Random Memories



Nouvelle écrite par Sébastien NUTTIN dans le style Fantastique



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Chapitre 1 : expérience inédite

La côte californienne au large de San Francisco n'était jamais aussi belle qu'à l'aurore, durant l'été. Baignée d'un léger brouillard, elle dardait ses découpes nettes et tranchantes dans un décor silencieux que seul le bruit des vagues venait transpercer. La route sinueuse qui la longeait, loin de la défigurer, en soulignait d'autant plus les courbes. Sur le bitume, la voiture de Serena filait à vive allure, afin de rattraper le temps perdu.
Serena Lewis était une jeune trentenaire, connue de tous pour sa joie et sa bonne humeur. Pourtant, elle vivait seule. Émigrée, elle était sans famille sur ce continent. Son père et sa mère n'avaient que très rarement des nouvelles d'elle, à leur goût. Elle le savait, mais ne faisait guère d'effort pour remédier à cette situation. De fait, ils ignoraient pratiquement tout de ce qui se passait dans sa vie.
Ce matin-là, elle se hâtait au volant de sa vieille Triumph, achetée avec sa première paie il y a déjà quelques années. Un modèle peu onéreux, mais également peu sécurisant sur ces routes aux lacets parfois marqués, aux courbes sinueuses et vertigineuses. Elle n'en avait que faire. Elle connaissait ses dernières comme sa poche, elles étaient devenues son terrain de jeu, qu'elle parcourait chaque jour pour aller travailler. Cheveux aux vents, elle fendait cette côte presque vierge, à la recherche du temps de parcours minimum.
Quand son téléphone sonna, elle s'empressa même de répondre, sans prendre réellement garde aux dangers d'une telle pratique :
– « Allô ? Ah, Sergio ! Oui, rassure-toi, je suis déjà en route. Je serai même un peu en avance, en toute logique... Bien sûr que j'ai tout préparé. Tu me connais... Okay, à plus tard. On se voit très vite. »
Les locaux de l'institut de recherche médicale Soral accueillaient cent kilomètres au sud de San Francisco l'agent de la CIA John Agerty. Il avait été invité à assister aux dernières découvertes en matière d'implantation de mémoire artificielle. Cette technique, développée à partir de 2013 sur des souris, avait donné lieu à de spectaculaires avancées quinze ans plus tard, en 2028, lorsqu'une première équipe était parvenue, dans le plus grand secret, à transformer l'essai sur un cobaye humain.
Agerty devait rencontrer le Professeur Soral, éminent neurologue français arrivé tout spécialement sur la côte Ouest pour ces recherches avancées, avec de grandes attentes. Le rendez-vous était initialement fixé au 25 juillet 2029, mais n'aurait finalement lieu qu'aujourd'hui. Reçu dans le bureau du Professeur Soral, Agerty dégaina sèchement :
– Professeur, vous n'imaginez pas l'attente que votre rendez-vous a provoquée en moi !
– Je sais ce que vous comptez faire de cette avancée technologique sans précédent. Mais mesurez-vous toutes les conséquences de vos choix ?
– Je ne vous suis pas...
– L'altération de la personnalité liée à l'adjonction de deux mémoires parallèles pourrait avoir des conséquences désastreuses hors d'un champ d'investigation clinique.
– Rassurez-vous professeur. Notre démarche pourra vous paraître calculatrice, mais elle n'en demeure pas moins humaine : nous comptons pratiquer ce genre d'expérience dans le cadre du traitement d'une perte totale de mémoire.
– Qu'entendez-vous par là ?
– Nous n'avons plus qu'à attendre qu'un pauvre type perde la mémoire, pour lui implanter celle dont nous avons besoin...
– Je vois. Vous n'êtes pas sans savoir que ce n'est pas vraiment le but dans lequel nos recherches étaient censées se diriger !
– Professeur, imaginez les retombées d'une telle technologie en terme de résolution d'enquêtes criminelles !
– Je ne les imagine que trop bien. Mais avons-nous vraiment le choix ?
– Le département de recherche médicale avancée de la CIA a, en effet, largement contribué au financement de vos travaux secret défense. Mais soyez une nouvelle fois rassuré. Nous faisons tout ceci dans un seul but, celui de la recherche de la vérité.
– Économisez votre salive, agent Agerty, et suivez-moi. Je vais vous montrer ce pour quoi vous êtes venu...
