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Zinzins


Auteur : ALOMENE Michel

Style : Humour




La rumeur se répandit au galop dans toute l’entreprise : le président Rouvière se prenait pour un cheval. Une demi-heure tous les matins, de 10 h 15 à 10 h 45, avec une régularité de métronome, il s’enfermait dans un réduit reculé, au premier sous-sol, et cavalait bruyamment en hennissant et en ruant dans les meubles. Puis il ressortait, impeccablement cravaté, le cheveu à peine en désordre, et retrouvait toute son autorité sur un conseil d’administration perplexe et des secrétaires tétanisées.
Personne n’aurait rien su, peut-être, si un archiviste maniaque n’avait eu besoin d’un dossier confié à la poussière des caves depuis on ne savait plus combien de générations. Attiré par les cavalcades fougueuses qui s’échappaient du fond du couloir, il avait reconnu dans les cris gutturaux le timbre de son patron et avait observé la scène par le trou de la serrure. Il avait confié le terrible secret au gardien, qui l’avait vu sortir bouleversé du sous-sol, en lui faisant jurer sur les clés de saint Pierre de garder le silence. Le gardien promit tout ce qu’on voulut : un tel serment, n’engage le plus souvent qu’à ne transmettre l’information qu’à un ami sûr en exigeant de lui le même secret. Aussi le gardien ne s’en ouvrit-il qu’au portier, un homme de confiance, qui ne le révéla qu’à la standardiste en soulignant combien il comptait sur sa discrétion. La standardiste avait beaucoup d’amis sûrs qui prêtèrent le même serment, et le soir même, seuls des confidents fiables étaient au courant. En fait, pas un salarié, pas un administrateur n’ignorait la découverte du vieil archiviste.
Le président était encore jeune : il avait succédé à son père l’année précédente et avait fait preuve d’un dynamisme et d’une inventivité qui manquaient depuis longtemps à l’entreprise. Toute l’équipe en avait été revigorée et le cours de l’action avait bondi. Le succès lui était-il monté à la tête ? C’était l’avis du directeur général, qui avait servi sous Rouvière senior et qui peinait à suivre le nouveau rythme. La secrétaire en chef soutenait qu’il avait été envoûté et qu’elle avait retrouvé une poupée de crin dans un tiroir de son bureau. Les dactylos optaient pour un chagrin d’amour : le président n’avait-il pas dû, en succédant à son père, rompre une liaison qui lui était chère pour épouser dare-dare une héritière mieux dotée ? Le vieil archiviste rappelait que Richelieu lui aussi se prenait pour un cheval et qu’on n’avait jamais su si c’était par dépit amoureux pour la reine ou à cause de l’ivresse du pouvoir. Cela fit bondir la responsable de la communication, qui souligna l’effet désastreux d’un président hennissant à l’époque du TGV et du supersonique. Un cheval ! Plus personne ne savait ce que c’était dans l’entreprise !

Le lendemain, à la même heure, le président se prenait pour une moto de grosse cylindrée. Cela ne rassura pas la responsable de la communication qui avait tenté d’intercepter notre pétaradant héros à la sortie du parking souterrain alors qu’il s’élançait pour effectuer un tour du pâté de maisons. Cette irréfléchie intervention aurait pu d’ailleurs très mal se terminer puisque le président, sans même jeter un regard à sa collaboratrice, l’avait méchamment bousculée lorsqu’elle s’était mise en travers de la trajectoire de la moto. Jupe remontée jusqu’au nombril, elle s’était retrouvée allongée dans une flaque d’huile, le contenu de son baise-en-ville éparpillé autour d’elle. Le feu aux joues, elle s’était empressée de ramasser le string rouge avec perles d’émulation que son dernier amant en date lui avait offert pour pimenter leurs parties de jambes en l’air, l’avait fourré à la hâte dans sa sacoche entre son agenda électronique et l’ultime tome des aventures de Harry Potter et avait claudiqué vers l’ascenseur en jetant des coups d’œil aux alentours pour déceler d’éventuels amateurs d’affriolants dessous et de cancans scabreux.
Responsable de la rédaction du journal interne de l’entreprise et de la bonne communication entre les services, Mlle Pontet était en outre en charge des rapports avec les médias. Aussi était-elle plus que consciente des dégâts que le comportement du directeur ne manquerait pas de susciter si d’aventure, ses métamorphoses chevalines ou mécaniques étaient portées à la connaissance du grand public. Ne risquait-on pas d’assister à des mouvements de panique comme aux pires moments de la crise bancaire de 2008, ne risquait-on pas de voir des files d’épargnants déstabilisés par les rumeurs s’allonger devant les guichets, et surtout, les invisibles et coquines petites mains du marché n’allaient-elles pas s’affoler et fesser énergiquement les bonnes joues rebondies des actions de la banque Rouvière.
Le feu, il y avait le feu, et pas un feu de broussailles qu’une pissée de moineaux aurait suffi à éteindre, non, un bel et bon brasier rogneur de bénéfices et dévoreur de dividendes.

