Tristes souvenirs



Nouvelle écrite par Sébastian LE GALL dans le style Vécu



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Une larme d’amertume.

C’est aujourd’hui que je me décide. Peut-être l’écriture m’aidera-t-elle à guérir, à rendre cette amertume agréable aux bords de mes lèvres.
Ce dont je me souviens prioritairement, c’est cette chaleur. Une chaleur étouffante, davantage qu’à l’accoutumée. Il est vrai qu’au bord du Sahel, dans le petit village de Laï, de fortes températures ne sont pas étonnantes. Pourtant, en ce jour qui fut le premier de ma nouvelle vie, sueur et soif étaient bien plus présentes que tout autre jour en ce lieu.
Ce jour démarra de manière on ne peut plus banale, et, je l’appris quelques heures plus tard, se finirait bien à l’opposé, de manière extraordinaire, d’un fait que je ne pouvais prévoir et anticiper. Non pas que l’acte en lui-même soit surprenant, mais pour moi, impensable et impossible dans mon univers d’enfant d’alors.
Du besoin d’eau découle d’abord mon souvenir de mes allers et retours durant toute la matinée au point d’eau. Ce point d’eau se situait à trois kilomètres au sud-est du village, point d’eau m’obligeant à marcher et marcher encore sous ce soleil si lourd sur mes frêles épaules et pesant si fort sur mes pauvres pieds, vierges de tout tissu, enfonçant un peu plus à chaque pas ces petits gravillons, ces cailloux si durs, si piquants, si blessants, ces imperfections si résistantes, que des petons de mon âge ne pouvaient plier ou écraser. Bien sûr, l’habitude de marcher pieds nus diminuait le mal-être, augmentait la résistance de mon épiderme si sollicité. Néanmoins, la répétition annule tout ceci, et je ne pourrais faire ici le décompte du nombre de pas, accompagné de ma mère, qui me furent nécessaires pour permettre à mes proches de boire suffisamment en ce jour.
Le pays était en conflit. Cela nous parvenait de-ci de-là, au gré des arrivées de nomades et autres itinérants. Toutefois, ce conflit restait loin de nous, de notre pauvre petit village si peu attirant et si peu intéressant. Il restait donc, dans la tête d’un enfant de neuf ans, immatériel, inexistant en fait, telle une chimère que l’on ne voit jamais. J’appris pourtant que les chimères existaient.
Pour quelles raisons les évènements se déroulèrent-ils comme tel ? Sur l’instant, et pendant de nombreuses années après, je ne le sus et n’arrivai pas à l’appréhender. Aujourd’hui, je sais. La folie de l’homme. L’homme comme animal, l’homme comme prédateur, comme dominateur, comme individu noyé au milieu d’autres, voulant à tout prix émerger de l’anonymat.
Une frayeur m’envahit. Par une vision d’abord. La vue d’un groupe d’individus se précipitant vers nous, armes aux poings. Tant de fois, j’ai vu des êtres humains venir au village. Mais cette fois-ci, je sus que le danger venait avec eux. Ils en étaient les porteurs. Mes yeux apprécièrent les différents éléments qui m’alertèrent ; armes, empressement, nombre, attitude… ces signes qui ne trompent pas, même un enfant, même moi.
Tout se passa si vite. Quel but à tout cela ? Je n’en tirais aucun. Une fusillade. Des tirs répétés, à travers tout. Tout, absolument tout. Et même les êtres humains. Même mes frères. Même mes sœurs. Et même mes parents.
L’éclair disparu aussi vite qu’il était arrivé, ne laissant rien sur son passage. Ou presque. Quelques carapaces vides. Je dis carapaces, car je me suis vu ainsi. Les quelques autres aussi. Une chance qui n’en était pas une. Un corps, abimé, mais cela ne comptait que trop peu, et rien à l’intérieur. Une torpeur qui me figeait, m’empêchait de réfléchir, m’interloquait et me dépassait. Je regardais autour de moi et ne voyais que des corps horizontaux, dans des positions incongrues, parfois grotesques. De quel droit avaient-ils agi de la sorte ? Comment se pouvait-il qu’une poignée de personnes décide de la vie d’autres individus ?
J’ai décidé que tu allais mourir, ne plus exister. Tu meurs. Tu n’existes plus. Comment cela était-il possible ?

Injustice.

Ma vie avait changé en un battement de paupière. Vision habituelle d’un lieu de vie connu puis, à la réouverture, vision apocalyptique d’un monde vierge et dégingandé. La tristesse m’avait envahie à contre temps, remplaçant l’extrême peur qui occupait jusqu’alors la totalité de mon esprit. Elle ne fut pas une bénédiction. Cette solitude, ce manque si important. Le manque de mes proches, qui composaient à eux tous une grosse partie de moi-même. Une partie qui avait dès lors disparu. Le manque de mon cadre de vie, de mon environnement, de ma vie quoi.
Aujourd’hui, je suis loin de cela. Loin dans la distance, parti à l’étranger pour m’en sortir et continuer. Mais je ne suis pas loin dans mes pensées. Tout est pourtant prétexte à éviter ces pensées. Il me faut m’éloigner de cette rancœur qui forme cette boule qui bloque ma gorge, de cette folie qui risque de m’envahir à tout moment. Et dans tout cela, je ne peux me tourner vers personne. Tous mes proches sont à l’horizontale. Seul, je me suis relevé, seul je suis maintenant.
J’appris bien longtemps après que cette tuerie avait été ordonnée par le chef de la milice de mon pays, cherchant à faire accuser leur ennemi, ennemi qui était alors tout autour d’eux, et bien plus puissant qu’eux. Il leur fallait faire passer l’étranger pour un intervenant dangereux, capable des pires atrocités, afin de récupérer le territoire et d’agir selon leur bon plaisir. La soif de pouvoir, plus grande folie de l’homme, qui le pousse à des actes vils, horribles, rabaissants et immondes. Ennemi qui n’était pas mieux, lâchant des bombes supprimant autant d’hommes mauvais que de bons.
La guerre. Certains la décide, d'autres la font, d'autres encore la subissent. Et tout cela pour des raisons souvent occultes, que le peuple ne connait pas toujours et ne validerait certainement pas. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Et c'est bien cela qui m'afflige.
Je vis depuis ce jour avec cette rage intérieure qui ne pourra jamais s’exprimer, au risque de devenir comme ceux que je déteste le plus, les acteurs de la perte de ce monde, les hommes au pouvoir, qui ont le droit de vie et de mort, le pouvoir de faire ce que bon leur semble de l’autre, privant les libertés, chassant toute forme de vie en eux.
Comment peut-on décider de prendre la vie d’un autre, quel qu’il soit, et surtout… comment a-t-on pu donner ce pouvoir à certains ? Le droit d’un homme ne devait-il pas s’arrêter là où celui de son prochain commençait ?
Est-ce que je me sens mieux ? Non. Pas vraiment. Et pourtant, il me faut bien continuer. J’ai cette chance qu’au départ je n’ai pas perçue, d’avoir le droit de vivre, exploit oh combien extraordinaire après ce que j’ai vécu, qui a été ôté à tous ceux que j’aimais. Je leur dois bien ça non ?

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