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Les toiles de Jouy


Auteur : BAILLAT Christophe

Style : Historique




La mode des indiennes, ces cotonnades importées par les différentes Compagnies des Indes, est soutenue par les ateliers qui ont fleuri dans le royaume et la contrebande qui se développe autour des ports. Les foyers de consommation ne s’éteignent pas malgré les risques. « […] les prohibitions les plus sévères défendaient l’introduction et l’usage des toiles étrangères. On inquiétait les citoyens, surtout en province et jusque dans la capitale, par des visites domiciliaires ; on dépouillait les femmes à l’entrée des villes ; on envoyait nombre d’hommes aux galères, pour une pièce de toile : enfin, toutes les tyrannies financières et commerçantes étaient employées pour empêcher ce genre d’industrie de s’établir, et le peuple français de s’habiller et de se meubler à bon marché 1. »
Ces étoffes sont très utilisées depuis la fin du XVIIe siècle pour le linge de maison, l’ameublement ou les vêtements (tabliers et coiffes, mouchoirs, cravates, manchettes et engageantes, doublures de vêtements, manteaux, jupes). Jolies, bon marché et commodes, les indiennes apportent comme les épices, une touche d’exotisme.
Considérant que même si l’on avait employé la moitié de la Nation à veiller sur l’autre, on n’aurait pu supprimer la consommation frauduleuse des indiennes, l’abbé Morellet convint en 1758 qu’il valait mieux fabriquer des toiles peintes en France, que de continuer à les recevoir de l’étranger.
Face à l’empire de la mode, les lois s’étaient montrées impuissantes. La réglementation pour l’interdiction des toiles peintes avait fait l’objet de textes si nombreux que leur chronologie est difficile à suivre durant les soixante-treize ans de prohibition, de 1686 à 1748.
Morellet, dont nous suivons la pensée, ironise sur cette succession de textes dont le préambule du plus récent rappelle l’inexécution du précédent. « Qu’on nous dise pourquoi […] le soixante-douzième Arrêt sera mieux respecté que les autres ? »
Le courant libéral, s’appuyant sur la pression de consommateurs situés dans toutes les franges de la population, fait adapter la législation au droit naturel que chacun doit avoir de se vêtir à sa fantaisie. Les arrêts du Conseil des 21 janvier et 28 octobre 1759 rétablissent la liberté, après que l’opinion y ait été préparée par les écrits de l’abbé Morellet, de Vincent de Gournay et de Silhouette. Si les manufactures sont faites pour les consommateurs, elles doivent se conformer à leurs goûts.
L’un des premiers informés du retournement de la législation fut un jeune Allemand arrivé depuis un an à Paris, Christophe-Philippe Oberkampf. Il va mettre à profit cette liberté qui est le « […] véhicule le plus actif du commerce, des talents, du génie et des arts […] 2, et c’est dans la perfection de sa manufacture qu’il cherchera à ranimer le patriotisme des consommateurs.


Une famille de teinturiers

Dans la famille Oberkampf, installée dans le Wurtemberg, au sud de l’Allemagne, on est teinturier de père en fils depuis deux générations. Christophe-Philippe, second d’une famille de quatre enfants, et l’aîné des garçons, suivra l’enseignement de son père, Philippe-Jacob.
Installé un temps comme artisan teinturier indépendant, Philippe-Jacob a rejoint la manufacture de M. Ryhiner à Bâle. Le père du génial entrepreneur français va ainsi travailler dans l’une des meilleures fabriques d’Europe, établie à Bâle depuis 1716. Il y emmène le futur résident de Jouy-en-Josas alors âgé de onze ans. Celui-ci va se perfectionner dans la gravure, le dessin et devenir aide imprimeur. Christophe-Philippe suit encore son père à Aarau (Suisse) pour développer une affaire d’indiennes. Mais quand le fils aîné a dix-huit ans, il suit le modèle paternel et veut quitter l’établissement familial pour vivre sa propre aventure.
Le destin frappe alors à sa porte. Des envoyés de chez Cottin viennent le solliciter pour aller travailler à Paris. Son père le laisse partir, à pied et son sac sur le dos, pour l’enclos privilégié de l’Arsenal. Il y retrouve d’autres ouvriers allemands qui atténueront sans doute les rigueurs du dépaysement.
Christophe-Philippe y débute comme coloriste avant que Cottin ne lui confie la direction générale de l’établissement. Son frère cadet, Frédéric, le rejoint bientôt à Paris en tant que maître graveur chez Tavannes, un suisse (huissier) du Contrôle Général. Résident à Versailles, celui-ci apprend que le roi vient d’accorder la permission de fabriquer des toiles peintes et en tire aussitôt profit en montant une affaire à la hâte. Tavannes, sur le conseil de Frédéric, fait appel au frère de celui-ci car les compétences lui manquent.
Christophe-Philippe a 22 ans. Il les rejoint et ils conviennent ensemble du départ de la fabrique dans le petit village de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre, à quatre lieues au sud-est de Paris. Petit village de cinq cents habitants, Jouy a connu des heures de gloire. Ce n’est pas seulement le terrain de chasse de Louis XV. Non loin de l’église, dans le château du Comte de Rouillé, le 1er mai 1756 le traité de Versailles y fut signé3.