Au détour d'un des nombreux virages qui épousaient les courbes du bord de mer, tout en le surplombant, la Triumph de Serena Lewis sembla lui échapper. Elle parvint d'un vif contre-braquage à redresser le cap et à revenir dans la bonne direction, non sans avoir vu son rythme cardiaque s'accélérer brutalement. Dans un dernier dégagement, pourtant, elle ne vit pas débouler le semi dont la remorque venait de partir en travers, à cause d'un pneu éclaté. Celui-ci barrait totalement les deux files de circulation, tant et si bien qu'aucun évitement ne s’avérait possible.
Pieds sur les freins, la jeune femme tenta le tout pour le tout. Les quatre roues bloquées, elle fut subitement privée d'adhérence et tira, sans qu'elle ne puisse rien y faire, sur le bord d'un talus situé en amont d'un ravin peu profond. Dans un crissement de pneu marqué et audible à 50 mètres, la voiture fila droit, sauta par-dessus le talus et se renversa dans le ravin en effectuant une dizaine de tonneaux. Bien qu'étroitement sanglée avec sa ceinture de sécurité, Serena fut très sévèrement touchée à la tête.
Les secours mirent peu de temps pour arriver. En effet, la jeune femme n'était plus qu'à quelques dizaines de kilomètres de sa destination, San Gregorio. Le conducteur du poids lourd avait réagit très vite devant l'ampleur du drame et pompiers et policiers s'étaient rués pour venir en aide à la jeune victime.
Une voiture banalisée que rien ne distinguait des autres s'immobilisa sur le bas-côté balisé par les cordons de sécurité mis en place lors de l'arrivée des secours. John Agerty en sortit, l'imperméable vissé sur les épaules. D'un geste, il regarda le visage de la jeune femme. Il avait été prévenu qu'elle avait parlé, mais qu'elle n'avait pu donner aucun élément la concernant. Sa Mémoire lui faisait totalement défaut. Seuls ses papiers d'identité avaient permis de révéler qui elle était.
S'adressant aux secours, l'homme tendit sa carte de la CIA et celle de l'établissement du professeur Soral :
– La CIA prend désormais en charge cette jeune patiente, j'ai besoin que vous l'emmeniez ici, nous nous occupons d'elle.
– Vous ne préférez pas San Bernardino, qui est plus proche ?
– Non, c'est gentil de vous en soucier. Mais nous avons déjà pris toutes nos dispositions.
– Vous la connaissez ?
– Rassurez-vous, nous allons mettre en œuvre tout ce qui est médicalement possible afin de la remettre très vite sur pieds. Une fois que vous l'aurez déposée, vous garderez sa destination confidentielle. Question de sécurité nationale.
– Comme vous voudrez, agent Agerty.
– Ne tardez pas. Son état pourrait se dégrader rapidement.
– Entendu.
– Je vous rejoins.
Toutes sirènes hurlantes, l'ambulance qui transportait Serena se fraya un chemin jusqu'aux bâtiments de l'institut médical où l'attendait le professeur Soral. Celui-ci, à son arrivée, prit immédiatement en charge la jeune femme, signant la décharge de responsabilités aux équipes de secours. Accompagné des ses assistants, il s'enfonça dans le corps principal de l'institut pour prodiguer les premiers soins à la jeune femme.
L'agent Agerty mit peu de temps à les rejoindre. A son arrivée, il descendit en trombe de son véhicule et galopa à toute vitesse rejoindre le professeur et son équipe, pour assister bientôt à l'opération dans laquelle son administration avait placé de grands espoirs.
Une sévère céphalée, ainsi que deux inconnus, accueillirent Serena Lewis au sortir de son sommeil. Elle dévisagea de façon prononcée le professeur Soral et l'agent Agerty. Elle tenta de balbutier quelques mots, mais ne parvint pas à sortir un son.
– Restez calme, Serena, vous avez eu un grave accident de voiture. Vous êtes dans ma clinique, commença le professeur Soral. Vous avez subit un traumatisme crânien, et nous avons du vous plonger pendant quelques heures dans le coma afin de réduire l'hématome cérébral qui provoque vos douleurs à la tête.
– Vous rappelez-vous d'un détail de l'accident ? renchérit dans la foulée l'agent de la CIA.
– Hum....
