nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Mises à jour


Auteur : COVIN Grégory

Style : Science-fiction




1

Elle se souvenait parfaitement de la date : c'était justement le jour où Lila avait emménagé, le lendemain de l'arrivée de ce vaisseau. Le 17. Les disparitions venaient à peine de commencer. D’abord des animaux. Puis des êtres humains. Les premiers à avoir été enlevés étaient ceux qui avaient été identifiés comme solitaires, et qui travaillaient généralement de chez eux. On ne s’était tout d’abord rendu compte de rien. Puis, progressivement, les rues avaient commencé à se vider. Les gens ne répondaient plus au téléphone, et ne se rendaient plus à leur travail. Jusqu'aux navettes de la police qui n’étaient plus en service par manque de personnel.
Lila avait la sensation de présenter ces faits comme s’il ne s’agissait là que d’événements tout à fait ordinaires. Comme si la ville de Thuryn détenait l’une de ces attractions touristique qui, malgré ses risques, donnait tout l’intérêt à la vie de certains relais scientifiques éparpillés dans le cosmos. Dans la station de recherches, plus de deux cent personnes avaient disparu en moins d’un mois. Lila ne put s’empêcher de poser une main contre ses lèvres, comme si elle réalisait seulement maintenant ce qui allait lui arriver. Parce qu’elle allait disparaître elle aussi, s’ils ne parvenaient pas à découvrir la cause de ces enlèvements. Ou à fuir.
Lila leva les yeux vers l’agent de sécurité. L’homme lui avait retiré ses menottes, mais semblait regretter son geste, tant il la scrutait avec appréhension. La jeune femme réalisa qu’il était, tout comme elle, mort de peur. Il était le dernier militaire du complexe. Ses supérieurs, tout comme ses collègues, s’étaient évanouis dans la nature. Des montagnes de paperasse s’élevaient des bureaux, auprès d’ordinateurs allumés. Lila se sentait toute petite dans la salle gigantesque emplie de tout ce matériel qui n’avait plus de raison d’être.
— Vous pouvez me dire ce que vous faisiez, la nuit du 17, docteur Wilkins ? reprit l’agent de sécurité, ou allez-vous encore m’annoncer que vous ne vous souvenez de rien ?
La neige synthétique qui permettait à la planète rouge de refroidir laissait entendre des feulements, au fur et à mesure que la couche de glace s’effritait pour finalement s’évaporer. Avant d’être remplacée par de nouveaux mètres cubes de tapis blanc. Les coulées de lave qui inondaient les interstices formaient elles-mêmes des plaques de terre, donnant l’impression que des croûtes de chair se formaient sur ces innombrables cicatrices témoignant du passage de l’Homme. Le contact entre les températures extrêmes qui couvaient entre l’atmosphère artificielle et l’intérieur de la planète donnait naissance à des explosions de gazes putrides. Telle une horloge sonnant les douze coups, il arrivait que la planète rugisse, laissant entendre des grondements sourds qui assourdissaient la ville. Le sol s’ouvrait, vomissant une bile rouge qui se voyait presque aussitôt étouffée dans un gant de neige, dans un sifflement qui ressemblait à la dernière respiration d’un condamné. Une dizaine de ces gongs assourdissants éclatait par heure, certains pouvant se montrer inquiétants de par leur intensité inhabituelle. C’était comme si la planète n’était rien d’autre qu’un gigantesque ballon qui venait de crever, et qu’avec cet ultime souffle la vie qu’elle portait lourdement sur ses épaules vivait là ses dernières heures. Nombreux étaient ceux à prendre des drogues pour ne plus être perturbés par les halètements de Thuryn. Nombreux étaient ceux à écouter ces bruits, emmitouflés dans leur lit, et à leur donner d’autres significations.
Lila sursauta lorsque l’une de ces explosions éclata à l’extérieur, ne parvenant décidément pas, elle non plus, à s’habituer à la sauvagerie de Thuryn. Elle se tourna vers la fenêtre, avec l’impression qu’elle allait soudain voir les bâtiments s’effondrer sur eux-mêmes et la planète avaler ces fourmis qui ne lui avaient que trop causé d’ennuis. Il était presque minuit, et au-dehors, la luminosité était aveuglante. La nuit avait été déchirée sur Thuryn, réduite à néant par les installations de l’homme. Seule la neige et des bâtiments d’un blanc de porcelaine coexistaient avec ces petites taches, figurines humaines se débattant dans un environnement qui n’était pas le leur.