La fabrique de Jouy-en-Josas

Christophe-Philippe Oberkampf, qui s’est installé dans la maison dite du Pont de Pierre, montre tout son talent d’artisan pour imprimer la première pièce le 1er mai 1760. Le travail des deux frères et des premiers employés permet d’imprimer 1700 pièces au cours du premier exercice. Oberkampf père leur apporte un important soutien logistique en faisant parvenir du matériel (dessins, planches gravées, échantillons imprimés), des plantes tinctoriales et des toiles, accompagnées des recettes d’impression, codées par précaution. Il se rend plusieurs fois à Jouy pour donner sur place les explications nécessaires et faire bénéficier la manufacture de sa maîtrise des couleurs.
Durant la décennie 1760-1770, une bataille juridique a lieu pour savoir qui prendra le contrôle de cette entreprise prometteuse, offrant déjà des taux de profit de 120%. Véritable initiateur de la maison de Jouy, Tavannes va pourtant être écarté par un commissionnaire (Levasseur) auquel il a eu recours. Celui-ci remplace Tavannes par Sarrasin de Maraise et propose à Oberkampf de fournir son industrie dans une nouvelle société à son nom : Levasseur et Cie. Il faudra plusieurs années d’intrigues pour asseoir l’entreprise de Jouy sur un actionnariat stable et permettre à Oberkampf de savoir pour qui il travaille.
Oberkampf fait élever des bâtiments pour abriter les nouvelles installations : chaudière, cuve, appareils de levage. Jean-Baptiste Huet, l’un des artistes employés à la manufacture, rend compte dans l’un de ses tableaux4 de cette activité industrielle qui s’implante à Jouy.
La manufacture se développe en recrutant dans les villages voisins de Buc, de Bièvres et des Loges. Elle va progressivement employer la majorité de la population de Jouy (65% en 1790, 75% en 1805 à l’apogée), village auquel elle impose son rythme. Ouvriers et employés sont tenus de se rendre au travail aux heures de la cloche qu’Oberkampf actionne parfois lui-même. Selon son âge et ses capacités on y exerce les métiers les plus divers. Des alloués (apprentis) aux commis qui ont la responsabilité d’une partie de bâtiment, les qualifications sont nombreuses : contremaîtres, inspecteurs, dessinateurs, graveurs, imprimeurs, coloristes, pinceauteuses, rentreurs, portier… Et par sa diversité même, cet éventail de métiers représente un formidable espace de promotion sociale. Bien des villageois qui ont dit adieu aux champs5 apprennent à signer leur nom à la manufacture.
A la diversité des emplois (900 en 1780, 1000 de 1780 à 1806) correspond celle des statuts. Si les journaliers sont en situation précaire, les techniciens et les cadres bénéficient de la stabilité et de la sécurité que procure un salaire annuel. Parmi les proches collaborateurs du manufacturier, on en compte plusieurs (Ludwig Rordorf, Rhorer et Schramm) qui sont venus par l’intermédiaire du père Oberkampf, après qu’il ait mesuré leurs talents. La vie religieuse de la commune est d’ailleurs affectée par ce flux migratoire d’essence protestante et l’épiscopat fut alerté par le curé de la paroisse, soucieux de ne pas voir les employés de la manufacture à l’église. D’autres oppositions se sont manifestées, et c’est au prix d’efforts contre ses détracteurs qu’Oberkampf obtint d’aménager le cours de la Bièvre dont il a besoin pour actionner le moulin des fouloirs, la calandre… Pour se prémunir contre les nouvelles menaces, il achètera en 1795 la ferme des Bouviers, où la Bièvre prend sa source.
Aux prises avec ces difficultés, le patron Oberkampf doit aussi assurer la discipline à l’intérieur de cette entreprise d’un genre nouveau, où l’effectif est particulièrement nombreux. La lecture des préceptes de Jean Ryhiner6 donne une idée de la tâche du directeur d’une fabrique au XVIIIe siècle : il doit « […] connaître à fond la capacité et l’inclination de ses ouvriers pour donner à chacun l’ouvrage qui lui convient […] avoir l’œil sur les mutins et ne point souffrir qu’ils débauchent les autres et les excitent à se raidir contre les usages de la fabrique […] ne point souffrir de […] visites qui viendraient distraire les ouvriers en leur parlant d’affaires domestiques. »
Les méthodes de travail évoluent. A l’impression au bloc de bois, pratiquée durant la première décennie (les motifs gravés en relief étaient appliqués au moyen d’un coup de maillet), succède l’impression à la planche de cuivre qui permet de reproduire des dessins avec une plus grande finesse de détails. En 1769, Oberkampf rachète une fabrique de toiles imprimées qui avait été créée aux Bordes (Essonnes) par le marchand-mercier de Paris Jacques Baron. Il la nomme « l’Indienne » et place son frère à sa tête. En 1770, les deux frères Oberkampf obtiennent leurs lettres de naturalisation et deviennent sujets régnicoles.


