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Forêt noire


Auteur : BOUETTE Yvon

Style : Noires




Il marchait seul dans la forêt lorsqu’un frisson lui parcourut le dos …

Pas le froid, se dit-il !
La température était idéale pour une longue balade dans ce bois qu'il connaissait depuis sa petite enfance et qu'il redécouvrait, de retour d'un long séjour à l'étranger.
C'était un homme d'âge mûr dans les trente-cinq, quarante ans. Élancé, vêtu avec un soin ostentatoire que certains pouvaient trouver déplacé. Sa pâleur trahissait le citadin, mais sa marche assurée attestait d'une ancienne et néanmoins régulière pratique de la randonnée.
Sa réussite professionnelle ne lui avait pas fait oublier une enfance campagnarde dans un monde âpre et fruste. Il en avait conservé un certain goût pour la solitude qu’il savourait aujourd’hui pleinement.

Gamin, souvent mis à l'écart par les autres, il avait cultivé une part d'ombre et de mystère qui le taraudait à chaque fois qu’il revenait dans ce hameau perdu, loin de tout, niché au flanc d'une vallée encaissée.
Pourquoi s'était-il toujours senti différent, étranger aux autres membres de sa famille ? Clan vivant en autarcie, comme une secte d'un autre temps ?
Et cette éternelle envie de fuir depuis son adolescence, envie de découvrir un autre monde aussi pressante qu’une quête, d’où venait-elle ?
Comme à chacune de ses visites sur les lieux de sa jeunesse, la question se posait avec, semblait-il, plus d’acuité l'âge venant.

Dès l’aube, à l’issue d’une courte nuit, il avait quitté la vieille demeure familiale où habitait encore son grand-père, abandonné sa voiture le long d'un sentier. Marchant d'un pas alerte, il profitait de l’étrange silence. Il n'avait pas souvenir d'avoir été si loin au cours de ses dernières balades.

Le temps était superbe, le soleil, déjà haut dans le ciel, resplendissait. Marchant allégrement, il se réjouissait de son prochain voyage d'agrément. Loin d'ici, en Bretagne, sur l'île de Bréhat qu'il affectionnait particulièrement. Un monde sans voitures, Paimpol, puis la pointe de l'Arcouest, le bateau et le charme de cet endroit hors-saison. Il appréciait ces deux lieux et mondes en parfaite opposition.

Il continua sa route, absorbé par ses pensées.
Pourquoi s'est-il senti cette fois-ci attiré par le chemin de droite ?
Il l'ignorait.
Un sentiment étrange le gagnait au fur et à mesure qu'il s’enfonçait dans la nature. Le soleil d'un seul coup avait du mal à transpercer la masse dense du feuillage. Son humeur s'assombrit. Un cauchemar récurrent de son enfance se rappela à lui, sans crier gare !
Plus il cheminait, plus il avait l'impression d'être déjà venu dans ce lieu. Idée saugrenue qu'il rejeta bien vite ! Son malaise grandissait pourtant. Haussant les épaules, il poursuivit sa route, songeur.
Son enthousiasme l’avait quitté. La clarté du soleil reprenait le dessus.
La journée promettait d'être belle, il regrettait d'être seul... quelques pensées pour le moins lubriques lui réchauffèrent le cœur. Trop fugaces !

La quiétude du lieu réveillait ses sens.
Une clairière au bout du chemin...
Un carré d'herbes éclairé par le soleil, un corps de femme presque nu lui apparut comme une réponse à ses désirs...
Sauf qu'elle n'était ni alanguie ni consentante... Elle était écartelée et livrée à la bestialité d'hommes en rut.
Il songea à une mauvaise scène de film porno. Pourtant, c'était si réaliste !

L’étrange sensation revint le hanter. Il connaissait ce lieu. Il était déjà venu ici. Il en était persuadé. Il se souvint peu à peu. Par flashs. Un viol ! Il y avait assisté.
Une famille, un jour de soleil radieux, un repas en plein air improvisé, le matin même, pour profiter du grand beau temps, de cette chaleur tant attendue.
Une couverture par terre, des victuailles déballées, des rires et des jeux, des voix qui soudainement lui semblèrent familières !

Puis...
Du tumulte, des hommes qui sortirent des bois, bredouilles et frustrés.
Des actes terribles. Des gens qui hurlaient. Une femme et une jeune fille les suppliant. Le chaos.
Sang et larmes. Violence et morts.
Il tremblait. Des images dansaient dans sa tête, ses jambes se dérobèrent sous lui. Une terreur irraisonnée l’assaillit ! Ses yeux se fermèrent, des larmes coulèrent. Il se boucha les oreilles, en vain. Sa main droite s’arrêta sur une cicatrice, il se revit au sol, impuissant, ivre de colère, mais aussi paralysé par la peur.

