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Enfantillage


Auteur : SYLANE

Style : Romantique




Il faisait déjà sombre lorsque je suis rentrée. Il n’y avait aucun bruit dans l’appartement, à part le ronronnement du réfrigérateur et celui de la ventilation dans la salle de bain.
Je soupirai et repoussai la porte derrière moi, la retenant de claquer. Une fenêtre était restée ouverte, un léger courant d’air traversait les pièces. Je ne voulais pas réveiller mes voisins. Et je ne voulais surtout pas qu’un bruit aussi inconfortable vienne perturber mon état intérieur. Il y avait déjà suffisamment de bruits divers à l’intérieur de moi, de sentiments multiples qu’il me restait à démêler.

Dans la pénombre orangée qui filtrait à travers les volets fermés, je me dévêtis et me glissai sous les draps. Ils étaient frais et doux, m’accueillant comme un nid douillet au sein duquel il fait bon se laisser entraîner loin des rives du jour.

La journée avait été si riche à de nombreux points de vue que mon corps, ma tête et mon cœur réclamaient du repos. Je leur offris cette parenthèse avec plaisir. Je ne tardai pas à m’endormir, bercée par le bruit lointain de la ville et les images qui me traversaient l’esprit.


* * *

Il y avait devant moi des collines jaunies par le soleil d’été. Dans le creux d’une vallée, coulait un filet d’eau argenté, trop loin pour que je puisse en percevoir le murmure. La température était douce, la journée tirait à sa fin et le crépuscule n’était plus très loin.
Je me demandais ce que je faisais là mais je m’y trouvais extrêmement bien. Une brise tiède caressait les hautes herbes sèches et dans le lointain, les hirondelles perçaient l’air de leurs longues trilles caractéristiques. Je ne savais ni où j’étais, ni à quel moment, ni pour quelle raison.
Je regardais autour de moi, curieuse et légèrement étonnée. Cet endroit me semblait familier et pourtant, j’avais beau explorer mes souvenirs, il n’appartenait à aucun d’eux. J’entendais les grillons et le bruit du vent dans les bois peu éloignés. Cette journée semblait dotée d’une saveur particulière, porteuse d’un sentiment de plénitude que j’avais rarement rencontré.
Je me mis en marche pour traverser la prairie où je me trouvais et pris la direction du cours d’eau. S’il y avait un cours d’eau, il devait y avoir un village pas loin.
Je traversais les herbes sèches dont les brins me caressaient les jambes. Le bruit qu’elles faisaient en effleurant mon jean m’évoquait des souvenirs d’enfance. De ces souvenirs qui remontent parfois à la surface comme des bulles de savon incontrôlées et qui enjolivent le présent tout en nous faisant prendre conscience soudainement que tant d’années ont passé !

Au bout du champ, un chemin de terre semblait prendre la direction que j’avais choisie. Mes pas résonnaient sur la terre sèche et je me laissais porter par les bruits environnants, à la fois nombreux et si doux. Quelques pépiements, quelques bourdonnements, la musique des herbes secouées par le vent et finalement bien peu de bruits humains. Mais cette absence de bruits humains était aussi un réconfort. Je pouvais me concentrer sur mes sensations et sur les pensées qui traversaient mon esprit.

Le chemin serpentait dans la campagne et de temps en temps mes pas soulevaient de petits nuages de poussière dans lesquels tourbillonnaient des insectes que j’avais manifestement dérangés. Dans cet environnement fait de calme et de douceur, la solitude ne me pesait pas. J’avançais sereine, avec la certitude que tout irait bien.
Une chose me surprenait cependant. J’avais fini par remarquer que la couleur des choses, les teintes des paysages, les reflets du ciel, tout était légèrement doré, comme un peu fané par le temps. D’une certaine façon, j’avais l’impression de me promener dans une photo ancienne que les années auraient estompée et jaunie. C’est peut-être cela aussi qui conférait à l’ensemble cette impression de douceur un peu surannée.
J’étais surprise mais je trouvais cela joli. Dans l’air de cette fin d’après-midi, je souriais en marchant, collectant dans mes doigts quelques tiges ou quelques fleurs lorsqu’elles acceptaient d’y rester emprisonnées.

Au détour du chemin, pourtant, je vis une silhouette…
Elle était assez loin mais je devinais qu’il s’agissait d’un jeune garçon. Il portait des vêtements d’une autre époque qui me surprirent mais amenèrent un sourire sur mon visage. Je trouvais finalement amusant de me promener tout à la fois dans l’espace de ce paysage estival et dans le temps des souvenirs. Son jean « pattes d’eph’ » était un peu délavé et son t-shirt à col arrondi semblait rouge-orangé de loin. Il avait aux pieds une paire de baskets très similaires à celles que je portais vers l’âge de 8 ou 9 ans.