— J’ai obtenu mon nouveau logement de fonction, annonça enfin Lila. Plus proche du laboratoire, et contenant des matrices de compression, m’aidant dans mon travail.
— Des ordinateurs intelligents dédiés aux tâches scientifiques ? demanda l’agent.
— Oui. L’énergie nécessaire pour les faire fonctionner est telle qu’une chambre froide électronique doit leur être dédiée. Seuls les logements de fonction environnant le laboratoire en sont équipés. Cela demande un coût énorme, et n’est proposé qu’aux chercheurs dont les travaux sont en corrélation avec les dernières expériences gouvernementales.
— Et quelle est donc la nature de ces travaux ? demanda l’agent.
— Je suis désolée, ceci est une information classée Secret Défense.
L’homme renifla, et bien qu’il devait se douter qu’il ne serait pas mis dans la confidence, il se braqua.
— Vous savez que je peux vous garder ici aussi longtemps que je le veux ?
— 72 heures, et pas une minute de plus, rétorqua Lila. Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi.
L’agent montra des dents. Il pouvait s’agir d’un sourire, ou d’une mise en garde. Lila préféra ne pas avoir à choisir entre ces deux options et se contenta de l’observer.
— Vous rappelez-vous avoir vu d’autres personnes, ces derniers jours ? demanda-t-il finalement.
— Non, fit Lila en posant de nouveau son regard vers ce qui se dessinait derrière la fenêtre.
Les vents de la Géante Rouge raclaient les terres, rejetant des rideaux de particules de glace dans l’atmosphère.
— Alors que fuyiez-vous quand je vous ai trouvée ? lança l’agent.
La jeune femme se passa la langue sur les lèvres. Elle avait déjà des difficultés à croire ce qu’elle avait vu, et ne s’imaginait pas un instant que quiconque puisse accepter ses dires. Tels des roulements de tambours, Thuryn faisait entendre la symphonie qui s’était jouée entre les murs de la station, quelques heures auparavant. Elle sentait encore les battements de son cœur qui ne cessait de s’accélérer au gré de sa fuite, au point de lui faire mal. Lila s’était mise à courir dans les rues de la ville, détachant avec toujours plus de difficulté ses pieds de la neige collante, s’obligeant à ne pas se retourner. Elle avait compris que son tour était venu, et qu’elle était sur le point de disparaître comme tous les autres, tels la trace de ses pas qui s’évanouissait presque aussitôt, effacée par le tapis blanc artificielle qui faisait encore et toujours son office sur Thuryn, recouvrant chaque centimètre carré de neige. Elle avait couru sur des centaines de mètres, butant sur les portes closes des quelques habitations qui se dressaient devant elle. Elle était emprisonnée à l’extérieur des murs, sans quiconque pour lui venir en aide. Chaque respiration lui brûlait les poumons, et elle ne se souvenait plus le nombre de fois où elle s’était écrasée une main sur les lèvres pour s’interdire de signaler sa position, grognant presque pour ne pas s’étouffer. Elle avait la sensation que la cité renvoyait le moindre écho du plus petit bruit qu’elle produisait. Tremblante, réalisant qu’elle ne pourrait jamais leur échapper, la jeune femme s’était enfin décidée à se retourner, pour faire face à l’ennemi. Comme si elle cherchait à renouer avec une certaine dignité avant de disparaître.
— Des fantômes, annonça alors Lila. J’ai vu des fantômes…


2

La neige oxygénée était composée de particules synthétiques qui se renouvelaient sans cesse. L’aspiration des infimes cristaux liquides qui se répandaient dans l’organisme, lui permettant de vivre au grand air de Thuryn, ne parvenait toutefois pas à masquer, à chaque fois que l’on ressortait d’un bâtiment climatisé, l’âpreté de l’air. L’agent de sécurité cracha deux fois de suite, avant de renifler bruyamment. Il contempla le monde extérieur tout en refermant le col de sa combinaison, avant de se retourner vers la porte du complexe. Lila l’observa sortir la carte de sécurité de sa poche, l’insérer dans la fente, puis la retirer après avoir laissé sa main gantée planer quelques instants devant le clavier numérique.
