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Thé ou café


Auteur : ALOMENE Michel

Style : Scènes de vie




1

Ma grande sœur possède un petit carnet à secrets. Elle le dissimule dans la table de nuit sous ses nuisettes et ses slips à côté d’un vibromasseur, d’une paire de menottes, d’un tube de vaseline et d’un paquet de préservatifs. Elle y tient la comptabilité de ses amants.
Pour Alicia, l’homme, quel qu’il soit, est de passage à l’inverse du désir qui lui est permanent. C’est un objet à plaisirs pour dissiper les idées noires et le stress, un jouet sexuellement utile à insérer dans le décor pendant un temps variable, une nuit, une semaine, un mois, tout au plus. Après c’est envahissement de l’espace vital, perturbation des habitudes et soucis permanents.

Je suis curieuse, je ne m’en cache pas.
Je n’ai pas résisté. J’ai feuilleté le petit carnet. Les trois dernières pages étaient partagées en deux colonnes. Au-dessus de celle de droite, Alicia avait écrit T, au-dessus de celle de gauche, C. Dans chaque colonne figuraient un vingtaine de noms et de prénoms, avec date de rencontre, durée de la liaison, numéros de téléphone et adresse e-mail pour les derniers entrés. A côté de chaque nom était écrit un chiffre de 1 à 10, 10 signifiant plus que certainement très performant et 1, plus que probablement lamentable.
Certains de ces noms, trois ou quatre pas plus, étaient surlignés ou entourés de rouge, d’autres, bien plus nombreux, étaient biffés rageusement.

Alicia a une théorie. Elle me l’a exposée lorsque je l’ai interrogée après le viol de son intimité. J’ai estimé sa théorie farfelue. Mais quand j’y ai repensé, je ne l’ai pas trouvée plus insolite que bien d’autres systèmes de classement.
Pour Alicia, il existe deux catégories d’hommes, les buveurs de thé et les buveurs de café. Ceux qui préfèrent le thé seraient sérieux parfois jusqu’à l’ennui, se livreraient fort peu et s’en tiendraient à des positions hyper traditionnelles au lit. Ceux qui plébiscitent le café seraient plus enjoués, se confieraient plus facilement et parfois trop facilement et seraient des amants inventifs.
Du posé limité rassis, côté thé, de l’amusant susceptible d’être volage, côté café.

La vie amoureuse d’Alicia semble donc être bien organisée et bien remplie. Elle devrait être pleinement heureuse à sauter – ou à se faire sauter, c’est selon – d’un amateur de thé à un aficionado du café, pourtant elle ne l’est pas, enfin pas entièrement.
Alicia a 35 ans et se sent vieillir. Elle a un poste important, beaucoup d’argent, quelques amies chères. Elle a presque tout réussi - jusqu’à présent, ai-je parfois envie de lui dire – mais tout au fond d’elle, elle éprouve un grand vide. Elle voudrait un enfant.

Je lui parle mariage, pacs, concubinage. Elle a un imperceptible mouvement de recul, son visage se glace, ses yeux s’emplissent d'inquiétude. S’encombrer d’un homme à demeure, même s’il s’agit du géniteur de son futur enfant, n’entre pas dans ses plans d’avenir. L’intrus, car il ne pourrait à la longue devenir qu’un intrus, serait un obstacle à son indépendance.
Je lui dépeins tous ces malheureux petits enfants aux grands yeux tristes qui, tout autour du monde, espèrent qu’un jour, quelqu’un s’intéressera à eux. Pas émue pour un sou, elle se lamente longuement sur les obstacles administratifs, les délais d’attente et le choc des cultures.
J’évoque l’insémination artificielle. Elle me répond trop impersonnel, trop clinique, trop peu naturel. Son enfant, c’est clair, c’est net, Alicia le veut d’un homme, un vrai, un frétillant, un brûlant chaud à enlacer, et pas d’un artifice de la médecine.
Et du haut de la candeur de mes seize ans, je chuchote : « Alors arrête la pilule et laisse faire la nature… »
Elle me fixe pensive, puis elle sourit.