Lorsque je l’aperçus, il se trouvait en haut d’une colline qui surplombait la vallée au fond de laquelle était établi un village de pierres d’un blanc doré. Il regardait l’horizon. En suivant son regard, je m’aperçus que, loin au-dessus des collines, tournoyait un faucon à l’affût d’une proie. Les ailes étendues dans le ciel limpide, il dessinait de grands cercles lents qui s’étiraient dans l’air chaud.
Alors que je venais de le remarquer, le petit garçon se retourna et m’aperçut. Il avait un visage à l’ovale régulier, un regard perçant, même à cette distance et une coupe de cheveux un peu longue, comme celles que portaient mes camarades de classe lorsque j’étais à l’école primaire, ce qui créait un sentiment de familiarité très particulier. Il m’observa quelques secondes et sourit avant de reprendre le chemin qu’il avait interrompu pour regarder la vallée. Un bâton dans la main droite, il marchait d’un bon pas, sautillant parfois pour jouer avec un caillou sur le chemin ou pour faire peur à un insecte lové dans les hautes herbes. Son t-shirt flottait dans le vent et ses cheveux raides, balayés par la brise, accrochaient les reflets du soleil de fin de journée. Etrangement, il me fit penser à Tom Sawyer, ce garçon débrouillard, espiègle, qui sillonnait le sud des Etats-Unis dans les romans de Mark Twain.
« Que fais-tu ? » me murmurai-je à moi-même, sachant qu’il ne pouvait m’entendre. « Hey ! » tentai-je d’appeler pour attirer son attention. Mais il était trop loin bien entendu. Je souris de ma tentative, regardant sa gestuelle, l’admirant, libre de toute entrave, parcourir le sentier et jouer avec ce qui l’environnait. Sans doute se parlait-il à lui-même, se racontant des histoires, imaginant on ne sait quels guerriers chassant dans les plaines ou quelque héros surgissant pour secourir la veuve et l’orphelin.

Curieuse et touchée par ce qui émanait de cet enfant, j’entrepris de suivre le même chemin que lui. Après tout, j’étais là et je n’avais aucune obligation particulière. Tant de choses dans ce paysage m’évoquaient l’enfance et le passé que je m’y sentais en sécurité, comme si j’avais réintégré un univers aujourd’hui lointain mais dans lequel je me reconnaissais. Le jour baissait lentement mais il me semblait alors qu’il ne ferait jamais nuit ici.

Je descendis la colline sur laquelle je me trouvais et le perdis de vue quelques minutes. Mais mes pas étant plus longs que les siens, je me rapprochais. Mon instinct me soufflait néanmoins de rester à une certaine distance, parce que peut-être cela me permettrait de vivre quelque chose de particulier, quelque chose à quoi je ne m’attendais pas.
C’est ce qui arriva et j’en reste encore, malgré les années, marquée au plus profond de moi.

Je marchai quelques minutes avant de le voir de nouveau. Le paysage avait légèrement changé et nous approchions d’un petit bois qui se trouvait aux abords du village de la vallée. Le petit garçon suivait toujours le sentier, battant les herbes de son bâton, lançant parfois un caillou ou un bout de bois en direction des collines. De loin, il avait l’air heureux, porté par le vent du soir, doré par le soleil, empli d’une énergie de vie qui faisait plaisir à voir. J’aurais aimé lui parler mais je ne voulais pas le déranger et la distance qui me séparait de lui semblait ne jamais diminuer réellement. Il restait quelque peu inaccessible. C’était étrange mais je l’acceptais.
Je sentais sur mes épaules la chaleur douce du soleil, les oiseaux accompagnaient mes pas dans la campagne et je crus discerner des voix en provenance du village. Cet endroit n’était donc pas désert !
Je ne pus m’empêcher de me parler à nouveau, sachant pourtant qu’il ne m’entendait pas : « Que cherches-tu ? Où vas-tu ? Qui es-tu ? ».

Il se rapprochait maintenant des sous-bois que j’avais aperçus depuis le haut de la colline. Le soleil dessinait des formes et des ombres multiples avec les branchages des buissons. Des taches de lumière, visibles depuis le chemin, se mouvaient sous les arbres, changeantes et multicolores.
Je le vis s’approcher du sous-bois et s’arrêter à quelques mètres des premiers buissons. Il observait ou attendait quelque chose et, son bâton toujours dans la main droite, scrutait la pénombre, observant et écoutant les moindres bruits, épiant les moindres mouvements. Je pus m’approcher un peu mais là encore, un espace inchangé le maintenait à une certaine distance de moi. Je restai là, silencieuse, curieuse de voir ce qui allait se passer.