– Quand pourra-t-elle parler ?
– Normalement, elle devrait pouvoir. Son scanner a révélé des lésions cérébrales, mais hors de la zone qui contrôle le langage. Venez, laissons-lui encore un peu de temps...
– Hum... Non, ne... partez pas.
– Serena, vous arrivez à parler ? s'étonna avec joie Agerty.
– Qui... Qui êtes-vous ? formula finalement la jeune femme.
– Je suis l'agent Agerty. Mais ce n'est pas le plus important pour le moment. Quel est votre nom de famille, Serena ?
– Je... Je ne me rappelle pas.
– Quel est votre dernier souvenir de l'accident ?
– Quel accident ?
– Vous êtes sortie de la route pour éviter la remorque d'un trente tonnes, votre voiture a fait une embardée, puis plusieurs tonneaux. La ceinture de sécurité a tenu le choc, mais votre tête a subit de gros dégâts.
– Je... ne me rappelle absolument rien.
– Ce n'est pas grave. Reposez-vous. Je reviens vous voir dès que vous vous sentirez mieux. Le Professeur Soral va s'occuper d'atténuer vos douleurs à la tête.
– M....Merci.
– Je retourne à mon bureau, Professeur, appelez-moi lorsqu'elle ira mieux.
– Je n'y manquerai pas, termina le neurologue.

A son bureau d'une antenne locale de la CIA, l'agent Agerty reçut un appel plusieurs jours plus tard. Le professeur Soral et lui examinèrent en détails les progrès inexistants de la mémoire de Serena. Pour l'agent aguerri, le moment était venu de passer à l'offensive, et de proposer à la jeune femme l'opération spéciale qu'il avait en tête depuis qu'il avait pris connaissance de la possibilité de l'implantation artificielle de souvenirs.
De retour à l'institut de recherches médicales Soral, il se vit arranger un rendez-vous avec Serena. Celle-ci le reçut avec beaucoup d'égards, considérant l'importance que l'agent avait eu dans le fait qu'elle soit rapidement secourue.
– Comment vous sentez-vous, Serena ?
– Bien mieux, j'ai déjà moins mal à la tête, les migraines se font plus rares.
– C'est une bonne nouvelle. Vous nous faisiez de la peine.
– Je me rappelle toujours rien, c'est désespérant, je ne fais aucun progrès, et le professeur Soral a l'air de dire que mon cerveau est trop profondément touché pour que je ne retrouve jamais la mémoire.
– Du moins la vôtre...
– Pardon ? Je ne comprends pas. Que voulez-vous dire ?
– Je dois vous exposer une proposition qui risque de vous décontenancer. Vous devez à partir de maintenant faire abstraction de tout ce que vous connaissez de la mémoire.
– Vous faites beaucoup de mystère.
– Seriez-vous prête à recouvrer la mémoire d'une autre ?
– J'ai toujours peur de ne pas comprendre...
– Il y a une quinzaine d'années, des chercheurs, dont sont issus les collaborateurs du professeur Soral, ont trouvé le moyen de greffer des cellules mémorielles dans le cerveau d'une souris. L'année dernière, ils sont parvenus à l'ultime stade clinique au travers de tests sur des sujets humains. Vous n'aurez plus jamais de souvenirs, étant donnée l'étendue des dégâts causés par votre accident. Nous vous proposons donc d'entrer dans le cadre d'une étude unique financée par la CIA...
– La CIA ?
– Les services secrets.
– Vous voulez faire de moi une espionne ?
– Pas tout à fait. Nous souhaitons tester cette nouvelle technique en venant en aide à la police de San Francisco, qui enquête sur trois crimes non résolus qu'ils ont souhaité nous confier, de façon tout à fait officieuse.
– En quoi souhaitez-vous que j'intervienne ?
– Nous vous proposons de recevoir les cellules mémorielles retirées sur les trois victimes. Nous aurons ainsi accès à leurs souvenirs. Elles seront alors en mesure de nous révéler des éléments cruciaux de leur assassin, afin que nous puissions les identifier et les arrêter.
– Il n'y a aucun moyen que je recouvre la mémoire, vous dites ?
– D'après Soral, il n'y a malheureusement plus aucun espoir. Si vous acceptez, vous serez surveillée en permanence, et nous travaillerons vous et moi main dans la main. Je ne vous quitterai pas d'une semelle, et vous ne prendrez aucun risque.