Emoussé nerveusement par la peu enthousiasmante partie de golf qu’il venait de disputer avec le nouveau propriétaire du club local de football local, un adipeux tycoon hongkongais enrichi dans le commerce du ginseng en poudre, le directeur-général somnolait comme un bienheureux lorsque la responsable de la communication pénétra en trombe dans son bureau pour lui faire part de ses craintes.
Les yeux clos sur ses pensées, ou plus probablement sur son absence de pensées, le DG l’écouta peindre l’avenir en gris funèbre, puis après s’être trituré longuement les méninges ou en avoir donné la studieuse impression, lui rappela que ces messieurs du conseil d’administration avaient renouvelé, pas plus tard que la veille, leur pleine et entière confiance au directeur. Ne pouvait-elle donc, elle aussi, faire crédit à la sagesse de cette auguste assemblée ?
Quant à la presse, qui croyait encore à sa prétendue influence ou à sa supposée nocivité. Elle était aux ordres des agences de publicité et de ses bailleurs de fonds, la presse, et depuis longtemps elle ne s’étonnait que de ce qu’on lui désignait comme sujet d’étonnement, les grands froids en hiver, les départs en vacances en été et la chute des feuilles en automne.

Le lendemain, monsieur Rouvière arriva pour la première fois en retard et cette minime entorse à la ponctualité suffit pour que chacun et chacune se répandent en rumeurs. La secrétaire en chef, des sanglots dans la voix, proposa de téléphoner aux urgences, une moto, surtout de grosse cylindrée, heurtée à pleine vitesse, cela pouvait faire des dégâts. L’une des plus jeunes dactylos, une délurée gamine au minois semé de taches de son, lui rétorqua, avec un sourire malicieux, qu’il serait plus judicieux de contacter la S.P.A. et Mlle Pontet qui n’avait toujours pas digéré les rebuffades du directeur général suggéra qu’un avis de recherche soit placardé le plus rapidement possible dans les agences de tiercé et les lieux de concentration des motards.
Cette effervescence peu propice à la bonne marche des affaires cessa dès l’apparition du directeur. Cravate dénouée, cheveux et pans de chemise au vent, mains tachées de cambouis, il salua distraitement le portier, ignora le pool des dactylos et tapota gentiment la joue de sa secrétaire personnelle avant d’aller s’enfermer dans son bureau.
Les supputations reprirent alors leur cours. L’un des loustics de la comptabilité expliqua, très pince sans rire, l’étonnant retard de son patron par une autoréparation hâtive au saut du lit. Un autre de ses collègues en rosseries déclencha les rires en suggérant que le directeur avait plutôt dû se faire désencrasser trop énergiquement la tuyauterie par son épouse. Le portier ajouta à l’hilarité générale en chantonnant d’une voix de fausset « J’ai la rate qui s’dilate, j’ai les roues tout plein de trous, les bougies encrassées, le carbu bon pour le rebut… ». La guichetière principale parla de retard à l’allumage, le gardien, de coup de pompe et seule la rosissante et zélée collaboratrice du directeur persista à prendre sa défense en affirmant, et ce sans un début de début de preuve, qu’il était tout simplement tombé en panne, une simple et vulgaire panne de moteur, comme tous ici pouvaient un jour en subir une.

La matinée s’écoula avec une impatience mesurée, des dossiers furent ouverts et refermés, l’argent s’écoula en sonnant et en trébuchant, les portables jacassèrent, les claviers crépitèrent, puis à 10 h 14, toutes les têtes, même les plus distraites, se tournèrent vers l’horloge. Quelle surprise le directeur leur avait-il concoctée?
La grande aiguille fit un saut de puce apathique et toutes les poitrines retinrent leur souffle.
Puis la porte de l’ascenseur s’ouvrit sur un monsieur Rouvière normal, affreusement et très heureusement normal, avec un nœud de cravate impeccable, une chevelure soigneusement peignée, des pans de chemise glissés dans le pantalon et des mains d’une blancheur de grande lessive de printemps.
Sans tenir compte des regards curieux qui se tournaient vers lui et en sifflotant gaiement Money Money Money, le directeur enfila l’escalier menant à la salle des coffres d’où il ressortit tout aussitôt chargé d’un grand sac à la panse rebondie.

