d’humidité et de graisse. Cela leur convenait parfaitement. Ils n’avaient rien à y mettre pour le moment qu’une grande valise marron éternellement poussiéreuse, un sac à dos plein de vêtements, la trousse de maquillage de Rebeca et un sac en plastique des supermarchés Wal-Mart rempli des curiosités qu’ils avaient amassées depuis leur départ. Rebeca pensa qu’il ne leur manquait que des fleurs, Esteban lui répondit par un signe de tête avant de sombrer dans le sommeil. Bien serrés les uns contre les autres, immobiles et muets, les murs exprimaient dans leur langue, la joie d’avoir trouvé un propriétaire qui saurait réchauffer leur humble demeure.

La rentrée des classes arriva finalement, un jour ordinaire ou Rebeca dût interrompre ses travaux pour accompagner Esteban au bout de la rue, à l’école primaire des Lilas. Avec un peu d’avance, l’institutrice Rachel, Mme Rachel pour les enfants, reçut avec beaucoup d’égards la mère de ce petit garçon qui ne parlait presque pas un mot de français et qui en réalité ne lui adressa absolument pas la parole, la barrière de la langue et sa timidité agissant de concert comme un bâillon autour de sa bouche. Elle resta un moment à discuter avec Rebeca sous le préau de la cour de récréation. Cette dernière parlait un français un peu hésitant mais précis et juste. Ses longues études de psychologie qu’elle poursuivait désormais avec ses amis du C.N.R.S lui servaient à introduire d’autres sujets de conversations qui ne manquaient pas de captiver ses interlocuteurs sans qu’elle eut besoin pour cela de se mettre en avant. Elles s’entendaient toute deux merveilleusement bien et Rachel insista pour faire un peu de thé avant que les parents d’élèves se pressent au portail et l’étouffent avec leurs questions stupides. Elles se quittèrent amies et le dernier geste de Rebeca fut d’enlacer dans ses bras son petit garçon qui se sentait de plus en plus seul à mesure que les autre élèves faisaient leur entrée.

Quand la cloche sonna le rassemblement de la classe, tous s’alignèrent en rang deux par deux et Esteban, angoissé et perdu, fut le dernier à s’asseoir, ce qu’il fit, non sans une certaine appréhension, malgré le regard bienveillant de Mme Rachel. Le hasard fît qu’il prit place aux côtés de la petite Estelle. L’enfant brûlait d’envie de lui parler depuis qu’elle l’avait aperçu. Sa curiosité augmentait et elle était anxieuse à l’idée d’être si près de lui. Elle commença par lui avouer que la maîtresse était sa maman. Sa maman chérie. Esteban ne sachant que répondre, bredouilla un « merci » hors propos qui fît sourire la petite Estelle. Il remarqua dans l’instant ses lèvres vermeil, pétales d’une rose isolée sur son visage d’une pâleur excessive. La classe commença et après que Mme Rachel eut présenté Esteban au reste de la classe -ce qui provoqua chez lui un rougissement non moins excessif- il se retrouva malmené dans un courant de mots étrangers qui le noyaient dans sa propre ignorance et l’éloignaient encore plus qu’ils n’auraient dû lui permettre de comprendre ce qu’on lui disait.

Mais la petite Estelle fût une excellente camarade, elle lui expliquait tout les exercices et comprît assez vite que son nouveau copain n’avait pas encore l’usage de la parole, elle s’empressa d’improviser un semblant de langage des signes. Esteban convaincu de la bonne volonté de cette élève studieuse était alors presque à son aise lorsque l’on frappa bruyamment à la porte et qu’avant même que quiconque ne donne la permission d’entrer, s’éleva la silhouette inquiétante et massive du directeur de l’école primaire. Esteban remarqua aussitôt que la petite Estelle était devenue encore plus pâle que le reflet d’un fantôme. Comme ce qu’il pouvait laisser présumer, après un examen strictement physiologique, l’homme qui venait d’entrer dans la pièce avait une allure maussade, un timbre de voix grave une petite bouche d’où s’échappaient maladroitement de pauvres mots d’une banalité affligeante qui trahissaient son tempérament d’homme éternellement malheureux. Alors qu’il allait de tables en tables pour vérifier l’état de la classe, les autres élèves ne remarquaient pas les ténèbres qu’il déplaçait aveuglément dans son sillage et qui par contre ne passèrent pas inaperçues aux yeux d’Esteban. Il ne fît même pas attention à lui. Cependant à mesure que Mr Courtin – c’était le nom du directeur - prolongeait son séjour dans la salle, Esteban s’aperçut que Mme Rachel croisait nerveusement les jambes sous son bureau, dont elle frappait régulièrement le bord arrondi avec la pointe de sa craie. Quand à sa voisine, il crut bien qu’elle allait tomber dans ses bras, tant elle était pâle et diaphane. Le blanc, une couleur à laquelle Esteban n’était pas habitué. Il n’avait pas encore vu la neige.