— A quoi bon fermer, dit-il, il n’y a plus personne pour voler quoi que ce soit, pas vrai ?
Lila ne répondit pas. Il n’y avait pas grand-chose à répondre. Ils n’étaient peut-être plus que deux, au sein d’une station qui grouillait de vie quelques mois auparavant.
— Bon, vous allez m’emmener là où vous avez vu ces choses, répéta l’homme.
— Si vous voulez, mais je doute que l’on découvre quoi que ce soit. La neige a tout recouvert.
— Nous verrons ça, grogna l’agent. De toute façon, je crois que, vous comme moi, n’avons rien d’autre à faire de notre journée. A moins que vous sachiez piloter une navette afin que l’on foute le camp de cet endroit ?
Lila ajusta ses lunettes, releva sa capuche, et ils se mirent en marche. Ils longèrent les rues principales, avant de s’engouffrer dans quelques ruelles annexes, permettant de rejoindre des artères plus importantes. Parfois, ils levaient les yeux vers les fenêtres, quand la lumière d’un ordinateur attirait le regard. Mais, à chaque fois, les lieux étaient vides de toute présence.
Les bâtiments se noyaient dans le paysage, et seules les vitres, toutes teintes en noir, permettaient de différencier le monde extérieur des champignons technologiques qui poussaient sur sa surface. Ils firent une halte après une dizaine de minutes de marche, épuisés, et pénétrèrent dans l’un des centres commerciaux. Ils volèrent quelques boissons chaudes et des conserves, qu’ils empaquetèrent dans un sac à dos flambant neuf, puis reprirent leur route.
— Que savez-vous du vaisseau qui s’est posé à l’aéronef la veille de votre emménagement ? demanda soudain l’agent. Il ne s’agissait pas d’un cargo de marchandises comme on en voit tous les semestres, mais d’un transporteur gouvernemental. Je ne m’en rappelle pas en avoir vu un sur Thuryn. A moins, sans doute, lors de sa colonisation.
— Je n’en sais pas plus que vous, excepté le fait que l’on attendait un transporteur pour l’envoi des dernières données scientifiques. Celles-ci, de par leur complexité et leur classification, ne sont pas envoyées à travers l’espace mais disposées dans des cellules électroniques renforcées, placées dans un navire spatial, ce pour s’assurer aucun piratage. En règle général, ces vaisseaux viennent également remplacer le matériel devenu obsolète et mettre à jour certains programmes privés. Mais, à ma connaissance, aucun membre de ce transporteur n’est venu au complexe scientifique. Je pense qu’ils ont dû se placer en quarantaine, comme cela en a été donné l’ordre lors des premières disparitions. Nous pensions qu’il s’agissait d’un virus qui paralysait la population, voire la décimait, pendant son sommeil. Et, étant donné que tous ceux qui ont rendu visite aux absents ne sont jamais revenus, cela concordait.
— Jusqu’à ce que la police entre en scène et ne parvienne pas à retrouver le moindre corps.
— Exactement, souffla Lila. La science a été incapable d’expliquer ce phénomène. Et vous d’en découvrir l’origine. Ce qui fait que l’on se retrouve à rechercher des fantômes…
Après quelques courtes pauses, ils parvinrent devant une suite de bâtiments servant de logement. De tailles réduites, il y avait juste la place de dormir et de se restaurer.
Thuryn était une station sur laquelle on ne vivait que pour travailler, le temps de quelques années, avant de rentrer sur Terre. Les cycles de la planète conduisaient généralement l’être humain à des périodes de déprime intenses, de folie ou de suicide. Les os se voyaient fragilisés, la peau perdait de son humidité, et les séances sportives obligatoires ne parvenaient jamais à enrayer le processus qui se mettait doucement en place après les premiers jours de vie sur Thuryn. Tous ceux qui se retrouvaient là étaient des scientifiques passionnés par leur travail ou des individus qualifiés pressés de gagner de fortes sommes d’argent pendant ces deux ans lors desquels ils allaient se consacrer à différents projets. Tout en fermant les yeux aux conséquences de leur séjour prolongé en ces lieux. Lila s’était cassée deux fois le poignet, tordue la cheville, portait à présent des lunettes de vue et des cheveux blancs avaient fait leur apparition. Même sa mémoire commençait à la trahir. Si elle accusait toujours ces journées ensoleillées qui n’en finissaient pas, rendant impossible de déterminer l’écoulement des semaines, mois après mois, elle avait constaté d’autres déficiences mentales. Son corps avait vieilli prématurément, bien qu’elle n’avait que 32 ans et se savait, avant son arrivée, en pleine santé. Aujourd’hui, elle devait bien reconnaître qu’elle regrettait ses choix.