Après ce bref exposé, Serena, réalisant la gravité de sa situation, fondit en larmes. Désirant prendre congé de l'agent Agerty, elle demanda quelques heures de réflexion. Il lui proposa de rester seule, et de revenir vers elle un peu plus tard. Puisant au plus profond d'elle-même, la jeune femme comprit soudain que toute trace de son passé avait inexorablement disparu, comme elle en avait été informée.
Allongée dans son lit, le regard perdu dans le vague, Serena Lewis reçut à nouveau John Agerty à son chevet. Dans une tentative désespérée et vaine de se rappeler quoi que ce soit ayant un rapport avec des événements antérieurs à l'accident, elle réalisa qu'elle n'avait plus le choix.
– Je ne sais pas quelle seront les conséquences à court terme, pour être honnête, Serena, confessa Agerty. Mais je sais une chose, nous aurons accès à la mémoire de victimes de meurtres comme jamais cela n'a été rendu possible par la science.
– J'ai très peur...
– Je vous avoue que c'est une première expérience très effrayante pour moi aussi. Vous risquez de voir surgir des souvenirs qui vous sembleront réels, mais n'oubliez pas qu'ils ne seront pas réellement les vôtres.
– J'ai beau essayer de me rappeler quoi que ce soit, rien n'y fait. Je n'ai plus rien à perdre, de toutes façons...
– Quand voulez-vous faire le grand saut ?
– Le plus tôt sera le mieux.
– J'organise ça immédiatement avec le professeur Soral. Vous êtes extraordinairement courageuse ! A tout de suite...
Regardant l'agent Agerty s'éloigner dans le couloir, à la recherche du professeur Soral, la jeune femme laissa échapper une larme, réalisant que sa nouvelle vie ne serait en vérité pas vraiment la sienne.


Chapitre 2 : Johanna

Les projecteurs de lumière surplombant la table d'opération éclairaient parfaitement le champ opératoire, permettant non seulement à l'équipe de Soral d'intervenir en parfaite visibilité, mais également à l'agent de la CIA John Agerty d'assister à l'opération. La première victime dont le meurtre n'avait pas été résolu s'appelle Johanna Sands. La transplantation de ses cellules mémorielles dans le cortex antérieur de Serena donna un frisson à Agerty, peu rompu à ce genre d'intervention.
L'émotion passée, il se retira, afin de préparer la prise de contact avec une nouvelle Serena, dont la mémoire serait désormais celle de Johanna. Il ne savait pas vraiment à quel genre de réaction il devrait faire face. Soral lui avait tout de même indiqué, au cours d'un de leur nombreux entretiens, que certains symptômes ressembleraient à ceux d'une schizophrénie aigüe. Il était prévenu, mais force est de constater que l'anxiété qui l'habitait, à quelques heures de découvrir les conséquences de ces choix, n'avait de cesse de l'assaillir.
Il finit par recevoir un appel du bloc : l'opération s'était parfaitement déroulée. Il pourrait recevoir la jeune patiente dans son bureau quelques heures plus tard. Par mesure de bon sens, le médecin lui proposa de repousser au lendemain, ce qu'accepta l'agent.
Une matinée radieuse accueilli la jeune patiente Serena Lewis dans le bureau que l'équipe du professeur Soral avait mis à disposition de l'agent Agerty. Ce dernier reçut dans des parfaites conditions de confort la jeune femme amnésique.
– Bonjour Serena, asseyez-vous... Comment vous sentez-vous ce matin ?
– Pourquoi m'appelez-vous Serena ?
– C'est votre prénom, vous ne vous souvenez plus ?
– En fait, c'est un peu flou dans ma tête. Je me rappelle mon nom, mais je me rappelle en avoir deux distincts. Je suis à la fois Serena et Johanna.
– C'est normal. Vous vous rappelez la discussion que nous avons eu avant-hier à propos des crimes non élucidés sur lesquels enquête la police de San Francisco ?
– Oui, mais quel est le rapport avec moi ?
– Qui parle ? Johanna ou Serena ?
– Les deux, en fait.
– Je vais être direct. Johanna est morte il y a une semaine, assassinée pas loin de chez elle par quelqu'un dont vous ne savons presque rien.
– Qu'est-ce que vous racontez ? lâcha la jeune femme dans un éclair de rage, s'étant subitement redressée. Je suis là devant vous et vous me soutenez que je suis morte ?
