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La grasse matinée


Auteur : ADEL Nora

Style : Noires




Elle avait le sommeil léger, la grasse matinée entêtante. Dans cet état second, les rêves venaient sur mesure, les cauchemars démesurés. Le restant appartenait à une planète lointaine, voire hostile. Le jour l’effrayait.
A pas furtifs, il sortait acheter le pain frais et les croissants dorés. Il ouvrait prudemment le robinet en faisant cliquer la vaisselle avec délicatesse. Avec entrain, il préparait le petit déjeuner et le sandwich pour la pause de midi. Dans chaque pépite argentée de rosée, il savourait le silence matinal. Avant de partir, il lançait d’une voix douce d’où perçait l’insistance :
- Chérie, viens fermer la porte.
Comme d’habitude, la chérie faisait la sourde oreille. Encore quelques secondes dans le nirvana de l’ailleurs. Le temps surfait sur un océan cotonneux malgré la solidité du drap. L’homme ne revenait qu’à l’heure où les autres se couchaient. L’entre-deux n’était plus que flottement éthéré, quiétude infinie.

- Chérie, j’ai acheté un kilo de sardines. Lève-toi fissa pour les nettoyer avant qu’ils ne coupent l’eau. N’oublie pas de mettre du piment rouge et de la coriandre fraiche.
Elle s’arracha à son cocon pour constater la disparition des sardines. Les miaulements satisfaits d’un chat noir la narguèrent sur le rebord du balcon nu. Elle soupira, soulagée. Sans rancune, elle sympathisa avec le tigre en miniature. Le soir, elle inventa mille ruses pour calmer la frustration de l’époux. Il ne devait pas l’abandonner. Jamais ! Pourtant cette peur ne l’emportait pas sur l’envie de s‘accrocher au lit comme à une bouée de sauvetage jusqu’à ce que le corps, las de l’horizontale, alluma ses signaux d’alarme. Dans une autre vie, dès l’aube, elle boudait Morphée pour préparer le petit déjeuner à son papa bien-aimé, gardien de nuit. Ah, les fous rires étouffés, les chuchotements complices et les beignets chauds parfumés au jasmin du vieux Amar. Tout a disparu à cause d’une montre, ce mécanisme bête pourvu d’aiguilles tournantes qui donne l’heure à l’à-peu-près. Un jour, l’institutrice a raconté l’histoire de la magnifique horloge que le sultan Haroun el Rachid avait offerte au roi de France, Charlemagne. En ce temps-là, affirmait-elle avec orgueil, la France ressemblait à la tribu Bororo du Brésil. Elle a levé le doigt pour demander pourquoi le héros des Mille et une Nuits n’avait pas choisi comme cadeau le tapis volant ou la lampe magique d’Aladin. Ulcérée, la conteuse la traita d’idiote avant de l’envoyer au piquet jusqu’à la fin du cours… Il l’avait achetée pour son anniversaire, à elle, sa petite princesse qui réussissait si bien à l’école. Mais la mère a fait une scène si terrible qui la fit penser à la sourate de l’Eléphant où des oiseaux par volées déversèrent des pierres sur la tête des ennemis de Dieu à les transformer en « paille mâchée ». Cachée sous sa couverture, à peine eut-elle conscience du grincement lugubre de la porte d’entrée et la fin de l’hystérie maternelle. Jusqu’à la mort de sa grand-mère, elle a cru à son retour. Malgré le deuil et la canicule, elle avait mis la robe qu’il préférait, velours grenat bordée de papillons dorés. Pas question de rejoindre le gynécée, elle s’agrippa au portail d’entrée tel un naufragé à son radeau. Eviter une seconde fuite ; prier pour que tout redevienne comme avant. Il est passé à coté d’elle en fantôme pressé de se dissoudre avec un sourire à peine esquissé sur des lèvres grimaçantes. Et pour cause, il était devenu le papa d’une autre, une petite morveuse de quatre ans qui collait à lui pire qu’une sangsue. De retour à la maison, son lit la ramassa en morceaux avant de lui ouvrir des bras fiévreux. Elle émergea de ce brouillard d’outre-tombe avec d’étranges questions. Se lever, pour qui ? L’école, pourquoi ?