Le Groupe Oberkampf

L’association avec Maraise ne satisfait pas entièrement l’entrepreneur de Jouy. M. de Maraise, son associé parisien, n’est pas l’homme « propre à la chose ». Sans remettre en cause sa participation dans l’affaire, il estime qu’une épouse pourrait utilement venir compléter ses qualités. C’est à la halle de Rouen, où il cherchait un acheteur de toiles blanches pour en faire son commissionnaire, qu’il a repéré Mlle Darcel.
Issue d’un milieu de marchands-merciers, elle était bien préparée aux responsabilités auxquelles Oberkampf songe pour elle. Elle connaît l’allemand, l’anglais, l’arithmétique appliquée aux affaires et sait tenir une correspondance commerciale. Oberkampf est le témoin de cette union qu’il a poussée de ses vœux, le 4 novembre 1767. Mme de Maraise quitte Rouen pour faire connaissance avec le site industriel de Jouy. Elle découvre l’art de la fabrication des toiles peintes avant d’avoir à mener les discussions commerciales.
Dans le bel hôtel Jabach que le couple Maraise occupe rue des Mauvaises-Paroles de 1769 à 1782, puis rue de Meslay jusqu’en 1790, elle travaille nuit et jour pour que la situation comptable corresponde à la réalité. Toutes les opérations doivent se traduire dans les comptes où il faut pouvoir retrouver tous les biens : « le matériel d’impression, le papier, les meubles de la fabrique, mais aussi les chevaux, voitures et cabriolets, et le précieux vin 7 » . « Il lui faudra dix ans pour y parvenir. Tôt levée et tard couchée, elle tient la plume les jours de fête et ne s’accorde qu’une petite semaine de repos à l’occasion de ses grossesses 8 ».
C’est à ce prix qu’Oberkampf dispose toujours d’informations fiables pour ses choix de gestion. Lorsqu’il assiste à des ventes à Londres, il sait que ses transactions se retrouveront bien dans les écritures.
Oberkampf montre pour les techniques et la production européennes un vif intérêt qui le conduit à se déplacer pour visiter d’autres manufactures. A partir de 1773, il assiste aux ventes de la Compagnie anglaise des Indes. Ses visites, pour lesquelles il est parfois accompagné de proches collaborateurs, sont l’occasion de découvrir des savoir-faire qu’il ne possède pas encore et de prendre conscience de son positionnement sur le marché.
L’association avec le couple Maraise s’avère fructueuse et le titre de Manufacture Royale est attribué par Louis XVI en 1783. La manufacture peut marquer les toiles aux armes du roi et échapper au contrôle de l’inspection9 des manufactures. Quand la rupture voulue par Oberkampf intervient, au début de la Révolution, c’est un coup terrible qu’il porte à ses associés, mais il entend désormais garder la « mine d’or » pour lui et sa famille.
Pendant les années révolutionnaires, la fermentation est globalement maîtrisée par le groupe Oberkampf qui est partout aux commandes, comme dans la Société Populaire, chargée de surveiller et de travailler à l’affermissement de la République. Celle-ci est dirigée par Samuel Widmer, neveu d’Oberkampf, qui est aussi à la tête de la garde nationale locale.
Citoyen maire, élu à cette charge de 1790 à 1792, Oberkampf est aux prises avec les évènements. Durant cette période de turbulences, il parvient à se montrer à la hauteur de la Révolution et à en éviter les excès même s’il y a des alertes : Oberkampf n’échappe pas à une visite de contrôle de sa manufacture, ni à l’obligation de produire un certificat de non émigration pour attester sa résidence sans interruption à Jouy depuis mai 1792. Mais il n’y a pas eu de massacre ni d’exactions violentes à Jouy.