Plusieurs mois passèrent, Paris traversait un hiver d’un genre nouveau. Il avait suffi d’une nuit pour que la neige recouvre toute la ville. Les boites des bouquinistes jusqu’au dôme de l’hôtel des Invalides, tout était couvert de blanc. Les lacs étaient gelés et on patinait dans les rues. Le thermomètre était descendu jusqu’à un point inquiétant et on se réfugiait chez soi pour avaler de grands bols de chocolat chaud soporifiques. Les lumières de la ville ne s’éteignaient jamais après neuf heures, car on était si fatigué, que le sommeil vous cueillait dès la tombée de la nuit, sans qu’il soit possible de trouver la force de lutter contre cette torpeur contagieuse. C’est dans cette atmosphère fantastique que la petite Estelle devint la meilleure et l’unique amie d’Esteban que ses camarades avaient baptisé, pour faire simple, l’étranger.

Mais ce petit garçon était à sa place beaucoup plus qu’ils ne se l’imaginaient.

Voulez-vous qu’il tombât éperdument amoureux de la petite étoile séduisante ? Et bien je vous l’accorde c’est ce qui arriva, sans que son destin ne lui laisse vraiment d’autres alternatives. Ce phénomène s’explique facilement par le fait qu’ils partageaient des heures entières de jeux après l’école. Dans une cour de récréation les amitiés sont très sélectives. La petite Estelle se prenait pour une princesse indienne, ses cheveux étaient couverts de plumes d’oiseaux et de fleurs qui lui donnaient un air plus vrai. Esteban curieux de la voir se parer de la sorte et devenu entreprenant à cause de sa beauté, lui montra un jour le collier qu’il avait reçu du vieux chaman duquel pendait le quartz mystérieux. La petite Estelle fut tellement impressionnée par cet objet à l’allure mystérieusement talismanique, qu’elle lui permit de participer à ses divertissements. Ils firent un serment, les indiens ne devraient pas avoir de secrets. Le son des cloches retentissait et la neige – on n’avait jamais vu un hiver comme celui-ci, à Paris - leur procurait une source de joie infinie.

-Tu viens d’où toi ? Demandait la petite Estelle la bouche pleine de neige. Tu n’es pas pareil que nous. C’est ta peau. C’est comme le café au lait de maman.
-Je viens de derrière ces montagnes là. Esteban désignait de l’index ces immeubles de banlieue qu’on voyait de loin et qui pouvaient aisément symboliser le bout du monde pour un enfant né ici.
-Tu dois être un vrai indien, toi. Répondit la petite Estelle fascinée.

Après l’avoir embrassé, elle lui avait demandé, car à cet âge on a aucun scrupule à exiger une chose en échange d’une autre, de lui apprendre à parler sa langue. Toutes ces terminaisons en « o » et en « a » étaient d’un exotisme tel, qu’elle fut entièrement convaincue que c’était là, la langue des indiens. Elle avait décidé de se rebaptiser petit nuage car cela convenait mieux. Leur relation dépassait en maturité celle de nombreux couples plus âgés. Le soir Esteban rentrait chez lui la tête pleine de rêves d’igloos et d’esquimaux, se voyant déjà vivant dans les steppes, avec petit nuage.

Ce fut à ce moment précis que la voix du vieux chaman, son grand-père, disparut totalement.