Le président du conseil d’administration, un ancien marchand de clous et de fer à chevaux reconverti dans l’immobilier, était blême. Une veine violacée battait méchamment à sa tempe, son vieux cœur fatigué de trop de nuits d’insomnies à vérifier et revérifier le contenu de ses cassettes menaçait de rompre: les immuables certitudes sur lesquelles il avait bâti son bienheureux univers d’agios et de ratios vacillaient sur leurs bases.
Pour la troisième fois, et toujours avec le même funeste sentiment de catastrophe imminente, il visionna les images de la caméra de surveillance placée au-dessus du distributeur de billets.
A 10 h 20, on voyait un monsieur Rouvière guilleret sortir de la banque ; à 10 h 21, une jeune femme à chevelure d’Iroquois retirait 50 euros au distributeur ; à 10 h 22, le directeur lui murmurait quelques mots à l’oreille avant de lui remettre une épaisse liasse de billets ; à 10 h 23, la caricature d’indienne, après avoir vissé son doigt sur la tempe, puis haussé les épaules, s’éloignait précipitamment en jetant de fréquents coups d’œil intrigués en arrière ; à 10 h 35, le sac était vide et monsieur Rouvière, en se frottant les mains, regagnait son bureau.
Deux cent mille euros distribués en moins d’un quart d’heure, à n’importe qui et ce sans contrepartie, il y avait là quelque chose de proprement scandaleux et de profondément pernicieux qui touchait aux fondements même de la société.
Réagir, il fallait réagir avant que les métastases Rouvière n’aient complément grippé le bel et bon système à pomper le pognon.

La maison du directeur était située au milieu d’une rue parfaitement droite, une rue d’hôpital ou de caserne. Tout avait l’air très propre, très entretenu et très surveillé. Un quartier sans beaucoup d’âme où Melle Pontet n’avait mis jamais les pieds. Pour y faire quoi d’ailleurs ? Il n’y avait ni commerces, ni stades, ni lieux où s’amuser ou draguer, rien que le tristounet quotidien d’un monde replié sur son argent et sa conviction d’être le meilleur.
Me la Présidente Rouvière, un visage de lutin ahuri semé de taches de rousseur, une chevelure d’un beau blond naturel, le peignoir entrebâillé sur des rondeurs à la Vénus, était au courant des frasques de son époux et s’en trouvait fort aise. Quand son mari se pensait cheval, il la chevauchait avec la fougue d’un Centaure ; lorsqu’il se croyait moto, elle retournait la situation à son avantage et en usait comme d’une machine et lorsqu’enfin, il se prenait pour un distributeur de billets, c’était Noël et Pâques en toutes saisons.
La proposition du président du conseil d’administration l’enchanta. Depuis toute gamine, elle avait toujours rêvé d’être invitée à l’Elysée. Elle promit donc de faire tout son possible pour convaincre son mari.

Le siège de la BAISE (Banque d’Assistance Interne au Sauvetage de l’Euro) est situé à Francfort à l’ombre des bâtiments de la B.C.E. On y croise des penseurs économiques à pensée unique, des conseilleurs qui ne sont pas les payeurs, des avocats d’affaires médiocres qui n’ont en vue que leurs propres intérêts.
C’est sur ce petit monde d’éclopés de la finance que règne le nouveau chevalier de la Légion d’Honneur. Ses excentricités sont connues de tous et ne dépareillent aucunement en ce milieu de farfelus et d’excentriques.

Depuis son arrivée en Allemagne, M. Rouvière s’est trouvé une nouvelle manie. Chaque vendredi à 10 h 15, il s’enferme dans le mess où il prépare une montagne de brötchen « jambon myrtille choucroute » qu’il distribue ensuite cérémonieusement à ses collaborateurs.
« Cela ne fait de mal à personne, que du contraire », confie chaque fois courageusement Melle Pontet à ses interlocuteurs en mâchonnant la dernière bouchée de cette gâterie avant de porter la main à sa bouche et de se précipiter vers les toilettes.





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