Enfin, ils arrivèrent au lieu auquel Lila avait été retrouvée par l’agent de sécurité. Comme elle l’avait prédit, il n’y avait rien qui puisse accrocher le regard, excepté une plaine blanche et unie. Elle remonta sa propre piste, faisant appel à ses derniers souvenirs embrumés par la peur et la panique.
— Ici, fit-elle enfin. C’est ici que je les ai vus.
— Les fantômes ? Combien étaient-ils ? demanda l’homme.
— Trois. Ils se mêlaient au paysage, mais une fois qu’on les avait entr’aperçus, on pouvait, en se concentrant, distinguer leur déplacement.
L’agent acquiesça, mais il ne donna pas vraiment la sensation d’avoir compris. Du moins, comment percevoir une chose à ce point invisible dans un environnement qui l’absorbait autant. L’homme fit quelques pas sur sa droite, puis sur sa gauche. Il était évident qu’il n’y avait rien à observer, et encore moins quoi que ce soit à découvrir dans un monde dénué de détails. Quand il se retourna enfin vers Lila, il s’immobilisa. La jeune femme avait le regard fixé vers un point devant elle, et son expression était telle qu’il eut l’envie de s’enfuir sans chercher à savoir de quoi il s’agissait. L’incompréhension totale masquait ses traits, et elle avait retiré ses lunettes de protection comme pour repousser tout mirage que les verres pouvaient refléter. La peau autour de ses yeux était brûlée par le froid, creusée par de petits cernes qui ressemblaient à des rayons de soleil. Ses pupilles avaient légèrement blanchi, et il était évident qu’une exposition prolongée allait la rendre aveugle. Mais Lila continuait à regarder ce qui se tenait devant elle, à quelques dizaines de mètres, avec la même stupeur mêlée d’effroi qu’un animal qui observe un engin fonçant sur lui à toute allure. Et qui cherche à comprendre s’il s’agit là d’un éventuel danger. L’agent de sécurité tourna lentement la tête, sans prendre le temps de respirer.
Il posa à son tour les yeux sur la silhouette qui pointait un canon à fusion dans leur direction. Elle était entièrement revêtue de blanc, mais ses lunettes ainsi que sa capuche en mauvais état permettaient, après un instant d’adaptation, de définir les contours de son être. Et de comprendre qu’elle les tenait en joue.
Quand elle fit feu, l’homme hurla sans pourtant chercher à se cacher. Lui aussi avait perdu de ses réflexes, même s’il refusait de l’admettre. Ses mains tremblaient régulièrement, et dernièrement il s’était mis à cracher une bile contenant ce qui ressemblait à de petits amas d’os. Quand sa visière se couvrit de sang, il tomba en arrière et roula sur lui-même. Il dégaina tout en clignant des yeux, totalement désorienté.
— Docteur Wilkins ! hurla-t-il, avant de se taire immédiatement.
On venait de l’abattre, et il était le prochain. Ce n’était pas le moment de se faire repérer.
Il s’enfonça du mieux qu’il put dans la neige, sentant immédiatement le froid le recouvrir comme une seconde peau. Au moins, pour le moment, il était indiscernable. Mais les pas du chasseur se faisaient entendre, parfois masqués par une explosion lointaine typique des grondements de Thuryn.
— Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu !
L’agent de sécurité se tourna vers la voix, et vit Lila agenouillée à terre. Le côté gauche de sa tunique était recouvert de sang, mais il ne s’agissait pas du sien. Quelque chose se trouvait à ses côtés, en partie éventrée par le tir du canon à fusion. Cela se tenait encore debout et laissait échapper une chaleur émanant de ses tripes et de ses boyaux mis à nue.
Alors que le tueur se rapprochait, l’homme observa attentivement la forme noyée dans le blanc du monde enneigé qui l’environnait.
— C’est une tenue de guerre de dernière évolution, souffla-t-il alors. On les utilise pour les attaques éclairs. Elle est utilisée par notre armée et est dédiées à la section fantôme.