Une après-midi alors que le chef indien convoquait ses guerriers, pour ordonner une attaque contre le convoi des visages pâles, un événement insolite interrompit brutalement le rituel de la hache de guerre. Trois gouttes de sang éclaboussèrent de leur pureté, les flocons de neige et la robe de la petite Estelle. Elle regarda son camarade avec stupeur, interdite, du fond du ciel de ses grands yeux légèrement verts. Pour la première fois Esteban la considéra gravement s’attardant aussi sur le cache-nez couleur argent qu’elle portait, et qui symbolisait, pour lui, des choses d’enfants que l’on ne peut désigner par des mots. Son visage se confondait dans la neige. A son retour de l’infirmerie – Esteban n’avait pas bougé- la tribu d’indiens qu’ils formaient à eux deux, tint conseil :
-Toi tu as un Papa ? demanda Esteban
-Non je n’en n’ai pas, répondit la petite Estelle. Et toi ton papa il est où ?
-Je n’ai pas de Papa moi non plus.
-Ah, fit-elle avec toute la dignité d’une grande Squaw.
-Et ta maman alors elle s’occupe de toi toute seule ? Cela paraissait impensable pour Esteban, que Rachel s’occupe de tous ses élèves et de la petite Estelle sans que quelqu’un ne lui vienne en aide.
-Dès fois il y a un monsieur qui vient, depuis quelques temps déjà. Mais je ne l’aime pas beaucoup et puis après tout ça ne te regarde pas. C’est un secret !

Malgré la pudeur qu’il avait à afficher ses sentiments, Esteban parut franchement contrarié. Cette fois il ne pu s’empêcher de lui dire en imitant le ton qu’aurait prit le vieux chaman :
-Nous avons un pacte petit nuage – c’était son nom d’indienne à elle – petit nuage on a fait le serment de tout se dire jusqu’à…
Il poursuivit avec un air songeur.
-Jusqu'à que je revienne chez moi.
-Oui je sais Esteban – c’était déjà un nom d’indien à ses yeux – alors je vais te le dire, mais tu me le promets tu ne dois jamais en parler à personne.
-Je te le jure, je te le jure.
-Le monsieur qui vient voir ma maman et ben c’est Mr Courtin !
-Non c’est pas possible !
-Et voilà tu ne me crois pas en plus !
-Si je te crois, mais… enfin je ne comprends pas.

Esteban savait au fond de lui que la petite Estelle endurait beaucoup de choses. Le rôle que tenait Mr Courtin dans cette souffrance était bien entendu tout relatif, et on ne connut jamais les détails de cette histoire.
Pendant ses nuits d’insomnie, Esteban méditait immobile sur l’issuee la lutte tragique qui l’opposerait lui, valeureux guerrier chaman, à la plaie machiavélique qui tissait comme la tarentule de sa soie puante, son emprise terrible.
La petite Estelle combattait contre un esprit qui avait pénétré son âme. Et les adultes qui auraient dû lui porter secours ne se doutaient de rien. Ils passaient à côté de l’essentiel, ils avaient oublié à quel point le calvaire d’un enfant pouvait se prolonger des mois, des années en silence. Comme un mauvais rêve qui n’en finit pas, muré derrière le visage d’une petite fille innocente. Rachel était incapable de voir le mal qui rongeait sa fille. Comment faire pour la protéger ? Elle succombait, nuit après nuit, dans son sommeil aux murmures maléfiques qui l’entraînaient de leurs mains multiples dans le chaos des méandres cauchemardesques. Elle dormait le moins possible, essayant de fixer son regard sur la petite veilleuse qui rougissait au fond de sa chambre. Le matin, à son réveil la petite Estelle muette de peur, tremblait comme une feuille. Elle soufflait de toutes ses forces dans le vide pour éteindre un feu invisible qui brûlait son visage. Mais personne ne voyait cela, personne n’expliquait pourquoi elle était si pâle et si fatiguée, si malade de la vie qu’aucun docteur ne pouvait diagnostiquer sérieusement une existence à ces démons bien réels.

Ce fut à ce moment là que la voix du grand-père d’Esteban fît de nouveau irruption dans sa vie. Car Esteban était venu de loin pour emporter le mal qui rongeait la petite Estelle.

Pendant longtemps il avait fallu que Rebeca usa d’un discours subtil afin d’avertir Rachel de la faiblesse de sa position et des dangers qu’elle encourait pour sa fille. Après tout elle valait bien mieux que le directeur d’école. Ne méritait telle pas autre chose ? N’était-elle pas fière d’être la mère de cette magnifique petite fille qui pleurait rarement, ne se plaignait jamais ? Oui son père aurait pu être autre chose qu’une figure sur un album de photos, ou un acteur sans talent, dans un film de vacances. Ce n’était pas sa faute cependant et comme la marque d’une grande maturité pour son âge, quand les larmes de la solitude lui venaient, elle ne s’en prenait qu’à elle même.
Pauvre petite Estelle, abandonnée seule dans une forêt de péripéties que couvrait une vaste nuit sombre comme la mort.

