Résurgence



Nouvelle écrite par Jean-Noël BERTORA dans le style Vécu



Vous aimez cette nouvelle ? Partagez-là !
image3

Un de nos partenaires

SOLUTION - TRADUCTION
Traduction professionnelle
Pour tout type de projet

Les souvenirs d’enfance remontent toujours à la surface de nos vies. D’ailleurs le mot lui-même est significatif : sous … venir. Cela vient par-dessous, une résurgence, une onde qui n’en finit pas de resurgir.
Et bien voilà, aujourd’hui l’onde est là, elle me prend à bras le corps, elle m’emporte vers des âges lointains.
Je suis un enfant j’ai 10 ou peut être 12 ans. Le jardin de la maison de Mme V… où j’habite fait face à la plus belle montagne du monde, la dent de l’Arclusaz en Savoie. Tous les jours, en sortant de la maison, sur le petit perron qui précède l’escalier amenant au jardin, mon regard se pose sur la montagne. Elle me domine, elle s’impose à moi, elle m’imprègne de sa majesté.
Je n’ai jamais eu de mentor, peut être suis je trop convaincu de ma propre personnalité pour me laisser guider par d’autres.
Pourtant j’ai une référence, c’est la montagne de l’Arclusaz.
A l’ère de l’informatique omniprésente, omnipotente, saturante, je dirais que ma vie s’ouvre tous les jours sur une « page d’accueil » où trône la dent de l’Arclusaz en fond d’écran.
Que n’ai-je joué dans ce jardin, hiver comme été, dans le froid et la neige, au milieu des fleurs, des fraises et des framboises. Je me revoie toujours seul mais jamais dans l’ennui. J’y ai vécu des aventures extraordinaires.
Chevalier, templier, j’ai sabré tous les sarrasins qui envahissaient le carré d’asperge à droite du jardin.
Légionnaire de la IIIème légion, j’ai défendu les remparts de ma ville sous les assauts des hordes barbares, perché sur le mur du fond qui séparait le jardin du bas du jardin du haut.
Avec un chapeau de brousse récupéré dans le grenier (le galetas comme on dit dans les Alpes), j’étais alors, dans la chaleur d’un mois d’août, un parachutiste du corps expéditionnaire, dans la jungle indochinoise, aux prises avec un bataillon vietminh habilement dissimulé derrière les plans de rhubarbe.
Dans la neige abondante d’un mois de février, je marchais péniblement, trappeur du grand nord canadien, j’allai relever les pièges où étaient tombés les renards argentés et autres castors peuplant le jardin du haut.
Lors des grands vents d’automne, je montai sur la terrasse tout en haut de la maison, et là les deux mains posées sur la balustrade, capitaine d’un trois mats, je maîtrisais la manœuvre en pleine tempête, véritable Horatio Hornblower sans faille et sang froid permanent.
Je ne pensai pas une seule seconde à l’image que je pouvais donner aux rares passants de la petite rue qui devaient regarder avec étonnement cet enfant immobile dans le vent et la pluie, le regard perdu sur l’horizon.
Quand Mme V… venait parfois, un jeudi midi, me chercher pour manger et qu’elle me demandait ce que je faisais depuis des heures perché sur une branche du lilas à droite de l’escalier qui descendait à la maison du bas, je ne pouvais pas lui avouer que j’étais un pilote de Spitfire qui venait, à l’instant, d’abattre son deuxième Messerschmitt 109 au dessus de la Manche. Alors à l’aulne de ce que m’ont répondu souvent mes enfants je marmonnais un peu confus « Heu rien, je m’amuse. »
Tous les livres que je lisais en abondance se sont retrouvés à un moment ou à un autre dans le jardin, sur un arbre, sur une terrasse, dans les framboisiers du haut, sur le mur du fond. Il ne suffisait de presque rien, un bout de bois, une ficelle, un chapeau, pour que mon esprit fasse le reste et que je sois projeté dans mon imaginaire. Un temps hors du temps, un lieu hors de l’espace, un monde totalement inaccessible à tout autre que moi.
La montagne, le jardin, ses occupants furent ma famille, toute ma famille durant cette période, celle de l’enfance, celle qui resurgit encore aujourd’hui.