Il s’approcha doucement du bord des sous-bois et cueillit au passage quelques baies rouges qu’il avala rapidement. Alors que je l’observais, et comme s’il avait su que j’étais là, il se retourna pour me regarder. Comme la première fois, il me sourit et m’adressa même un petit signe de la main. Me voir là ne le surprenait apparemment pas du tout et il ne manifestait ni méfiance, ni appréhension. J’avais l’impression qu’il me demandait d’attendre, qu’il allait me montrer quelque chose ou m’emmener quelque part. Je lui faisais confiance et il avait l’air de me faire confiance aussi.
Me tournant à nouveau le dos, il entreprit de s’approcher doucement des buissons. Il faisait très attention à ses pas, lui qui, quelques minutes avant, courait sur le sentier et sautillait dans les herbes ! Je pensai alors qu’il cherchait peut-être à voir de plus près un animal et qu’il craignait de l’effaroucher. Un jeune renard était-il coincé dans un piège ? Un chien ou un chat revenus à l’état sauvage attiraient-ils son attention ?
Je fixais ses gestes, précis et emplis d’une certaine précaution.

C’est alors que je distinguai une forme dans l’ombre des feuillages. Je fis quelques pas, espérant que la distance se réduirait enfin un peu. Et ce fut le cas. Comme dans un effet de zoom impossible, je me trouvai soudain nettement plus près de la scène. Le petit garçon me jeta un coup d’œil et porta un doigt à sa bouche : « chut » me dit-il. J’acquiesçai, mis également mon doigt sur mes lèvres pour lui dire que j’avais compris son instruction et lui souris en retour. Il était mignon, l’air à la fois enfantin, curieux, ouvert, amusé et extrêmement déterminé dans son entreprise qu’il ne souhaitait pas que je fasse échouer.
Je ne bougeai donc pas, le laissant à son exploration.

Derrière les buissons, la forme que j’avais aperçue plus tôt sembla bouger. Elle se mouvait tranquillement, passant dans les zones de clair-obscur, laissant deviner une forme… humaine. Malgré l’effet de la distance, je devinai que cette forme humaine était à nouveau celle d’un enfant. J’imaginai un autre petit garçon jouant dans les bois, grimpant dans les arbres, ou à cheval sur des troncs d’arbres coupés, libre de ses jeux et libre de ses mouvements dans cet environnement sauvage. Mais s’il s’agissait d’un ami, pourquoi mon jeune guide prenait-il tant de précautions ?
« C’est ton ami ? » murmurai-je, impatiente de voir de qui il s’agissait.

Le petit garçon fit encore quelques pas jusqu’au bord du sous-bois. Il retint sa respiration et s’arrêta d’avancer. Puis, lentement, je le vis poser son bâton au sol et reprendre sa marche doucement. Il pénétra alors sous les branchages et la forme que je percevais dans l’ombre s’arrêta de bouger, surprise sans doute de cette rencontre. Spontanément, j’imaginai que les deux enfants allaient discuter et entreprendre de jouer ensemble.
Ce n’est pas du tout ce qui se passa.
Fait exprès ou coïncidence, le soleil décida de se glisser entre les branches pour éclairer distinctement la scène qui suivit. Le Destin avait allumé soudain un spot céleste pour me permettre d’assister à ce moment. C’est là que je pus voir plus clairement qu’il s’agissait bien d’un autre enfant. Une petite fille, sensiblement du même âge que le jeune garçon qui m’avait menée jusqu’ici. Elle portait un t-shirt vert dans une matière un peu souple, un bermuda en jean et des sandales blanches légèrement usées. Ses cheveux bruns lui arrivaient aux épaules. Ils étaient bouclés et manifestement indisciplinables. Elle tenait elle aussi à la main des branches très fines avec lesquelles elle semblait s’être amusée. Derrière elle, un début de cabane comme en construisent parfois les enfants et des fleurs éparpillées sur le sol parce qu’elle avait sans doute organisé là quelque scène imaginaire parfumée. A ce moment là, elle me tournait le dos et je me demandais à quoi ressemblerait son visage. Une fois de plus, je ressentais quelque chose d’étrangement familier. Je voyais le jeune garçon de ¾ marcher doucement vers elle. Elle ne semblait pas avoir peur. Lui, portait dans son regard une flamme particulière. Une expression à la fois profonde et amusée, rassurante et maligne. Il s’arrêta à quelques pas de la petite fille et, la regardant tranquillement, leva lentement un bras pour lui tendre la main. Dans un premier temps, elle ne fit aucun mouvement, se contentant de le regarder faire.
« Vas-y, lui dis-je dans un murmure. Pourquoi hésites-tu ? ». Une fois de plus, je savais qu’elle ne pouvait pas m’entendre. Mais peu importait. Je percevais, même d’aussi loin, la force qu’il y avait dans ce geste, le contact en devenir, le potentiel qui se déployait sous mes yeux.