Les conseils de Rebeca ne faisaient pas mouche, et même lorsqu’elle en vint à lui dire le fond de sa pensée, elle s’aperçut que Rachel n’écoutait pas, ayant déjà renoncé au bonheur depuis longtemps, comme la mer emporte aveuglément ces précieux messages pleins de solitude et de désespoir. Cette pauvre femme discrète, paraissait absente de son propre corps.

L’appartement du 19ème arrondissement que l’institutrice louait la moitié de son revenu était mal isolé, mal chauffé et ce n’était pas un jugement dénué de bon sens de dire qu’avec le froid sibérien qu’il y faisait la petite Estelle risquerait d’y tomber très malade. C’était un studio maigre et dépouillé, limite insalubre, mais c’était un refuge. Malheureusement Mr Courtin avait évoqué la place qu’il avait dans son pavillon pour accueillir la jeune femme et sa petite fille. Ce pauvre homme l’avait fait avec toute la bonne volonté que son manque de perspectives sentimentales pouvait lui inspirer. Rachel de toute évidence avait de bonnes de raisons de réfléchir à sa proposition.

Esteban, du haut de ses sept ans, avait fait de nombreux progrès et commençait à s’exprimer avec un français charmant qui fascinait souvent les adultes qui ne le connaissaient pas et qui, au détour d’un mot ou d’une phrase, donnait à penser qu’il était doué d’une intelligence singulière. Rachel était la première à constater l’extraordinaire habileté d’Esteban dans le domaine des rapports humains, comme elle avait remarqué l’amitié profonde qui l’unissait à sa fille. Si les données du problème lui eussent apparu avec plus de clarté, il lui serait arrivé de penser et elle en aurait conclu avec force conviction, que ce garçon en tombant du ciel venait lui apporter la solution.

Mr Courtin attendait avec impatience un geste de Rachel. En soi, cet homme n’était pas vraiment mauvais, malgré l’étrange manie qu’il avait de traîner comme un bagnard traîne son boulet, ces ténèbres discrètes qui lui donnaient une allure étrange et illustraient bien son caractère pessimiste comme un symptôme de la médiocrité de son existence. Il n’était pas directement responsable du mal qui frappait la petite Estelle. Il était inconscient de ce qu’il faisait mais il agissait comme un aimant qui attirait tout le mal qui se put sur cette famille. Chercher de l’aide dans les bras de cet homme ne résoudrait rien et ferait même empirer gravement la situation.
Rachel se révélait incapable de saisir la tournure complexe que prenaient les évènements, et d’agir en conséquence. Elle ne ressentait rien pour Courtin. La peur de finir vieille fille malgré sa grande beauté faisait d’elle une proie facile. Son principal défaut était de se plaindre souvent du manque de confiance qu’elle avait en elle, ce qui revenait à afficher aux yeux de tous sa plus grande faiblesse. Mr Courtin en avait déjà profité. Elle, jeune fille de campagne arrivée sur Paris il y a quelques années, son diplôme de professeur des écoles en poche, pleine d’espoir et de convictions. L’expérience lui avait fait défaut toute sa vie et elle devait éternellement chuter et se relever pour ne jamais voir le bout du tunnel. Elle vivait sur son passé et n’avait pas la force d’esprit de Rebeca. Esteban, conscient que son bagage rhétorique n’était pas suffisant pour convaincre l’institutrice, tentait désespérément de pousser Rebeca à user de toute sa science pour y parvenir. En vain…
Finalement elle irait chez Courtin même si pour cela elle devait vendre son âme au diable.

Mais le diable resta où il était et le matin terrible arriva ou Esteban et la petite Estelle s’envolèrent sans laisser de traces…

-Aide moi je t’en supplie Esteban sauve moi ou bien emmène-moi loin très loin j’ai tellement froid si tu savais !
-Je sais, je sais petit nuage. Je commence à comprendre pourquoi je suis ici avec toi dans ce monde, sous cette neige, dans ce froid mortel qui veut me tenir éloigné de toi. Mais tu n’es pas seule et je ne t’abandonnerai jamais !