– Serena, vous confondez vos souvenirs et ceux de Johanna !!! Revenez à la réalité !
– Mon Dieu, qu'est-ce qui m'arrive ? interrogea la jeune femme qui, reprenant conscience de la situation, tenait sa tête dans ses mains.
– Les souvenirs de Johanna ont été implantés dans votre cortex antérieur, rappelez-vous, Serena. Vous avez donc en mémoire les derniers éléments de sa propre vie, plus de la votre. Je sais ce que cela peut avoir de déconcertant.
– Vous croyez ? Vous n'en savez rien du tout !!!
– Disons que j'ignore en effet ce que vous ressentez. Il va falloir vous concentrer. Ce que nous voulons connaître, ce sont, à travers vos fragments de mémoire, les derniers instants de la vie de Johanna...

– Quelle horreur !!! Mais je suis qui, nom d'un chien ?
– Ne perdez pas les pédales maintenant, Serena. Souhaitez-vous prendre un moment de repos ? Désirez-vous un tranquillisant ?
– Non, finissons-en !
– Avant toute chose, il faut que vous vous calmiez...
– Ah !! Ma tête !!
– Vous avez mal ?
– Non, c'est juste que je vois des souvenirs défiler devant mes yeux, mais je ne sais pas s'ils sont réels ou si je les imagine...
– Ils sont réels, mais ce sont ceux de Johanna, rappelez-vous...
– C'est complètement dingue cette histoire. Je peux avoir à boire ?
– Bien sûr. Je vous fais apporter ça. Si vous préférez, je vous retrouve dans votre chambre, nous serons plus au calme pour parler.
Alors que Serena était retournée dans sa chambre, le professeur Soral passa un appel à l'agent Agerty, lui suggérant d'aller faire un tour en ville, pour changer de cadre dans lequel la jeune femme évoluait désormais depuis plusieurs jours. Agerty décida finalement de partir avec Serena dans le centre de San Francisco.
Sur un des quais de Fisherwan's Warf, Serena et John déambulaient, afin de tenter de retrouver une certaine sérénité.
– Les souvenirs vous reviennent, Serena ? Vous n'avez pas dit un mot depuis que nous sommes partis du centre de recherches.
– J'ai de très nombreuses images qui me sont revenues en mémoire.
– Vous pouvez les dater ?
– De ce que j'en ressens, il s'agit surtout des derniers instants de vie de Johanna. Elle ne doit même pas réaliser qu'elle est morte. J'ai rencontré une incapacité totale à prendre en compte cette réalité lorsque je me suis réveillée après l'opération.
– Je sais, ça vous a immense fait un choc.
– Ah ça oui ! Vous n'imaginez pas à quel point. Manifestement, sa mémoire a pris un moment le pas sur ma raison, et je me suis vue à sa place, me demandant pourquoi on disait que j'étais morte, parce que j'ignorais totalement que c'était la réalité de mon état à ce moment-là.
– Que pouvez-vous me dire sur ces dernières visions ?
– C'est flou, mais je distingue plusieurs choses : un visage, une adresse, et un endroit qui ressemble à un parc.
– Le corps de Johanna a été retrouvé dans un parc... Attendez, j'ai un photo du lieu du crime. J'ai été exceptionnellement autorisé à vous la montrer dans le cadre de notre expérience.
Regardant la photographie, Serena s'immobilisa soudainement. Agerty comprit qu'elle venait de reconnaître le lieu qu'elle gardait en mémoire. Elle finit par décrire par quel côté elle y était entrée. Johanna courait, parce qu'elle était poursuivie par un homme, dont elle se rappelait parfaitement le visage. En effet, un inconnu avait tenté de l'agresser en pleine rue, armé d'un couteau. Elle était parvenu à se débattre suffisamment pour lui échapper, avant de se faufiler par la grille d'entrée du parc qui n'avait pas été verrouillée.
L'agent Agerty sourit, car il savait que l'enquête venait de faire un immense bond en avant. A l'aide d'un portrait-robot de l'homme, il serait très aisé de retrouver le suspect du meurtre et de le faire passer aux aveux. Il décida donc de raccompagner immédiatement Serena au bureau afin de mettre à profit son logiciel ultra-perfectionné de reconnaissance et de reconstruction faciale. Celui-ci était devenu un joyau depuis 2019, tant sa précision et sa fiabilité avaient fait leurs preuves.