- Malika, viens fermer la porte.
- Oui, chéri, j’arrive.
Elle s’enfonçait un peu plus dans la blancheur de sa couette dentelée de losanges roses. Elle contempla son petit poisson rouge qui tourbillonnait dans un bocal nu posé au milieu d’un arsenal de produits de beauté qu’elle ne sollicitait qu’au moment des fêtes. Quand les éclaboussures lumineuses se retiraient de la chambre pour fortifier un soleil prêt à quitter sa verticale, elle s’extirpait de son nid avec un pincement au cœur. A midi, le lait chocolaté avait plus de saveur. Le soir, elle préparait le repas en chef maboul broyant ses étoiles au pilon. Elle n’aimait pas les travaux ménagers. Avant le mariage, elle avait tout déballé sans perturber la passion du Roméo. Une seule inquiétude, la sienne :
- Est-ce que je peux faire la grasse matinée ?
- Aimée, tu peux tout te permettre même la grasse journée.
Elle avait ri et pourtant, après deux années de mariage, aucun regret, aucune lassitude. Un bonheur baraka à deux en attendant à plusieurs. Les enfants, elle y pensait de temps en temps, on l’obligeait à y penser. Pas lui :
- C’est toi, mon enfant.

Ce matin-là, un esprit malin s’infiltra dans son bien-être tel un virus. Le soir, le mari s’inquiéta :
- Tu es bien pâle, chérie.
- C’est sans doute le temps, je n’aime pas les nuages.
- Mon cœur, il faut te reposer. L’important c’est ta santé. Pour le ménage et la cuisine, je m’en occupe après le boulot.
Elle laissa sa tête ébouriffée basculer sur l’épaule offerte. Un prisme enchanteur décomposait ses défauts en qualités. Ô hallucinant pouvoir du trio des déesses préislamiques : Al-Lat, Al-Uzza et Al-Manat ! Il la serra dans ses bras, démêla avec des doigts tremblants les boucles cuivrées. Puis la berça avec l’émoi d’une jeune maman à qui on vient d’annoncer que son bébé sera privé de fratrie. Mais la fatigue, les nausées persistèrent à désorienter la science du médecin :
- Euh…je ne vois rien. Mais rassurez-vous, madame, rien de grave. Avec des fortifiants et du repos, vous retrouverez la forme en quelques jours, inchallah.
La voisine du palier, Bakhta, avait un autre diagnostic :
- Crois-moi, fille des gens du bien, ce toubib a étudié à l’école des ânes. Il a dit à ma nièce Selma qu’elle avait le cancer au bras. En vérité, un simple bouton que la vieille Meriouma, qu’Allah la récompense, l’a fait disparaitre en un clin d’œil avec la moitié du prix de la consultation. Je suis sûre que tu es enceinte et tous ces médicaments vont tuer l’ange dans ton ventre.
Pour une fois, sa mère était du même avis que la voisine :
- Louange à Allah, cette goule a raison, tu portes le bonheur ! Tu ressembles à ta tante Bahia. Enceinte, elle agonisait pendant neuf mois. Ce qui ne l’a pas empêché de donner naissance à une douzaine de lions à l’œil braisé et aux sourcils arqués.
Une semaine plus tard, au milieu de la nuit, elle atterrit en catastrophe à l’hôpital avant d’expirer dans les bras d’un interne mal réveillé. Une certitude, elle n’était pas enceinte.
- « Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, Maitre du Jour de la rétribution…Il vous fera mourir ; puis Il vous fera revivre et enfin c’est à Lui que vous retournerez… » Frère, multiplie ta patience, la vie et la mort sont des sœurs jumelles, psalmodiaient les cheikhs d’un verset à l’autre en dodelinant avec ferveur.
Vision transcendante. Nuée de cygnes étalée sur le tapis cramoisi, pattes rivées, ailes palpitantes au rythme de la litanie coranique sous le regard amorphe du veuf que seuls les reflexes primaires du singe darwinien animaient. Bakhta en profita pour l’adopter. Six mois plus tard, elle poussa sa fille Samia dans ses bras avec des youyous sismiques. Désorientées, les voisines suivirent le cortège avec plus de jalousie que de joie :
- Cette diablesse a vraiment la baraka. Elle peut attraper le typhus et la peste, en un claquement de doigts, sa bâtarde sera à son chevet.