Au delà des frontières de l’imaginaire à des kilomètres de Paris, Esteban et la petite Estelle échappaient à l’absurdité du monde. Ils avaient marché toute la nuit en suivant les lumières de la ville et quand ils ne virent plus de lumières, ils continuèrent encore à marcher. Épuisés, ils s’endormirent sur un petit tertre, sous un vieux chêne, dans les bras l’un de l’autre, insensibles au froid mais pas à la chaleur de leurs corps.
Ils se réveillèrent peu de temps après. Sans plus attendre, Esteban prit les mains de la petite Estelle dans les siennes, puis il saisit le pendentif avec le quartz anguleux et serra très fort pour les maintenir tout les deux en contact. Son cœur battait très vite, les poils de ses bras se hérissèrent brutalement. La pierre devint chaude entre ses mains et cette chaleur émanait du centre du minéral pour se propager dans son corps et celui de la petite Estelle. Bientôt ce tumulte déborda pendant que les larmes de petit nuage faisaient fondre comme de la cire, la neige à ses pieds et que le vent balayait le sable blanc de son visage.

Esteban éprouva alors un état de transe et d’extase métaphysique. Estelle ne s’était pas calmée mais elle était à présent incapable d’exprimer sa peur car elle avait perdu le contact avec le monde impressif. Ses cheveux, ses cils, ses oreilles, tout était couvert de blanc. Esteban chassait l’étranger. Ses yeux brillaient tel deux lanternes dans les profondeurs d’une caverne. Il aperçut enfin ce monstre en elle et que personne ne voyait. Il vit un point noir au milieu d’un désert limpide. Il observait patiemment sa proie. Ses pupilles de félin se dilatèrent. Devant lui se tenait le théâtre de la réalité objective, celle que personne en temps normal ne voyait, la réalité de la vie et de la mort. Esteban comprenait maintenant ce qui le rendait si différent des autres garçons. C’est en abaissant son regard sur cette plaie isolée, que le grand condor qui était une projection mentale de son esprit, s’abattit sur ce prédateur indésirable pour l’arracher à sa cachette. Ce Pouvoir, le Pouvoir c’était l’Animisme. Autour d’eux, ceux qui possédait cette vie – les animaux, les plantes, les pierres – tout, s’animait. Esteban avait réveillé le grand esprit qui sommeille. L’air était chargé d’électricité, rempli d’atomes furieux qui s’agitaient. Sous leurs pieds, enfouis dans la neige depuis des semaines, de minuscules amibes se rejoignaient pour former un amas de molécules qui débordaient d’énergie. Les camélias s’enlacèrent avec encore plus de vigueur qu’autrefois, les pédoncules du vieux chêne virevoltaient, de leurs petites ailes, autour d’eux. Des dizaines de petites puces bondissaient de joie en dansant, excitées par toute cette effervescence. Petit nuage n’était pas différente, elle faisait partie elle aussi de cette grande chaîne qui s’assemblait autour d’une même force pour la sauver. Leurs yeux se fermèrent. Esteban et la petite Estelle furent entraînés ensemble dans un voyage fantastique, dans une chute merveilleuse, dans la violence du tumulte de leur corps, dans un rêve coloré. Puis vînt le silence…


Le rituel chamanique ancestral, transmit de son grand-père à Esteban par l’entremise d’un quartz prodigieux, avait fonctionné. Ils se réveillèrent peu de temps après. Esteban passa sa main sur le front de la petite Estelle pour s’assurer que l’étranger était reparti.
Les enfants avaient fait l’expérience d’une prodigieuse force qui habitait dans ce monde depuis qu’on leur avait appris à écouter, sentir et prévenir la détresse des âmes qui appelaient à l’aide avec cette musique silencieuse qu’eux seuls savaient interpréter.
Une éclaircie jaillit par-dessus la cime des aulnes majestueux. Le ciel dégagé, parsemé de dizaines de nuages cotonneux à l’infini, reflétait la tranquillité de leurs âmes…

Dans leur mémoire ce souvenir brille encore avec tout l’éclat d’un amour resplendissant, qui se refléta perpétuellement sur eux, bien au delà de tout ce qu’ils avaient pu imaginer leur procurant un bonheur qui s’inspirait de la magie dont ils avaient fait preuve dans leur enfance.

Longtemps après le départ d’Esteban à qui la vie avait appris où était sa place, la petite Estelle, devenu vieille et heureuse se rappellerait toujours avec beaucoup de tendresse, le visage qu’ont les enfants sous la neige.

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Lecture aléatoire

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