Quelques heures plus tard, c'est armé d'un portrait ultra détaillé que l'agent Agerty se rendit au commissariat central de San Francisco. Peu fier de lui, il plaqua sur le bureau de l'inspecteur en charge du dossier Sands la photo, établie d'après les descriptions établies par Serena. Après avoir passé le portrait dans plusieurs bases de données simultanément à une vitesse géométrique, un nom ressortit. Il s'agissait d'un homme avec un certain nombre d’antécédents de violence, connu des services de police, qui n'avait jamais pu être arrêté, faute de preuve.
– Je vous tiens au courant dès qu'on a du nouveau, Agerty, tança l'inspecteur Frey à l'endroit de l'agent Agerty dont il s'imaginait qu'il empiétait sur ses plate-bandes.
– Pas de souci. Faites-le parler, et dites-moi si c'est bien lui...
– Je vous appelle.
Sur la route du retour au centre médical Soral, Agerty ne cachait pas sa satisfaction, mais enjoignit Serena à ne pas se réjouir trop vite. De plus, la jeune femme se plaignait de ne pas pouvoir contrôler ses souvenirs. Elle finit par se demander si l'opération serait réversible. Un appel sonna dans la voiture, avant même leur retour à bon port. Frey avait retrouvé l'homme décrit par Johanna, d'après ses souvenirs d'outre-tombe. Il n'avait aucun alibi, et un témoin de la scène qui jusque là avait été ignoré, avait pu établir avec certitude la présence du suspect sur les lieux du crime. L'opération se présentait comme un véritable succès.
Grisée par cette réussite et cette vengeance à froid, Serena comprit qu'elle pouvait apporter beaucoup aux victimes. Elle s'empressa finalement elle-même de convaincre Agerty de pousser l'expérience un peu plus loin. De retour à l'institut Soral, le chercheur, l'agent et elle, décidèrent de renverser l'opération précédente et de greffer à la jeune amnésique les cellules mémorielles de la seconde victime.


Chapitre 3 : Mel

Mel Assange avait été retrouvée morte sur une plage. Elle avait vingt-deux ans, et venait tout juste de fêter la fin de sa dernière année d'université. Au cours d'une soirée, elle était partie avec un jeune garçon, que personne n'avait pu identifier. Le corps avait manifestement été déplacé sur la plage pour faire croire que c'était le lieu du crime, mais la reconstitution de la soirée avait démontré qu'elle avait en réalité été tuée non loin du campus de UCSF, l'Université de San Francisco.
Devant le cas de Mel, Serena réagit beaucoup plus rapidement, et l'opération chirurgicale n'attendit pas. Soral relança son processus révolutionnaire, et la jeune femme ressortit vite du bloc. Mais cette fois-ci, le réveil fut beaucoup plus agité. Loin d'être endolorie par les anesthésiants, elle sauta presque à la gorge d'Agerty qui, une nouvelle fois, se trouvait à son chevet.
– Ah ! Je vais te faire la peau !!! Pourquoi t'as essayé de me tuer ???
– Serena, calmez-vous ! Je vous en prie, c'est moi, John Agerty !
– Je te connais pas !!!!! Crève !!!
Finalement, après que l'infirmière anesthésiste eut administré une dose massive de sédatif à la jeune femme, Serena retomba dans le sommeil comme une pierre. Elle finit par se réveiller quelques heures plus tard, sujette à une lancinante migraine. John était toujours là.
– Vous vous sentez mieux Serena ?
– Oh mon Dieu ! J'ai tellement de souvenirs en tête ! Vous n'imaginez même pas. Cette fille...
– Mel.
– Oui, Mel... C'est incroyable ce qu'elle a gardé en mémoire comme détails de sa vie juste avant ce dramatique moment à la fête.
– Vous voulez m'en parler ? La police n'a pas beaucoup d'indices, à part ce bouton qu'on a retrouvé dans la paume de sa main. La rigidité cadavérique l'aura sûrement caché à son agresseur qui a détalé comme un lapin une fois son forfait commis...
– Je me rappelle en effet avoir saisi dans la main le bouton d'une veste. D'un blazer il me semble.
– Vous avez vu l'agresseur, son visage ?