Il s'assit sur un tronc d'arbre, tremblant et vomissant. Visions fulgurantes. Reconnaître l'endroit, revivre loin, très loin dans le temps. Ce coin reculé du bois. Pourquoi ces bribes d'images, résurgences de plus en plus appuyées. Kaléidoscope de visions horribles.
De chasseurs avinés et assoiffés de sang, de sexe, croisant par hasard des femmes en robes légères, épaules nues, les jambes hâlées.
Les gibecières vides et… finalement… l'effet de meute.

Un pique-nique familial virant au cauchemar.
Un homme immobile, gisant à terre. Mort ?
Une femme et une adolescente, leurs cris et supplications auxquels répondaient les rires gras des mâles...La douleur le fit chavirer. Il glissa à terre, les yeux mi-clos.
Un éclat d'un brillant terni au pied d'un buisson attira pourtant son regard. Une gourmette pleine de terre avec une inscription : "Ghislaine".

Comme sa sœur adorée et regrettée ? Peut-être. Les sévices sur sa poitrine, ses membres écartelés, maintenus au sol par des forces supérieures aux siennes. Ces brutes braillant, l’encerclant et la pénétrant !
Et cette femme plus âgée qui se débattait vainement, sa mère ?
Cette cicatrice sous ses doigts... souvenirs... ce jeune garçon, encore un enfant à demi inconscient, témoin, lui ?
Cet homme mort, son père ?

Dans ce cas, si tous avaient péri dans ce drame… Qui était cette famille qui l'avait élevé ?
Ses oncles rustres, ses tantes, épouses sans grâce... il revit un des gars, un de ceux de la communauté qu'il n'aimait pas.
Il ressentit les terreurs nocturnes éprouvées dans la mansarde qui lui servait de gîte, la mise à mort, les deux coups de feu, l'homme tenant le fusil, ce visage, cette arme... C’était impossible... pas lui... il se rappela avec précision de l'arme, du tireur aussi !
Le meurtrier.
Il reconnut quelques visages dans cette sarabande infernale et sanguinaire !
Tous ces dégénérés issus d'une consanguinité remontant à la nuit des temps.
Rongés par un alcoolisme chronique se perpétuant de générations en générations.
Il les revoit distillant leur propre gnôle de façon clandestine s'en abreuvant jusqu'à plus soif !
Tous décédés aujourd'hui !
Sauf un !

Le choc sur son crâne, puis le trou noir, l’amnésie dont il commençait à sortir...
Il était à genoux dans l’herbe humide de rosée... son corps se trouvait secoué de sanglots, l'objet métallique dans sa main semblait lui raconter une autre vie, son histoire... celle d'avant, garçonnet sans problème dans une famille aimante.
Qui était-il ?... Il fallait qu'il sache... quitte à payer le prix fort... La haine s'installa en lui... sentiment qui lui était inconnu ! Savoir d'abord, se venger ensuite !
Il devait essayer de comprendre, une seule personne détenait la vérité, "Grand-père", unique rescapé du village misérable où il avait vécu ses premières années.
Ces deux femmes, cet homme, leur existences, leur noms et adresses ?

Un grand froid le gagna, il avait vécu tant d’années dans l’oubli. Tous savaient, mais s’étaient tus.
Il regagna sa voiture... ses automatismes d'être humain mais il sentait qu'il n'était plus le même homme.
Le dilemme, compassion ou vengeance ?
Pardonner ou rajouter un mort à la liste déjà trop longue ?
Il roula, vite... très vite comme si connaître toute la vérité devenait une urgence, une nécessité.

Il arriva enfin dans la cour de la ferme et se dirigea vers un bâtiment en ruines où il trouva des armes pas toutes en état de fonctionnement.
Il en prit une, s'assura de sa fiabilité, l'essuya et la chargea.
Au bout de son bras gauche, tendu devant lui, dans sa paume ouverte, bien en vue, le bijou rongé par le temps.

De l'autre main, il braqua son fusil sur l'épave qu'était devenue cette loque humaine.
Assis à sa place habituelle, crasseux et en guenilles, son vieux fusil de chasse entre les mains, l'homme très âgé maintenant le regarda approcher. Vivant en ermite depuis des années, son apparence et sa santé s’étaient fortement dégradées. Apercevant la gourmette que lui tendait son cadet, il blêmit, son regard se voila, sa voix se fit ténue, hésitante. Crachant un jet de salive rendu noirâtre par son éternelle chique, il bafouilla. La bave lui coulant sur son menton mal rasé.
-"Tu sais. Enfin ! Une partie seulement... nous n'avons jamais cherché à savoir qui étaient tes parents. Les autres voulaient que je t'achève aussi, ce jour-là".
Un coup de feu retentit... un corps lentement glissa à terre...dernière victime de cette tuerie qui avait commencé bien des années auparavant.





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