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La cave de la villa


Auteur : ADEL Nora

Style : Noires




Nous avions une grande et belle villa datant de l’époque coloniale. Un jour, sans raison, le père a décidé de la louer à un homme dont la voiture scintillait sous le soleil comme la soucoupe volante de la télé. Spectacle vraiment fascinant.
Puis tout le monde est descendu habiter dans la cave chez les cafards et les rats. La mère a tenté de l’éclairer, en vain. Si j’étais une fille comme les autres, j’aurai fugué. Pour dormir là-haut dans le jardin où le vent jouait à cache-cache avec les arbres. Où la balançoire rouillée arrivait à s’élever aussi haut que les oiseaux. Pour moi, je le jure sur le Coran, l’air rempli de lumière c’est plus important que les bonbons au caramel, la glace à la vanille, le chocolat aux noisettes et même le poulet rôti avec des frites croustillantes. En vérité, je ne suis pas gourmande, d’ailleurs, je n’ai jamais faim. Mon estomac est aussi détraqué, affirmait la mère, excédée de me voir plus maigre qu’un clou.

J’ai dû hurler à mort pour qu’on me cède la place près de la lucarne. Là où je pouvais m’enivrer d’un mouchoir de ciel malgré l’entêtement des mauvaises herbes. Un jour, j’aperçus un tuyau en plastique coincé entre le bac de la vaisselle et le vieux buffet en formica de grand-mère. Il m’a fallu plus d’une heure pour l’attraper et autant pour le glisser discrètement à travers l’ouverture que j’avais faite dans le carreau à l’aide d’un petit couteau. Youpi, je respirais ! Quand le sommeil faisait le silence autour de moi, je rêvais de courir avec des pieds magiques effleurant les marguerites, de danser sous les flocons de neige. J’aimais bien quand le chat noir des voisins venait me faire un petit coucou. Dans ses yeux tigrés remplis d’or, je voyais le soleil du dehors. Il était triste quand la fille, à l’air stupide qui geignait tout le temps pour une friandise ou autre futilité, oubliait de lui donner son bol de lait.

Cette nuit là, la lune ressemblait à un melon fluorescent accroché à une ombre mouvante. Je reconnus sans peine le locataire à la OVNI. Il rasait le mur, on aurait dit un lézard obèse cerné par le danger. Je croyais qu’il cherchait le chat ou surveillait quelqu’un ; un voleur peut-être… Non, il se contenta en fin de compte d’introduire quelque chose dans le truc d’évacuation avant de disparaitre. Le lendemain, de bonne heure, il est revenu le retirer, l’oncle Mokhtar l’accompagnait à distance. Ils ne m’ont pas vue ; d’ailleurs personne ne me voit vraiment. Une fille invisible, quoi. Super. Je suis tout le temps allongée, mon corps ne sait pas se mettre debout et ma langue ne parle pas aux autres. Le reste, heureusement, tout est normal.

Je croyais qu’ils dormaient. Ça leur arrivait de faire la grasse matinée pendant le mois du carême. Au moins trois mois avaient passé depuis la fête de la fin du jeûne, l’Aïd. Quand j’entendis le tam-tam du marchand de sardines, je sentis que quelque chose clochait. La mère était sa meilleure cliente. Mon oncle est revenu pour défoncer la porte en hurlant comme un maboul. J’ai fait semblant de me réveiller. J’ai rien compris
A l’enterrement, au milieu d’une marée d’hommes et de garçons, il a tenu à me porter dans ses bras en lançant aux cheikhs tétanisés :
- Frères, soyez mes témoins devant Allah. Je prendrais soin de l’handicapée, de l’orpheline à jamais, mieux que mes propres enfants !

Je vis maintenant auprès de lui, enfin presque, il n’est jamais là. Sa femme et ses enfants m’ignorent. J’ai l’impression d’être une mouche géante qui ne sait pas voler et qu’on a peur d’écraser. Il m’a acheté un beau lit pliant avec des roulettes qui scintillent. C’est extra pour admirer les arbres qui fleurissent et la nuit qui tarde à tomber. Sa femme a dit aux voisines qu’il coûte plus cher qu’une télé écran plat ; du gâchis. Pourtant mon oncle a beaucoup d’argent. Il a vendu la grande et belle villa de mes parents à l’extraterrestre qui a mis quelque chose dans le truc d’évacuation la veille du deuil…
A l’occasion des fêtes, il vient et m’emmène dans sa deuxième maison. Il a aussi une deuxième épouse qui ressemble à l’actrice qui s’est noyée avec le Titanic. C’est plus gai, j’ai même une chambre à moi toute seule avec un aquarium rempli de poissons multicolores. Je m’amuse bien en leur compagnie et je n’oublie pas de leur donner à manger. Parfois des femmes avec de gros bijoux en or et barbouillées de peinture viennent me contempler en s’exclamant : « Meskina, Allah yastourna !» (La pauvre, Dieu nous protège !) Des ânesses.

Au fond je ne suis pas malheureuse. Je me débrouille bien et puis j’ai plus de chance que mes cousines qui ressemblent à des gazelles. Je ne suis pas idiote, je sais que si j’étais normale, mon oncle ne n’aurait pas gâtée à ce point là. Peut- être qu’il n’aurait eu même pas un regard pour moi. Tonton c’est un original ; un homme courageux. Il n’a pas peur de me voir telle que je suis.
Quand je dois retourner chez l’autre, je n‘ai pas de chagrin. Pour moi l’important c’est de ne plus retourner dans la cave. Jamais.





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