– Évidemment, les souvenirs sont très nombreux. Je sais même qui c'est. Allez chez un certain David Bose, vous trouverez dans son armoire un blazer noir, avec un bouton manquant, ou alors qui vient juste d'être changé. David était un garçon qui me courrait après depuis des semaines.
– Qui courrait après Mel, rappelez-vous, Serena. C'est parfait, je vais mettre la police de San Francisco sur le coup. Ils possèdent déjà la pièce à conviction, ils pourront aisément faire le lien avec le jeune Bose. Merci pour ces informations, Serena.
– Dites-moi agent Agerty...
– Quoi, Serena...
– Vous croyez que ça peut marcher longtemps cette histoire ?
– Que voulez-vous dire ?
– J'ai peur que tout se mélange. Je ne sais plus à qui appartiennent tels ou tels souvenirs.
– Je vous avoue que je n'en sais rien. Tout ce que je sais c'est qu'il reste une jeune femme qui a subit le même sort que les deux autres. Défenestrée, on n'a jamais pu établir l'identité de son assassin. Celui-ci court toujours, et compte tenu des résultats que nous avons déjà obtenus, je trouve cette idée intolérable.
– Vous avez raison.
– Je vous tiens au courant pour David Bose.
Quelques jours plus tard, David Bose fut formellement inculpé du meurtre de Mel Assange. Le bouton arraché retrouvé dans la paume de la jeune fille provenait en effet de sa veste. Désormais, la technique révolutionnaire de résolution de crimes mise au point par la CIA semblait obtenir cent pour cent de résultats significatifs.
Auréolée de ce nouveau succès, Serena décida de son plein gré de tenter une dernière fois l'opération pour permettre de retrouver la trace du meurtrier de Salome Pasquale, retrouvée morte en bas de son immeuble, probablement défenestrée par son agresseur. L'opération se déroula à merveille, menée de main de maître par Soral et son équipe de savants fous. Mais dès son réveil, les choses semblèrent avoir subitement changé pour Serena : son comportement était moins volubile qu'à l'accoutumée.


Chapitre 4 : Salome, au-delà au raisonnable

John Agerty rejoint Serena dans sa chambre peu de temps après son opération. Il fut très surpris par le comportement de la jeune femme, habituellement joyeuse, malgré l'impact non négligeable de son amnésie sur sa vie en général. Serena paraissait désormais craintive. Lorsque l'agent l'approcha, elle se blottit au fond de son lit, comme pour s'en protéger. Il entama la conversation avec toute la douceur dont il se sentait capable, mais rien n'y fit, la jeune femme sembla ne pas le reconnaître.
Après quelques heures, elle se laissa apprivoiser, mais conserva tout de même quelques distances. L'agent rencontra quelques difficultés à entrer intimement en contact avec la jeune femme.
– Serena, rassurez-moi, vous vous souvenez toujours de moi ?
– Oui, John, bien sûr.
– Alors qu'est-ce qui provoque ce retirement ?
– Je ne sais pas, je ne me sens pas vraiment à l'aise ici.
– Vous vous rappelez sans doute ces derniers jours, les hommes que vous avez contribué à mettre derrière les verrous ?
– Oui très bien. Mais je me rappelle surtout Garry...
– Son ex-mari ? Vous êtes certaine ? Quelles images avez-vous en tête ?
– Tout est très clair. Garry harcelle Salome, il veut la reconquérir, encore une fois. Je le vois très nettement dans mes derniers souvenirs, il la traque, il parvient à ouvrir la porte et dans un ultime mouvement de colère, il la pousse par la fenêtre.
– Je sais, il était très violent, il n'a pas arrêté de la frapper. Malgré cela, elle n'a jamais trouvé la force de porter plainte. La police de San Francisco lui a dit qu'un jour il finirait par la tuer. A près le drame, pourtant, elle n'a jamais pu rassembler de preuve contre lui. Avez-vous des souvenirs des derniers instants de la vie de Salomé, est-ce qu'il était présent à ce moment-là ?
– Il était là, je l'entends encore hurler... Mais je ne peux pas en dire plus pour le moment. Vous voulez bien me laisser tranquille ?
– Oui, bien sûr Serena. Ce que je vous propose, c'est de de vous reposer. Pendant ce temps, je vais reprendre l'interrogatoire de Garry. Manifestement, il y a quelque chose qui ne va pas...