Elle sembla hésiter encore un peu et, le dos droit, les jambes plantées dans le sol, évaluait la situation. Elle regarda autour d’elle, observa ce sous-bois protecteur, les jeux qu’elle avait commencés, les herbes dans lesquelles elle s’était fait des nids secrets. Elle leva les yeux vers les arbres qui entouraient le sous-bois et, au-delà, vers le ciel bleu où couraient quelques nuages.

Je regardais, fascinée, cette rencontre étonnante à laquelle je ne m’attendais pas. Le petit garçon ne se décourageait pas. Il avait l’air sûr de lui et l’aura qui se dégageait de ces deux enfants était étonnante. Alors, la petite fille se décida. Elle aussi leva lentement son bras et le bout de ses doigts entrèrent en contact avec ceux du jeune garçon. Pour une raison que j’ignore, ce premier contact provoqua en moi une émotion particulière et intense. Je crois même qu’elle m’émerveilla.
La rencontre de ces deux enfants éveilla en moi un sentiment de plénitude et de bonheur presque douloureux.
Le jeune garçon se mit à reculer pour sortir du sous-bois. Quelques instants, ils disparurent à ma vue, masqués par les buissons ou engloutis par l’ombre. Main dans la main, je distinguais leurs silhouettes, sur le point d’émerger de l’ombre. C’est lorsqu’ils sortirent dans la lumière dorée du soleil que je pus voir plus distinctement leurs visages. La surprise fut de taille. Car la petite fille avait mes traits. Enfin, ceux qui étaient miens lorsque j’avais 8 ans. Elle portait une frange bizarrement coupée qui dessinait des vagues châtains sur son front. Son visage aux joues rondes évoquait un mélange de douceur et de détermination. Je me regardais comme dans un miroir passé et me découvrais ainsi, forte et vulnérable, enfantine et grave, souriante et méfiante du monde qui m’entourait.
Assise en haut du chemin qui menait à ce sous-bois dont j’étais sortie, je sentis une larme descendre le long de ma joue. Sans savoir pourquoi elle me fit du bien. Comme me faisait du bien la vision de ces deux enfants qui se sont (re)trouvés. Comme me touchait leur pas assuré sur le chemin, la sérieuse insouciance qui marquait leur front.
Ils souriaient tous les deux, et se lançaient parfois un regard de connivence, échangeant des paroles que je ne saisissais pas.

Je les regardais se déplacer, tantôt marchant, tantôt courant, tantôt sautant par-dessus un obstacle imaginaire ou pas et je les trouvais beaux. Alors qu’ils passaient sur le sentier au pied de la colline où je me suis assise, ils s’arrêtèrent et le petit garçon tendit le bras dans ma direction. La petite fille, moi, suivit la direction de son bras et me vit. Elle ne semblait pas surprise et me fit un petit signe avec un sourire. Je lui répondis d’un signe de la main et lui dis « bonne route ! ». Je ne pus m’empêcher de sourire aussi, comme libérée d’un poids dont j’ignorais l’existence.
Les enfants reprirent leur marche et je les regardai jusqu’à ce qu’ils disparaissent à l’horizon. Je ne les suivais plus, ce n’était pas la peine. Ils m’avaient appris ce que je devais apprendre.
Allongée sur l’herbe, je regardais le ciel et inspirais longuement. L’émotion était toujours là, en moi, intacte. Elle irriguait mes veines et mon cœur d’une énergie nouvelle. Je me sentais particulièrement bien, nourrie d’un sentiment de plénitude inconnu jusqu’ici.
Je fermai les yeux…


* * *

Le réveil me tira de mon rêve brutalement. Quel dommage, j’étais si bien !
Je mis quelques minutes à sortir du sommeil et à me souvenir de l’endroit où je me trouvais. Je tâtai le lit et les draps sous ma main, étonnée de ne pas sentir de l’herbe et de la terre sèche. Je regardai par la fenêtre et vis le ciel parisien un peu gris qui annonçait un jour d’hiver parisien typique.
Où étaient les rayons de soleil de mon rêve ?! Où était ce voyage que je venais de faire ? Où étaient les enfants que j’avais rencontrés ? Fermant les yeux pour me replonger dans les sensations de mon rêve et les images qu’il avait laissées en moi, je soupirai et fixai le ciel gris parisien.
En moi vivait le soleil. Et le regard particulier de ces deux enfants qui m’avaient révélée à moi-même, qui m’avaient éclairée sur le présent en le connectant à la profondeur du passé. L’horizon s’ouvrait devant moi. Il prenait naissance dans la rencontre ombragée de ces deux âmes assorties.





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