2

Alicia ne prend jamais le petit-déjeuner chez elle. Elle fréquente un bistrot de son quartier. Elle s’y plaît bien, et puis son appartement lui a toujours semblé trop grand et trop vide. Elle y mange un œuf sur le plat avec une tranche de lard ou un jambon-beurre, accompagné d’une pression ou d’un verre de rouge, du costaud, du solide, de quoi bien commencer la journée.
Peu de jours après notre échange de confidences, un grand balèze vient s’installer à la table voisine de la sienne et s’absorbe dans la lecture du Canard Enchaîné.
Alicia le jauge sans retenue comme un maquignon le ferait d’un taureau. Il a les cheveux blonds, les yeux bleus, la poitrine large, des bras musclés et pas de défaut physique apparent. Le côté viril de l’inconnu lui plaît, mais elle doit aussi admettre qu’il semble réunir toutes les qualités du bon reproducteur.
Elle regarde sa main et remarque qu’il ne porte pas d ‘alliance – ce qui en soi ne prouve rien. A part cela, elle ne se lève pas pour aller vers lui, elle ne lui dédie pas un sourire, elle continue simplement à déjeuner en le reluquant en douce pendant qu’il commande son repas et qu’il le mange avec une délicatesse de type bien élevé.
La seule chose qui tracasse un peu Alicia ce jour-là, c’est qu’il ne boit ni café, ni thé et qu’il se contente d’une eau plate.

Le lendemain, il ne vient pas et Alicia se dit qu’elle a raté une occasion. Mais le jour d’après, il s’assied derrière elle et elle peut même sentir son odeur, un parfum très mâle de savon à barbe et de lotion après rasage. Puis il sort un portable et elle tend l’oreille pour savoir s’il parle à une femme.
Elle l’entend lâcher : « Ok, ok, Marc, à ce prix-là, tu vends ! ». Soulagée, elle expire un grand coup.

Cette valse-hésitation dure comme cela pendant plusieurs jours sans qu’elle ose faire le premier pas et sans que l’inconnu ne daigne, ne fût-ce que remarquer sa présence.
Puis un matin, elle se décide, ce manège ne peut se poursuivre éternellement.
Elle se maquille légèrement, elle met une robe un peu plus courte que d’habitude et elle fait en sorte d’arriver devant le bistrot juste au moment où l’inconnu s’apprête à y pénétrer.
Ce plan, si on peut appeler cela un plan, fonctionne parfaitement. Il lui cède le passage, elle sourit. Il la fixe avec une petite lueur amusée au fond des yeux, elle rougit comme une première communiante. Il murmure : « Si j’osais… », elle le devance et l’invite à sa table. Il accepte d’un hochement de tête, puis ajoute d’un ton ironique : « Cet incident survient à point, n’est-ce pas mademoiselle ? Depuis plusieurs jours, je me demandais comment vous aborder… »


3

Alicia se tait, le regard perdu dans le vague, puis elle me regarde et rit, un rire franc et enjoué de gamine pour qui la vie n’est encore que promesses.
- Le reste, ma puce, tu peux le deviner, je n’ai pas besoin de m’étendre plus avant. D’ailleurs pour ce qui est de s’étendre, j’estime avoir assez donné…
Je ne relève pas ce jeu de mots salace et j’ose un rougissant : « Et alors ? »
Alice sourit et se caresse le ventre, une caresse étonnamment gourmande et possessive, puis les yeux baissés dans une pose à la Cranach, elle fait : « Ca y est… »
Elle n’ajoute rien, tout est contenu dans ces trois mots.
Je bats des mains, vais pour l’embrasser, mais une dernière question me taraude.
Et le père, est-il thé ou est-il café ?
Le sourire de ma grande sœur s’élargit. Ce n’est plus le ris mièvre d’une Vierge à l’enfant, c’est un grandiose sourire moqueur, un sourire qui se moque des autres, un sourire qui se moque d’elle-même.
- Ni l’un, ni l’autre, s’esclaffe-t-elle. Imagine-toi, ma puce, que Bernard ne boit que du cacao….Tu me vois, dis, tu me vois à table, tous les matins, avec deux grands gosses qui trempent leur tartine dans un bol de cacao…
Et elle rit, elle rit, elle rit…





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