– Merci John.
Après avoir pris congé de la jeune amnésique, l'agent de la CIA Agerty décida de rencontrer l'agent de charge de l'affaire Salomé, Dirk Van Zant. Au poste de police de Vallejo, non loin de San Francisco, les deux hommes convoquèrent Garry, l'ex-mari de Salomé, confiants dans le fait qu'il était présent le jour du drame, celui où Salome fut retrouvée morte au pied de son immeuble.
L'interrogatoire se déroula sans la présence de l'avocat de Garry, qui était venu de son plein gré, prêt à raconter sa vérité. Les questions portèrent sur sa personnalité et sa propension à la violence, sur son insistance connue de tous à vouloir reconquérir son ex-femme et enfin sur son emploi du temps le soir du crime.
S'il n'avait pas d'alibi, il était pourtant impossible aux policiers de prouver qu'il était sur place. Lorsque fut abordé le sujet du modus operandi, Garry sembla se cabrer et monta sur ses grands chevaux.
– Vous savez qu'elle a été défenestrée, Salomé ? Lança Dirk à Garry
– Évidemment, je suis venu sur place quand j'ai appris.
– Pourtant, vous étiez sur place le jour où elle est morte, nous avons un témoin ! invectiva alors violemment Agerty pour le pousser dans ses retranchements.
– Avouez, vous étiez sur place !
– Oui ! J'y étais ! J'étais furax, elle voulait même pas me parler. Elle s'était cadenassée dans son foutu appartement, et elle répondait jamais à mes appels. Alors cette nuit-là j'ai décidé d'y aller.
– Pourquoi n'en avoir pas parlé à la police ?
– Parce que j'avais peur qu'on m'accuse. Et apparemment, j'avais raison !!!
– Bien sûr qu'on vous accuse ! Vous lui avez crié dessus, elle était paniquée ! Vous avez défoncé la porte et vous l'avez poussé par la fenêtre.
Dirk Van Zant interrompit brusquement Agerty et lui chuchota à l'oreille. Il lui révéla que la porte n'a jamais été enfoncée.
– Vous aviez les clés de son appartement, Garry ? Reprend l'agent de la CIA
– Comment je le aurai eues ? C'est n'importe quoi !
– Salomé était terrorisée... Vous êtes rentré et vous l'avez poussée !!
– Mais non ! Salomé était complètement folle. Elle flippait dès qu'elle me voyait. Quand elle m'a vu entrer dans la pièce, parce qu'elle avait oublié de ferme à clé, elle a reculé, je suis arrivé vers elle pour la retenir quand elle basculait dans le vide. Je vous dit qu'elle a sauté en me voyant ! J'y suis pour rien. Elle était complètement névrosée ! (…) Faites ce que vous voulez, après tout, ça n'a plus d'importance. Arrêtez-moi si ça vous chante.
Après tout, la déclaration de Garry semblait coller avec les inquiétants signes qu'avait laissé entrevoir Serena après sa toute dernière opération. Et si Garry disait la vérité ? Et si en fin de compte Salomé n'avait pas été poussée, mais qu'elle avait sauté pour échapper à un ex-mari qu'elle ne voyait plus que comme un fou capable de la battre à mort ?
Prenant peur, l'agent Agerty sortit de la salle d'interrogatoire et fila prendre sa voiture sur la parking. Après avoir roulé à toute allure, il arriva à l'institut de recherches Soral et se rua dans la chambre de Serena. Le professeur Soral fit barrage et l'empêcha d'entrer. Un peu plus loin, il vit la fenêtre ouverte et les policiers qui s'y penchaient pour analyser le corps de la jeune femme tombée trois étages plus bas.
Soral lui rapporta que voulant entrer dans la chambre, il avait entendu Serena crier « laisse-moi, Garry, laisse-moi, où je mets fin à mes jours, définitivement, cette fois-ci. La dernière fois que j'ai sauté n'a pas suffit. Cette fois-ci, ce sera la bonne ! Plus jamais je ne serai à toi ! » La porte était verrouillée de l'intérieur. Le temps pour Soral d'appeler à l'aide, la jeune femme avait mis fin à ses jours, pensant qu'un certain Garry allait de nouveau attenter à sa vie. Elle ne pouvait plus le supporter. Salomé avait pris le dessus sur Serena.

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Lecture aléatoire

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