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Un bébé sinon rien


Auteur : Kikou

Style : Noires




« Vivre sans bébé, c’est s’endormir sans espoir de se réveiller ».

La phrase en lettres rouges se réfléchissait dans sa tête. Pierre et ses perpétuelles obsessions lui sortaient par les yeux. Son esprit, toujours dans les brumes nocturnes, n’arrivait pas à l’oublier. La glace toute entière était occupée par elle. Ses efforts pour l’effacer n’avaient fait que l’amplifier. Les lettres dégoulinaient maintenant comme si Dracula s’était acharné sur elles. Inutile d’espérer se maquiller.
Un an que Pierre voulait un bébé ; un an qu’elle lui refusait obstinément. Plus il en parlerait, plus elle dirait non.
Rien que par plaisir.
Lui faire un enfant reviendrait à engendrer un double de lui. Impossible. Au lieu d’en créer un autre, elle aurait aimé casser l’original, le faire disparaître à tout jamais de sa vie, l’anéantir. Assise devant la glace de la salle de bains, ses mains broyaient le vide, le réduisaient en poussière.
Oui, elle voulait le réduire en poussière, l’émietter comme du pain et l’avaler en le noyant avec son vin préféré : un bordeaux cru bourgeois d’un millésime rare. Il marinerait dans son estomac avant de s’évacuer dans la fosse septique.
Elle en sourit d’aise.
Elle aurait dû se méfier. Son minois attrayant cachait des idées idiotes. Ses premières paroles avaient été de lui proposer la maternité :
- Vous seriez jolie ronde d’enfant.
Il avait dû expliquer la formule qui l’avait finalement émue.
Elle s’était mise à regarder les rondeurs d’enfant que les autres femmes arboraient sans parvenir à s’imaginer à leur place. Son ventre plat avait des charmes qui plaisaient.
Ils plurent à lui aussi. Mais chaque fois qu’ils croisaient une femme enceinte, ses yeux voguaient ailleurs, vers ces îles de tendresse qu’ils abordaient ensemble quand ils faisaient l’amour. Dans ces moments-là, son premier geste était de caresser son ventre, de le mimer gros et de dire :
- C’est ce soir que nous le faisons ?
Ses élans vers lui lui évitaient de répondre mais elle avait pris soin de se faire poser un stérilet pour plus de précaution. Il avait parfois des désirs difficilement contrôlables.
Chaque soir, avant l’étreinte, il posait la question et chaque soir, elle répondait par un élan. Mais ses emportements ne lui suffirent plus ; il exigea des explications. Alors, elle en inventa une :
- Je suis stérile.
- Tu es sûre ?
- Le gynéco est formel.
- Tu as vu d’autres spécialistes ?
- A quoi bon ?
- Il ne faut jamais se fier au premier venu.
- J’ai confiance en lui.
- Moi pas.
Il n’avait pas précisé si ses doutes allaient au gynéco ou à elle. Peut-être aux deux.
Au lieu de faire le tour des spécialistes de la ville, il l’emmena au jardin public. Là où pullulent les générations futures, du landau au VTT acrobatique, des premiers pas au footing familial. Sans commentaires, sans attendrissements inutiles. Pour profiter du bon air pur, des premiers rayons du soleil, de l’animation joyeuse.
Ils s’assirent sur un banc. Il résistait au délire qui battait son cœur, à l’ivresse des émois enfantins en la tenant par la main qu’il serrait trop fort. Elle se dégagea :
- On se retrouve près du jet d’eau tout à l’heure. J’ai besoin de réfléchir.
Au moment où il croyait avoir gagné, au moment où il s’estimait délivré de son obsession, une jeune femme vint s’asseoir près de lui. Elle portait son bébé contre sa poitrine. Ses yeux riaient de tendresse et d’amour maternels. Ils lui firent mal.
Elle prit son bébé dans les bras, le berça doucement en imitant le ballottement qui l’avait endormi.
Alors, il ne put réprimer le geste qu’il s’interdisait depuis deux heures : il tendit la main vers le front à peine chevelu.
- Vous voulez le prendre ? Ca me reposera.
La jeune fille l’installa dans ses bras qu’il referma maladroitement. Par instants, la bouche ouverte du bébé exhalait son haleine contre sa chemise entrebâillée. Il ressentait alors les effluves de sa respiration tranquille qui l’apaisait aussi.