— Mais il n’y a pas de base militaire, sur Thuryn, parvint à dire Lila.
— Ce soldat ne vient pas de Thuryn, annonça alors le nouveau venu. Il est descendu du transporteur gouvernemental, et fait partie de ceux qui ont exterminé tous les habitants de la station.


3

— Le canon à fusion est une arme associée d’un détecteur de mouvements, expliqua le tireur embusqué. C’est de cette manière que j’évite les fantômes, ou que je les prends en chasse. J’ai trouvé l’un d’eux, mort, en cours d’absorption par la neige. La calotte glacière venait à priori de fondre sous ses pieds et sa jambe s’est enfoncée dans un terreau de lave. Il a dû mourir de convulsions. J’ai été plus rapide que ses comparses, qui ont ensuite fait disparaître le corps. J’ai ainsi pu prélever son arme et comprendre que nous avions des visiteurs inopportuns.
Jakar était pompier. Les doigts de sa main gauche étaient rigidifiés par le froid, mais seule sa main droite servait à tirer.
— Mais pourquoi font-ils cela ? demanda Lila.
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais la réponse se trouve dans le transporteur gouvernemental. C’est là que je me rendais avant de tomber sur vous. Je sais qu’ils sont à ma poursuite. J’ai éliminé plusieurs membres de leurs unités, et je pense que c’est en me cherchant qu’ils ont mis la main sur vous. Heureusement, l’homme était seul, sinon je n’aurais rien pu faire.
— Je ne pense pas que se rendre dans la gueule du loup soit une bonne chose, annonça l’agent de sécurité.
— C’est la seule chose à faire, ou sinon il n’y a plus qu’à attendre de crever, fit Jakar.
Ils discutèrent de leur sort pendant plusieurs minutes, avant de réaliser qu’ils étaient désormais en danger, où qu’ils soient. Si Jakar avait eu de la chance de débusquer le soldat le premier, nul doute que les fantômes ne feraient plus ce genre d’erreur, à présent qu’ils savaient qu’il y avait plus d’un survivant. Et qu’ils étaient armés. Ils décidèrent bientôt de jouer le tout pour le tout, et de se rendre à l’intérieur du transporteur gouvernemental. Il n’y avait effectivement rien d’autre à faire. Il n’y avait rien à l’extérieur de la station, juste des milliers de kilomètres de magma. Lila préférait encore mourir en tentant de savoir pourquoi les habitants de Thuryn avaient été décimés, plutôt que de tenter de fuir tout en sachant qu’il n’y avait nulle part où aller.
Ils empruntèrent des allées étroites afin de rester aussi invisibles que pouvait l’être leur ennemi. Ils arrivèrent bientôt au port spatial. La navette gouvernementale était le seul engin actuellement sur Thuryn, qui ne pouvait d’ailleurs accueillir que peu de vaisseaux de cette envergure. Il n’y avait désormais plus aucun endroit où se cacher, et ils payèrent leur audace le prix fort. Jakar fut le premier à tomber. Sa tête explosa comme un fruit trop mûr, aspergeant la neige d’un feu d’artifices de sang et d’os. Il s’écroula à terre sans un cri. Lila regarda autour d’elle, observant le vide glacé qui les cernait de toutes parts.
— Mais montrez-vous, bon sang ! hurla-t-elle. Pourquoi croyez-vous que l’on est là, excepté savoir avant de mourir ce que l’on a mérité pour que l’on nous abatte ainsi comme des chiens !
L’agent de sécurité levait les mains en l’air et s’était mis à trembler violemment. Il tournait la tête de tous les côtés, cherchant à détecter les nuances de blancs dans cet univers à l’apparence des plus parfaites.
Des tâches sombres se dessinèrent dans le paysage, puis des formes qui s’allongèrent pour ressembler à des êtres humains. Bientôt, une trentaine de soldats surgirent du néant, armes au poing, les encadrant comme s’ils n’étaient rien d’autres que des monstres échappés de leur cage. Devant eux, la passerelle de débarquement, longue d’une cinquantaine de mètres, commença à s’ouvrir pour venir lentement se poser au sol. Des hommes et des femmes en descendirent. Lila était trop loin pour identifier s’il s’agissait là d’autres soldats. Tout ceci lui semblait totalement irréel. Mais elle savait qu’elle allait mourir dans les prochains instants.