D’ailleurs, cette époque est malgré tout prospère : outre l’acquisition de la propriété du Montcel (1795), l’expansion continue. Oberkampf fait élever le Grand Bâtiment, « unique en son temps par l’importance de ses proportions – 110 mètres de long, 14 de large et 23 de haut – […]. Les ateliers d’impression à la planche de bois et à la planche de cuivre étaient réunis au rez-de-chaussée, ainsi que la machine à imprimer au rouleau. Au premier étage se trouvaient le magasin des planches et des rouleaux gravés, les volumes de dessin, « la chambre »10 des dessinateurs et des graveurs, les pinceauteuses occupaient le second. »11
« Le contrôle permanent de la situation par le groupe Oberkampf a assuré la tranquillité de la vie quotidienne à Jouy-en-Josas »12. Quand la patrie est déclarée en danger, Samuel Widmer, qui anime le laboratoire de chimie de la manufacture, fait le nécessaire pour contribuer à l’effort national de production de salpêtre, qui entre dans la fabrication de la poudre. La commune n’est pas en reste : « Elle a fourni de nombreux défenseurs à la Patrie ; elle les a armés et équipés à ses frais […] »13.
Christophe-Philippe Oberkampf a toujours su être de son temps, par opportunisme commercial et politique. Anobli par Louis XVI, sous la Révolution ses lettres de noblesse sont brûlées, mais en 1806, Napoléon 1er et l’Impératrice viennent à Jouy le décorer de la Légion d’Honneur.
A Essonnes, « l’Indienne » rachetée par Christophe-Philippe Oberkampf et qui emploie plusieurs centaines d’ouvriers, devient l’annexe de Jouy pour le blanchiment et la teinture, car l’eau y est plus abondante. En 1804, Oberkampf achète le domaine de Chantemerle, tout proche, et en confie la direction à Louis Feray qui a épousé l’une de ses filles, Marie-Julie Oberkampf. Ce nouvel établissement, situé sur un terrain de six hectares, possède une maison et deux moulins à tan sur l’Essonne. Il permet de réunir en un même lieu le filage et le tissage. Mais, faute de machines à vapeur, ses coûts de production sont trop chers.
Avec l’invasion par les troupes étrangères et le retournement de la conjoncture, en 1807, Oberkampf doit se séparer de 300 salariés. A sa mort, en 1815, Emile, son fils, reprend le flambeau pour peu de temps. En 1822 la fabrique est cédée à Barbet, dit Barbet de Jouy, mais elle sera finalement démantelée en 1843.


1. Mémoires de l’abbé Morellet – (Mercure de France, 2000)
2. Oberkampf un entrepreneur capitaliste au siècle des Lumières, Serge Chassagne (Aubier, 1950)
3. Groupe de Recherches Historiques – « Les archives de Jouy-en-Josas » n° 1 – (1992)
4. Les travaux de la manufacture – Dessin de J-B. Huet (1784)
5. La fabrique des prolétaires, Alain Dewerpe et Yves Gaulupeau (Presses de l’Ecole Normale Supérieure, 1990)
6. Traité sur la fabrication et le commerce des toiles peintes, Jean Ryhiner (1766)
7. Jouy est à l’époque une petite région productrice.
8. Les Conquérantes, Catherine Rigollet (Nil)
9. Créé par Colbert, le corps de l’inspection des manufactures contrôle et certifie la qualité des produits.
10. Partie d’un atelier.
11. Dans Toiles de Jouy, Josette Brédif (Adam Biro)
12. Groupe de Recherches Historiques – Jouy-en-Josas un village sous la Révolution – 1989
13. Groupe de Recherches Historiques – Jouy-en-Josas un village sous la Révolution – 1989







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