La nouvelle épouse ne tarda pas à tomber enceinte pour de vrai. Folle de joie, sa mère s’empressa de lui préparer une tasse de lait bien chaud. Vite refroidie :
- Je n’aime pas le lait !
Allongé sur le canapé du salon, le veuf lisait le journal. Tous les matins, sa nouvelle moitié lui ramenait le petit déjeuner au lit. Une vie de pacha sans cette boule en plomb qui se baladait à l’intérieur de sa chair lui interdisant tout envol. Elle le ramenait sans cesse à sa Shahrazade qui s’inventait des histoires les yeux fermés. Ah, comme il aimait lui préparer son lait au chocolat avec quelques gouttes de fleur d’oranger. Elle n’avait plus qu’à le réchauffer. C’est vrai qu’elle était tête en l’air à cause de cette envie de dormir tout le temps. Une mouche tsé-tsé boulimique a dû la piquer au berceau. Un jour elle a mis du sel dans le café ; un autre, du sucre dans la soupe. Sans parler de sa chemise bleue achetée à l’occasion de son mariage, javellisée au lavage et brûlée au repassage etc. Malgré tout, il n’était pas malheureux, au contraire. Maintenant tout lui indifférait. Tout kif-kif : sortir se jeter sous un camion ou rester allongé à subir le ronronnement de la télé. Heureusement, la foi préserve de la folie et dans la sourate des Hommes, Allah a bien précisé : « …à Nous appartient, certes, la vie dernière et la vie présente… »
Un étau lui cintra le crâne. Il ferma les yeux, le journal bascula en s’étalant sur le tapis comme un gros oiseau fatigué. Il pensa à ce magnifique cerf-volant qu’il a trouvé un jour sur le sable et qu’il n’a jamais réussi à faire voler.
Dans la cuisine, Bakhta suppliait sa fille :
- Ton mari dort, je le vois d’ici. Bois, gazelle de mon cœur, bois le lait avant qu’il ne refroidisse.
- Non, avale toi-même ce poison !
Sur le canapé en velours, le corps immobile sursauta. Poison ?! Quel drôle de qualificatif pour le symbole de la vie. Echo d’un film d’horreur, les mots du vieil homme de la morgue vinrent vriller ses tympans :
- Je parierai que la défunte a ingurgité régulièrement un truc pas très catholique. Mais avec nos moyens moyenâgeux et nos traditions qui veulent que le cadavre aille illico presto engraisser les vers de terre, j’ai bien peur qu’on ne connaisse jamais la vérité.
Malika adorait le lait… Depuis son remariage, sa mère l’évitait. Elle n’a pas mâché ses mots la dernière fois qu’il lui avait rendue visite :
- Fils indigne, tu aurais pu attendre que je te choisisse, moi, ta mère, une vraie épouse qui ne soit ni une marmotte comme la première ni la fille d’une sorcière comme la deuxième. Je te le dis, tête de mule, ta nouvelle belle-mère est louche. Elle a tout planifié dès la seconde où tu as déménagé en face d’elle…
Dans son cerveau en ébullition, une phrase se détacha en lettres de feu : Elle a empoisonné le lait ! Une main de fer malaxa son cœur et stoppa l’oxygène dans ses poumons. Des images noires le plongèrent dans l’enfer de l’après enterrement. L’ogresse envoyait sa complice tous les jours pour faire le ménage et préparer les repas. Le piège a fonctionné à la perfection. Mais comment a-t-elle pu mener à bien son plan diabolique ? Malika ne l’aimait pas, d’ailleurs elle ne recevait personne en son absence. Elle était du genre à se déconnecter de la réalité jusqu’à son retour. Soudain, le visage de Sherlock Holmes s’illumina, la défunte ne se levait pas pour refermer la porte. La meurtrière le savait, ses « caméras » étaient braquées sur eux jour et nuit. A pas de loup, elle s’était faufilée dans la cuisine pour verser la mort dans la tasse. Crime plus que parfait. Surprise, elle aurait tiré son épingle du jeu et piquer avec sa victime : « Ma gazelle, la porte était ouverte sans doute à cause du vent. Mais j’ai tenu à m’assurer qu’aucun voleur ne s’est introduit chez toi. Les enfants du péché sont partout de nos jours… Je sais qu’à ton âge, les épouses ont de la peine à quitter la chaleur de leur bonheur. Dors en paix, fille-aimée, tata Bakhta veille sur toi. »
Il s’arracha en somnambule de son fauteuil et apostropha l’autre :
- Femme, bois ton lait. Tu ne veux pas me donner un enfant chétif ou pire, handicapé, n’est-ce pas ?
- Graine amère, écoute ton mari et prie Allah d’éloigner le Mal et ses acolytes de ton ventre, s’exclama Bakhta enchantée de l’interruption.
Samia réprima une grimace de dégoût et sous les quatre yeux vigilants, elle avala le liquide qui lui brûlait les entrailles…





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