Il aurait donné tout l’or du monde pour conserver intacte ses relents de nourrisson. Il en imprégnait ses narines pour s’en repaître plus tard lorsqu’il devrait le quitter.
L’enfant ouvrit les yeux, sourit. Il émit un borborygme dans lequel il crut percevoir le mot qu’il désirait : papa.
- Vous n’en avez pas ?
- Mon amie n’en veut pas.
- Mon ami non plus. C’est pour ça qu’il m’a quittée. Quand il a su que je l’attendais, il est parti.
Il s’en sépara à contrecœur, en souriant de son bonheur fugace.
- Qu’est-ce que tu fabriques ? Ca fait une demi-heure que je t’attends. On devait se retrouver près du jet d’eau...
- Ah oui, c’est vrai !
- Pourquoi tu tiens tes bras comme ça ? On dirait que tu portes un bébé. T’es vraiment obsédé...
Inconsciemment, il continuait de le bercer.
Tout en marchant, elle le prit par la taille, posa sa tête contre sa poitrine.
- Non seulement, tu le berces mais en plus tu le sens. Dès qu’on est rentrés, tu prends une douche.
Il ne répondit pas mais il venait de décider de ne plus se laver tant que l’odeur persisterait.
- Et moi, tant que tu pueras le bébé, je ne dors plus avec toi !
Ils firent chambre à part. Il se lavait juste pour ne pas sentir, juste pour être inodore. Dès la première nuit, il s’était roulé dans des draps frais pour les imprégner de son odeur à Lui. Et chaque nuit, il Le retrouvait intact. Il évita toute eau de toilette qui eût pu dénaturer son souvenir. Très vite, sa chambre empesta le bébé. Il ouvrait la porte à moitié, entrait précipitamment et la refermait aussitôt. Il respirait alors profondément et s’écroulait dans ses draps, dans leurs draps. Il n’aérait plus, ne lavait plus ses vêtements.
Et puis, un jour, il trouva la chambre, la fenêtre ouvertes. Les draps changés. Elle l’attendait son vaporisateur en main.
- Si tu me touches, j’appuie.
Une course-poursuite s’engagea. A chaque fois qu’il croyait l’avoir rejointe, elle se faufilait entre ses doigts en projetant dans ses narines une effluve d’Ysatis. A un moment, il crut qu’il la tenait mais sa jupe craqua. Il s’empêtra les pieds dedans, tomba. Elle en profita pour s’asseoir sur lui, arracha sa chemise, l’inonda de parfum.
Alors, il resta à terre sans bouger. Vaincu.
Elle sortit, triomphante, de la poche de son chemisier, une lettre : « Je soussigné, docteur Velot, certifie, qu’après l’avoir examinée, Mlle Davers présente tous les symptômes d’une stérilité définitive ».
- Tu vois, hein, tu vois : mon gynéco l’a écrit noir sur blanc : je suis stérile, STERILE, comprends-tu ? DEFINITIVEMENT STERILE !
Il ouvrit les bras. Elle s’enlisa dedans.
- Tu pues l’Ysatis ! Va te laver.
Ils reprirent leur vie de couple, leurs nuits de tendresse mais le lien qui les unissait s’effilochait. Il ne parlait plus de son désir d’enfant mais il rêvait à Lui. Il ne faisait plus le geste de la maternité mais elle le devinait.
Il évitait les menottes plissées, les regards interrogateurs, les babils attendrissants.
Au fond de lui, cependant, un doute subsistait.
Depuis trois jours, la phrase la hante. Indélébile, tenace. A peine réussit-elle à l’effacer qu’il l’inscrit de nouveau comme pour lui faire honte ou lui donner des remords. Mais il aura beau faire, même la menacer, elle ne lui fera pas d’enfant. Jamais.
Perdue dans ses pensées, elle n’a pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Il est déjà derrière elle, une lettre à la main : « Je soussigné, docteur Velot, reconnais n’avoir jamais examiné Mlle Davers et avoir fait un faux sous la contrainte ».
Elle n’a pas vu la cordelette qui entrave son avenir et lacère son cou. Son joli cou qu’il a depuis longtemps envie de serrer.
Il inscrit sur la glace : « Vivre sans bébé, c’est s’endormir sans espoir de se réveiller ». Ce n’est pas une obsession, c’est une épitaphe.





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