Mme V…, petite femme toujours en mouvement, toujours vêtue d’une blouse, bien pratique pour tous les travaux ménagers, ses cheveux courts, son nez un peu fort, ses yeux noirs si chaleureux, Mme V…fut ma mère de substitution puisque la mienne n’avait pas le temps, ou si peu. Ses enfants, surtout Gil, des grands frères et sœur que j’admirais. Moi, l’enfant de 7 ans étranger à la famille, venu un jour de l’année 1960 en pension (ou en nourrice) et qui y est resté jusqu’à ses 15 ans. Elle ma lavé encore petit, tout nu, assis dans le grand évier de la cuisine, ses gestes brusques cachaient une douceur rentrée. Jamais je ne me suis senti gêné, il y avait de la tendresse même dans le savon qui me piquait les yeux.
Que dire de M. V…, le père. Il était artisan serrurier, grand maître de l’atelier en bas de la rue Jean-Louis B…... Il m’a pesé sur la balance à fléau qui lui servait à peser la ferraille, il m’a mesuré à côte de la perceuse sur pied plus grande que moi. A chaque fois, c’était un grand moment de plaisir partagé. L’impatience nous gagnait tout les deux quant arrivait l’instant de la mesure. De combien de kilos avais je grossis ? De combien de centimètres avais je grandis ? Et c’est en riant qu’il notait avec application sur une feuille cartonnée, avec un crayon de bois bien taillé, la date, le poids, la taille, fier de ma croissance, heureux de me voir profiter du grand air de la montagne, de la saine nourriture et de l’attachement qu’il me portait.
M.V… est mort, je devais avoir 10 ou 11 ou 12 ans, je ne me souviens plus. C’était un soir d’été je crois. Alors que la maison s’endormait paisiblement comme à l’accoutumée, des cris m’ont réveillé. C’était Mme V… sortie sur le balcon, qui appelait, affolée, Colette et Jacques qui dormaient dans la chambre du haut, dans le galetas. Je suis sorti de mon lit, j’ai franchi la porte qui me séparait de la chambre. J’ai vu alors M. V… qui râlait allongé sur le dos, je me suis penché sur lui. Il est mort, je crois, ses deux grands yeux bleus rivés dans les miens.
J’ai toujours pensé que j’étais la dernière vision qu’il avait emportée dans la mort. Encore maintenant, en écrivant ces mots qui me paralysent, je regrette oh combien je regrette que ce ne fut sa femme ou ses enfants, la dernière image de sa vie.
J’ai parfois, au cours de songes tourmentés, deux grands yeux bleus qui déchirent mon sommeil.

Certes j’ai connu depuis bien d’autres choses, bien d’autres gens qui m’ont marqué, des êtres que j’ai aimés, que j’aime encore, mais l’onde de ces souvenirs vient de temps en temps comme aujourd’hui, secouer ma carcasse qui commence à vieillir pour en faire tomber un peu de superflu.
Alors, je ferme les yeux, j’essaie de revoir le jardin de Savoie et pour un moment, je retrouve mes dix ans, je prends la barre d’une frégate et je vogue vers les mers du sud.

image1

Lecture aléatoire

Envie de flâner au fil des pages et de découvrir des récits, des histoires et des personnages au hasard, c'est par ici.



Merci à nos partenaires

Les partenaires qui soutiennent Nouvelles-Persos nous permettent d'y consacrer du temps, et donc de gérer le site dans l'intérêt des auteurs et des lecteurs.
Merci à eux.

Actualités

Mises en ligne, news, infos...


Statistiques

Nouvelle-Persos

Une nouvelle est une oeuvre littéraire proche du roman, mais qui s'en distingue par sa brièveté, le petit nombre de personnages, la concentration et l'intensité de l'action, le caractère insolite des évènements contés.