— Pourquoi ? fit alors une voix. Pourquoi, devrais-je dire, est-ce toujours le même scénario, quand on revient ici changer les choses ?
Lila se tourna vers un homme qui s’approchait d’elle et qui était l’un des seuls à ne pas la menacer d’une arme.
— Oui, pourquoi ? fit Lila.
Le soldat posa les yeux sur la jeune femme, puis sur son partenaire.
— Mais parce que vous êtes obsolètes. Comme l’ont été les précédents modèles.
Il s’approcha du cadavre de Jakar, et s’agenouilla devant la dépouille. Il farfouilla dans les os et le sang déjà coagulé, et en retira ce qui ressemblait à des fils électriques.
— Comme tous les deux ans, nous venons effectuer une mise à jour. Nous changeons le matériel informatique, qu’il s’agisse des matrices, des ordinateurs, voire même certains complexes, et bien entendu tout le personnel synthétique de Thuryn. Vous devez bien comprendre que cette planète est tout à fait inhospitalière pour l’espèce humaine, mais elle fait partie d’une jonction de systèmes galactiques que nous devons contrôler, et le gouvernement souhaite, quelles que soient les années que cela prend, rendre cette planète habitable. Pour ce faire, ont été créées des machines ayant toutes les contraintes physiques et mentales de l’Homme, dont la tâche principale est de rendre Thuryn viable. Mais le froid abîme vos systèmes, détériore vos mémoires, et il faut régulièrement vous changer si l’on veut que le travail avance. Pour le moment, vous ne donnez pas beaucoup de résultats, mais nous vous donnons encore deux siècles pour tenter de dompter la Géante Rouge. A chaque intervention, nous convertissons certaines de vos données afin de les télécharger dans les nouveaux corps qui vont venir vous remplacer, pour que vos connaissances, vos expériences, ne soient pas perdues, et que surtout l’on gagne du temps. Cela fait presque soixante ans que des équipes fantômes interviennent sur Thuryn pour faire le ménage et faire repartir la station du bon pied. Soixante ans que l’on entraîne nos gars pour les guerre, à éclater de la ferraille, avant de la mettre à la casse, pour en sortir des produits flambants neufs. Je me rappelle de certains visages. Je crois même vous avoir buté, numéro 216, il y a quelques années de cela. Vous m’aviez alors donné plus de mal qu’aujourd’hui.
Lila observa le militaire plonger la main dans sa poche et en sortir une arme. Il la pointa dans sa direction, tira, et elle s’effondra à terre dans un hoquet de surprise. Quelques secondes plus tard, elle entendit plus qu’elle ne le vit l’homme qui l’accompagnait chuter à ses côtés, et se mettre à pleurer, avant que le silence ne reprenne ses droits, seulement perturbé par le bruit des pas des soldats dans la neige.
Alors, tandis que la neige synthétique dont les propriétés voraces entamaient déjà leur travail de déstructuration des deux machines étendues dans son lit blanc, anéantissant leurs systèmes électroniques, Lila vit du coin de l’œil à quoi ressemblait les nouveaux venus. Les premiers avaient quitté le vaisseau et se rendaient déjà à leur poste. Sur cette planète dont la nuit n’avait pas sa place, nul ne réalisait que leurs heures de repos ne duraient que quelques minutes. Ils étaient programmés pour se croire humains, mais n’avaient pas le droit aux plaisirs de ces derniers : l’amour, le rêve. Ils n’avaient droit qu’à travailler, encore et encore.
Lila reconnut quelques visages et, lorsqu’elle discerna le sien, imperturbable au sein de ceux qui avançaient, véritable armée de robots, devant elle, elle voulut appeler cette femme qui allait continuer à vivre sa vie. A jamais une Lila de 32 ans, pour les prochaines décennies à venir.
Mise à jour effectuée, fit alors une voix dans sa tête, voix qui donna la sensation d’aspirer ses pensées et de les envoyer dans chaque particule de neige qui se trouvait auprès d’elle. Alors, elle vit le visage de la nouvelle Lila s’illuminer, prendre vie et, l’espace d’un instant, ses yeux se poser sur elle. Pendant ce premier battement de cœur qui lui insuffla la vie, elle donna l’impression de savoir, de la voir. Puis la neige recouvrit intégralement le visage de l’ancienne Lila, et ce qui restait de son être.
Et tout fut terminé.





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -