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La double méprise


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie




I

Elle commençait à s’impatienter depuis quelques minutes, assise à une terrasse de café sur le front de mer et attendant son amie Rosine qui comme d’habitude, avait oublié l’heure.
Pour l’agacer encore un peu plus, il y avait cet homme sur sa droite, assis à une table légèrement en retrait, qui ne cessait de la dévisager.
Au bout d’un long moment, profitant qu’elle tournait la tête dans sa direction, il s’adressa à elle :
- « Vous êtes bien la fille de Brigitte Boucher n’est-ce pas ?
- Non, pas tout à fait, je suis Brigitte Boucher elle-même. »
Elle ne sut en cet instant précis si elle devait prendre cette méprise pour un compliment ou non. L’image qu’elle devait renvoyer d’elle-même, en particulier au travers des romans qu’elle écrivait, la vieillissait peut-être injustement. Les expériences qu’elle y rapportait ne pouvaient être aux yeux de ses lecteurs que décrites par une personne ayant beaucoup vécu, donc plus âgée qu’elle dans la réalité. Mais de là à ce qu’on la prenne pour sa fille !
En tout cas, cet homme qui maintenant s’était planté devant elle, incrédule, silencieux, continuait à la regarder fixement comme perdu dans un rêve.
- « Si vous connaissiez ma fille, vous sauriez qu’elle ne me ressemble pas vraiment.
- En fait… en fait, je ne m’adressais ni à la fille, ni même à la romancière, mais à une femme que j’ai connue, il y a très longtemps… franchement…, en vous voyant, j’ai eu l’impression de faire un saut dans le passé…que vous étiez cette femme…je dois me tromper…
- En effet, vous vous trompez, désolé de vous décevoir… Je ne vous retiens pas. Au revoir, Monsieur ! »
L’homme n’insista pas. Il s’éloigna en prenant congé poliment.
Comme son amie n’arrivait toujours pas, elle sortit un petit carnet de son sac et commença à écrire :
« Revu François. Dès qu’il s’est présenté devant moi, avec sa façon à la fois gauche et décidée, j’ai reconnu le garçon avec qui j’avais passé tout un été en Angleterre l’année de mes dix huit ans. Pour nos parents respectifs, nous étions venus perfectionner notre anglais. Nous passions en réalité la majeure partie de nos journées, enfermés tous les deux dans un grand camping- car, dans une banlieue verdoyante de Londres, nous explorant mutuellement, riant de tout, certains que l’avenir nous appartenait.
J’ai revu François mais c’est un autre. Je ne parle pas de son physique encore que sa silhouette se soit bien épaissie, et ses cheveux se sont clairsemés. Sa voix non plus n’a pas changé mais qu’elle était loin la flamme qui animait son regard lorsque nous étions l’un près de l’autre ! Le garçon que j’ai connu aurait été incapable d’une telle attitude insistante comme celle de toute à l’heure lorsqu’il me dévisageait. Le premier regard aurait du suffire pour la reconnaissance...
Tous ces jours qui se sont passés sans que nous n’existions plus l’un pour l’autre, sont comme un cyclone qui aurait détruit totalement un paysage. Un bout du continent s’est détaché de l’autre partie à tout jamais.
Certes il a appris que j’étais romancière, peut-être a t il cherché à en savoir plus sur la vie que j’ai menée.
Lui-même, qu’a t il bien pu faire pendant tout ce temps ? A l’époque, il était étudiant en droit et épris de liberté. Pour lui et pour les autres. Mais nos chemins se sont décroisés très vite, sûrement à cause de son besoin de liberté.
L’image que je garde de lui est belle. Je veux la garder intacte. Il me semble bien que je fus amoureuse pour la première fois avec lui.
Comment oublier quand nous partions à Londres, nos promenades dans les parcs, de préférence aux heures les plus insolites.
Il nous arrivait souvent d’y dormir la nuit quand nous avions dépassé l’heure du dernier train de banlieue à Victoria station. C’est là qu ’ il a fait mes premières photos de femme. C’était au moment de la sortie de "Blow up", il se prenait pour Antonioni. Cet été là fut en effet comme un éclair, comme un éclat de lumière dans sa fulgurance et dans son intensité. »
Son amie n’étant toujours pas arrivée, elle referma consciencieusement son carnet puis alla téléphoner à l’arrière du bar pour vérifier si au moins elle était bien partie de chez elle.
A son retour, elle trouva un billet blanc plié en deux et glissé entre tasse et soucoupe.
« Je me suis trompé en effet et je vous ai trompé. Je ne suis qu’un de vos lecteurs et j’ai eu l’outrecuidance de me prendre pour l’un de vos personnages, pardonnez moi… »


II

Elle était assise à une terrasse en attendant que Rosine, l’amie de sa mère, ne la rejoigne. L’heure du rendez-vous était déjà largement dépassée.
Un homme était assis à une table voisine et ne cessait de la dévisager. Lorsqu’il repoussa sa table pour se lever, elle en fut soulagée mais seulement pour un bref instant. Il s’approcha puis se planta en effet devant elle en s’inclinant posément :
- « Vous êtes bien Brigitte Boucher n’est ce pas ?
- Ah non, je suis sa fille ! »
Devait-elle se féliciter de cette méprise ? Après tout, sa mère était surtout connue par ce qu’elle écrivait, non par son physique ni par son âge. Il n’y avait donc pas de gêne à être prise pour sa propre mère qu’au demeurant elle appréciait beaucoup et avec qui elle était toujours aussi complice.
L’homme, plus très jeune, avait encore de la prestance. Il la regardait maintenant fixement comme perdu dans un rêve.
- « Je ne m’adressais pas à la romancière mais à une femme que j’ai connue, il y a plus de vingt cinq ans. Elle avait votre âge et la même lumière dans les yeux…
- Je crains malheureusement de ne pas être celle que vous avez connue.
- Qu’importe ! Me permettrez vous tout de même de m’asseoir et de vous offrir un verre ? »
Comme il était très poli et que Rosine n’arrivait toujours pas, elle se surprit à acquiescer facilement.
Au début elle resta muette devant l’ inconnu, se contentant de l’écouter, de peur qu’il ne la prenne pour ce qu’elle n’était pas. Puis peu à peu, entraînée par sa volubilité et sa gaieté communicative, elle commença d’abord à lui sourire puis à lui poser des questions, son visage s’anima spontanément. Il lui disait que le bonheur absolu se trouvait dans les instants magiques mais que malheureusement peu de gens étaient capables d’y accéder .
Il ne la quittait pas des yeux et elle ne détournait même plus son regard. Lorsqu’il se mit à vanter sa beauté, elle ne trouva rien de plus naturel…
Alors qu’il était parti dans une longue explication sur ce qui l’enchantait dans le visage d’une femme, à plus forte raison quand il était tourné vers lui ,il interrompit brusquement sa phrase, sans cesser de la fixer et de lui sourire et lui demanda s’il pouvait la prendre en photo, là, tout de suite …
Une sollicitation faite avec autant de naïveté bienveillante et quémandée à la façon d ’ un enfant, ne pouvait se refuser.
Dans un sac, à ses pieds, il y avait manifestement l’ attirail complet d’un photographe professionnel. Elle prit la pose comme elle l’avait vu faire dans des reportages sur la mode.
Dans ce lieu paisible à cette heure de la journée, un passant un peu attentif aurait pu déceler qu’un être était en train d’exprimer de sa personne une force, une sensibilité, un bonheur, qui jaillissaient dans un éclat de lumière tout autour.
Elle rayonnait en effet de beauté et de grâce et il avait suffi qu’on le lui dise et qu’elle se laisse aller pour que toute une alchimie se mette en place et lui permette d’aboutir à cette espèce de plénitude.
L’homme n’avait pourtant pas traîné à réaliser sa mise au point mais juste au moment où le flash se déclencha, elle sursauta. Rosine avait surgi par derrière en l’appelant à pleine voix comme si elle s’était trouvée à l’autre bout de la salle.
L’arrivée de Rosine marqua le terme de cet instant surnaturel. Surprise d’entendre son nom, comme si on l’avait prise en faute, son visage s’était crispé, elle s’était retournée, l’image serait sûrement floue…
L’ effet magique s’était en effet estompé à la seconde même où s’opérait le retour à la réalité. Sans se formaliser pour autant et sans le moindre commentaire, l’homme remballa prestement son appareil, la flamme qu’il avait vu naître en apercevant cette femme, qu’il avait vu grandir en lui parlant et qu’il aurait bien voulu saisir à tout jamais sur sa pellicule, s’était éteinte, il se replongea dans le silence et dans son univers, visiblement prêt à repartir sur sa route à lui.
Elle s’en voulut de s’être livrée avec autant de complaisance à cet étranger dans un temps aussi court au point de se laisser aller comme on le ferait avec une personne chère. Elle se reprocha d’avoir accepté de poser aussi facilement devant lui comme une starlette peu regardante, comme si elle n’avait fait avec lui que répéter des gestes maintes fois réalisés dans l’intimité d’une relation privilégiée.
L’homme prit congé en peu de mots. Il ne se retourna même pas, elle le regarda s’éloigner et lui trouva le dos voûté...
« - Qui est cet homme ? » demanda Rosine …
On devinait que c’était à elle-même qu’elle se posait la question.
« Sur le coup, j’ai bien cru reconnaître François, un ancien ami de ta mère, quand nous avions à peu prés ton âge, mais je confonds tellement les visages et puis tu sais, sans mes lunettes…
Au fait, tu ne m’as pas trop attendue, j’espère ? »





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