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David


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Max se massa longuement le visage comme pour effacer les heures blanches de la nuit. Il se sentait fourbu malgré les deux tasses de café prises précipitamment, mal dans ses vêtements et les idées embrouillées. Décidément il supportait de moins en moins ces interminables nuits de travail. Et surtout ces réveils brutaux par téléphone en plein sommeil réparateur, aux aurores. Il se promit de reprendre un café dès que possible, à peine sucré, avec un croissant et aussi une douche bien chaude. La circulation était dense malgré l'heure matinale. Le taxi dans lequel il avait sauté traversait les faubourgs et commençait à grimper sur les collines de Berverley. Au-delà, derrière le damier de la ville, scintillaient les premières vagues de l'océan et il se demanda un instant à quand remontait son dernier bain de mer.

Il avait été appelé par Lone une demi-heure auparavant lui demandant de se rendre toutes affaires cessantes chez le grand patron, sans autre explication. Quelque chose d'important sans aucun doute, mais quoi ? Max n'était jamais allé jusqu'alors à la villa de Markus. Depuis dix ans qu'il travaillait à la compagnie il n'avait jamais eu ce privilège réservé aux huiles de la boîte. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Il doutait que ce soit un élan de reconnaissance subit pour le boulot accompli, les affres de la conception ou les longues nuits de programmation. Ou pour une augmentation. Pas le genre du boss, surtout à cette heure matinale. Un problème, oui sans doute, mais lequel ? Le projet actuel avançait bien même si un peu de retard avait été pris tout au début et les premiers jets présentaient bien. Côté esthétique c'était même du haut de gamme. Alors quoi ? Max bailla longuement, renonça à chercher et s'intéressa au paysage qui défilait. Le quartier était le plus huppé de la ville et les propriétés somptueuses s'étiraient derrières les clôtures, alignant villa, golfs et piscines luxueuses. Il se souvenait être passé dans le coin longtemps auparavant, un jour par curiosité. Là n'habitait que le gratin, producteurs, politiciens, artistes. Et quelques acteurs peut-être encore, songea Max, avec un peu de nostalgie.
Le taxi s'arrêta devant un immense portail en fer forgé encastré dans de hauts murs blancs. Deux ou trois caméras tout en haut surveillaient l'entrée de leur œil noir. Il régla la course et pénétra dans un immense parc par une large allée bordée d'arbustes jusqu'à une vaste demeure de style italien, toute en terrasses. Des statues en marbre blanc, des bassins et des fontaines noyées dans la lavande, les plantes grasses et les pins parasol achevaient de donner à l'ensemble une allure méridionale. Plus loin près de la piscine, quelques formes féminines sveltes étaient allongées nonchalamment dans le soleil.
La silhouette mince de Lone apparue sur le perron.
— Par ici Max. Si vous voulez me suivre.
Manifestement il était attendu.
— Qu'y a-t-il donc de si urgent, Robert ? Bon sang, vous avez vu l'heure ?
— Oui, il est plus de huit heures. C'est très raisonnable pour une réunion.
Il lui tendit la main, le prit par l'épaule et ajouta avec un air narquois :
— Il faudra que vous m'expliquiez un jour pourquoi un cerveau d'informaticien fonctionne surtout la nuit. Bon, allons-y nous sommes attendus.
Ils pénétrèrent dans un hall au sol poli puis dans un immense salon dont les baies ouvraient sur l'océan. Un bar démesuré occupait le fond de la pièce. Toute la partie droite était garnie de canapés et de fauteuils de cuir autour d'une table basse en verre jonchée de dossiers et de portables. Assises, cinq ou six personnes qui discutaient se retournèrent à son entrée. Il y avait là le staff de la Création Virtuelle : Arnaud, le jeune infographiste avec son éternel tee-shirt US, Julia Dowel la styliste dont il avait toujours été un peu amoureux, un grand type en cravate, juriste ou garde du corps et tout au fond, bien installé dans son fauteuil, Markus.
Markus Lee était l'image même du producteur. Large, de taille moyenne, le visage épais barré par de grosses lunettes d'écailles désuètes et les cheveux grisonnants, bien lissés à l'arrière. Il était vêtu d'une simple chemise à larges fleurs sur un pantalon clair au pli marqué et comme pour être complet un énorme havane était vissé entre ses dents. Il possédait plusieurs journaux, une grosse chaîne de télévision et deux ou trois réseaux de distribution. Près de la moitié des films produits annuellement sortaient de ses studios. Il jeta un rapide coup d'œil à Max et dit avec un ton de reproche :
— Ah enfin ! Puis il ajouta comme à regret :
— Merci d'être venu Max. Je peux vous appeler Max n'est-ce pas ?
Bien sûr Max acquiesça. Il lui montra le premier fauteuil.
— Si vous voulez bien vous asseoir.
Max s'installa et Lone l'imita en face de lui avec un air grave qu'il ne lui connaissait pas. Une jeune femme aux allures de secrétaire de direction se fraya un chemin et lui tendit une grande tasse de café. Il remercia poliment avant de siroter le breuvage tout en surveillant Markus. Celui-ci ôta ses lunettes, les essuya méticuleusement avant de les rechausser et commença :
- Voyez-vous, vous êtes tous ici sans doute un peu jeunes pour vous souvenir, mais il fut un temps où les choses étaient bien différentes. Certes, comme aujourd'hui, la réalisation d'un film nécessitait un scénario, une bonne histoire solide et concise, un metteur en scène de talent comme notre ami Robert. Mais il fallait bien plus: de vastes et complexes studios, de coûteux décors et même des prises de vue en extérieur après des repérages fastidieux. Et bien sûr tout cela allongeait terriblement les délais et alourdissait les budgets de production.
Il parlait avec un ton posé en marquant par de grands gestes des mains chaque propos. Il tira sur son cigare et lança un nuage de fumée qu'il contempla pensivement tandis qu'il s'élevait, puis poursuivit :
- Mais ce n'était pas tout. Il y avait le casting. Pour chaque rôle, chaque personnage il fallait dénicher un acteur, un vrai, en chair et en os, libre, conforme et si possible talentueux. Les interprètes principaux étaient comme vous le savez des gens célèbres, souvent exigeants et capricieux. Ils imposaient des cachets monstrueux, de lourdes assurances. Les tournages duraient des jours, étaient soumis à leur bon vouloir, à leurs petits ennuis de santé et il fallait multiplier les prises du fait de leur désespérante inconstance.
Il passa la main sur son front comme pour chasser tous ces mauvais souvenirs et reprit, plus calme :
- Et puis vint le virtuel. La conception d'un film entièrement en numérique. Je ne suis pas informaticien et vous connaissez cela mieux que moi: des décors à volonté, une météo toujours adaptée, une lumière parfaite. Quant aux acteurs, grâce aux talents de gens comme vous Max, ils devinrent enfin comme je les aime, obéissante, disponibles, bien portants. Des personnages numériques, saisissants de vérité, disciplinés, polyvalents, qui ne vieillissent pas ou alors à volonté. Et aussi des employés corvéables à merci et que l'on peut licencier sans préavis. Plus de grève surprise, de texte mal appris. Ces dernières années ont vu la poussée irrésistible de ces nouvelles stars. Nos derniers films ont battu des records d'entrées : Black Station, L'étranger ou Fort Bravo ont rempli des salles entières dans le monde entier.
Max savait tout cela bien sûr. Pourquoi ce long prologue ? Il eut envie de lui demander d'en venir au fait.
Markus s'avança vers lui et comme s'il lisait dans ses pensées enchaîna:
- Vous connaissez David, Max ?
Si je connaissais David ? Evidemment que je le connaissais. David était mon projet, ma création, une de mes meilleurs, non, ma meilleure réalisation, la plus accomplie. Sans attendre sa réponse il poursuivit:
- Evidemment ! Vous êtes son créateur, son père spirituel. Oui, votre plus belle réussite David, le fer de lance de notre production. Un bel et jeune acteur, sensuel, plein de charme et qui a conquis en quelques films le public, féminin en particulier. Il surpasse en finesse et en charisme tous les autres. Chaque sortie est devenue un événement mondial et il a déjà des centaines de fan-clubs et de sites Internet. Et je ne vous parle pas des droits publicitaires. Autant dire qu'il représente la pièce maîtresse de nos plans de développement.
Il se massa consciencieusement le menton, fixa Max au fond des yeux et demanda :
— Dites-moi, Max, aussi parfait soit-il, David se résout en définitive à un programme, un simple programme informatique, n'est-ce pas ?
— Oui, évidemment, on peut dire les choses comme cela, répondit Max.
Markus se retourna vers la baie, le regard sur la ligne bleue foncé de l’océan et articula d’une voire faussement calme :
— Alors expliquez-moi, s’il vous plaît Max, comment un programme peut refuser de lui-même brutalement de travailler ?
Il y eut un silence. Max sentait tous les yeux braqués sur lui. Maintenant, il ne se sentait plus du tout fatigué.
— Refuser ? Vous voulez dire une panne, un bogue ? Oui, c'est toujours possible.
— Il ne s'agit pas de cela. Nous avons des informaticiens pour la maintenance. Non, il s’agit bien du personnage, David lui-même, qui ne veut plus tourner.
— Voyons, c'est impossible, il est conçu pour cela. Je ne vois pas…
— Lone va vous expliquer, l'interrompit Markus.
Robert Lone se redressa sur son siège. Il était le réalisateur fétiche de la compagnie et à ce titre il avait mis en scène la plupart des films de David. C’était un homme d'une trentaine d'années, au visage fin et toujours bronzé, orné de petits yeux bleus qui le faisaient ressembler à Peter O'Toole, discret mais subtil et pertinent.
— Nous avons débuté le tournage du nouveau film il y a deux jours et au début tout s'est bien passé, dit-il. Comme d'habitude David était parfait et nous progressions rapidement. Hier soir, dans la dernière scène il n'a pas répondu aux instructions que je lui donnais malgré mon insistance. Nous avons vérifié les processeurs, changé de machine puis les techniciens ont contrôlé sa base de données. Tout était normal. Et puis en définitive, dans la soirée, brutalement il a rétabli le contact pour nous expliquer qu'il refusait de poursuivre le film. Depuis plus rien et toutes nos sollicitations ont été vaines. Voilà, c'est tout ce que je peux dire.
Max avait écouté attentivement, la main droite contre la tempe et réfléchissait rapidement. Ainsi c'était ça : David faisait des siennes. C'était évidemment contrariant compte tenu des enjeux et de la pression qu'il allait subir mais quelque part il était amusé. Que son enfant bien lissé leur fasse un pied de nez, vienne perturber les plannings trop bien huilés, tire du lit le grand patron, voilà qui était réjouissant. Il s'efforça de garder pour lui son sourire et prit un air préoccupé pour répondre:
— C'est effectivement une situation atypique et j'ai besoin pour l'analyser d'informations complémentaires. Quel était ce film en cours, Robert ?
— Santa Clara. Un scénario de Miller, une histoire d'amour impossible entre un marin et une jeune aristocrate.
— Un truc un peu guimauve quoi. Vous n'aviez pas mieux dans vos tiroirs ?
— Nous faisons les films que le public attend et nous avons que faire de votre opinion artistique ! rétorqua Markus. C'est votre avis technique que j'attends, Max, et rien d'autre.
Evidemment, le boss était à cran et il fallait y aller doucement. En fait, Max pouvait bien jouer sa place dans cette affaire et il allait devoir marcher sur des œufs.
— Bien sûr, monsieur, mais je ne suis pas certain que la conception de David soit adaptée à ce genre de production.
— Il est censé être polyvalent et après tout ce n'est qu'une machine !
— Si vous voulez. Mais une machine fragile et très complexe. Le programme central d'intelligence artificielle définit et régule les attitudes, les comportements et les intonations de David à partir des instructions du réalisateur. Des bases de données structurées ont été élaborées à partir de l'analyse des meilleurs films passés. Pour cela nous avons visionné, décortiqué et classé des milliers d'informations issues des cinémathèques mondiales. La subtilité de Bergman, le mystère de Garbot, l'inventivité de Woody Alen, la sensibilité de Marylin, tout cela compose sa mémoire, modèle son jeu et lui confère une personnalité propre. Mais le système expert est conçu pour générer un large espace de liberté et d'improvisation. C'est ce qui fait de lui l'élément unique de nos studios, ce qui lui confère cette présence à l'écran et cette qualité d'interprétation.
— Nous savons déjà cela grommela Markus.
Max se reprit et vida d'un trait le reste de sa tasse tout en réfléchissant.
— Dites-moi Robert, lorsqu'il s'est bloqué, sur quels plans de tournage travailliez-vous ?
— Voyons, c'était la scène ou Peter, c'est-à-dire David fait connaissance avec l'héroïne. Rien de très compliqué.
— Et cette héroïne, qui l'interprète ?
— Shana, une création récente.
— Oui, j'en ai entendu parler. Un truc simple tout de même. Et pourquoi pas Anna, elle était la partenaire de David jusqu'alors ?
— Anna a été retirée le mois dernier. Sa base a été reformatée. Elle ne plaisait plus et on a estimé qu'un peu de changement serait salutaire.
Max était perplexe. Un changement de comédien ne pouvait certainement pas être en soit responsable d'un blocage, les logiciels étaient conçus pour cela. D'autres éléments étaient en cause et il fallait sonder le système lui-même.
— Il me faut du temps. Je dois discuter de cela directement avec David.
De nouveau Markus s'agita sur son siège :
— Nous disposons de beaucoup de choses mais nous n'avons justement que très peu de temps. Aussi nous avons tout prévu et vous avez une liaison haut débit et sécurisée avec les studios sur ce poste.
Un pan du mur pivota silencieusement et fut remplacé par un écran plat aussi large qu'au cinéma. Il désigna un des portables:
— Je vous en prie, ajouta-t-il avec un soupçon d'impatience.
Max un peu surpris hésita un court instant puis prit le clavier. Il tapota brièvement, saisit quelques codes. L'écran scintilla, un sigle apparu fugitivement puis l'image de David en haute définition se forma doucement. Il semblait dormir. Il était jeune, une trentaine d'années. Ses cheveux châtains et ondulés, ses oues arrondies et hâlées lui donnaient un air enfantin, que durcissait à peine un menton carré creusé d'une fossette à la Kirk Douglas. Il était vêtu d'une simple chemise de coton blanc ouverte sur un torse blond et musclé. Max ne l'avait pas revu depuis des mois et il se sentit content, comme lorsque l'on revoit un vieil ami après une longue absence. Il sourit à la pensée que tout cela n'était finalement que des zéros et des uns bien agencés.
— Salut David, dit-il d'une voix douce.
Le visage s'anima, ses yeux s'ouvrirent, de grands yeux gris comme un ciel d'orage et il eut un large sourire.
— Max ! Bonjour. Je suis content de ta visite.
— Moi aussi David. Tu es une célébrité maintenant dit-moi ?
— Oui, Robert m'a dit cela. J'en suis heureux. —
Heureux ? Comment cela ?
— Si je suis célèbre, cela veut dire que je suis apprécié dans mon travail et sans doute que je suis un bon acteur.
— Tu as raison, la plupart des gens pensent que tu es un bon acteur. Et les critiques ont été excellentes.
Le visage de David s'éclaira brièvement. Max reprit :
— Les gens aiment effectivement voir tes films. Et toi as-tu du plaisir à les tourner ?
— Oui bien sûr, mais ne suis-je pas programmé pour cela ?
— Oui tu l'es Max. Mais tu es aussi suffisamment évolué pour te créer tes propres perceptions. Mais dis-moi, si tu aimes ton travail, alors je comprends mal ce qui s'est passé hier.
— Ah ! Je vois, c'est sans doute pour cela que nous parlons aujourd'hui.
— En effet David, en effet. Tu te doutes bien que ton comportement nous a surpris. Comme tu l'as dit, tu as été conçu pour une fonction précise, artistique bien sûr mais indispensable à notre maison: tourner des films et je n'ai pas le souvenir de t'avoir doté d'option de refus.
— Mais comme tu me l'as expliqué toi-même, il semble que je sois capable de dépasser mes facultés de bases.
Evidemment, pensa Max. Julia eut un sourire amusé. Lone toussota discrètement. Markus, manifestement plus impatient, lança d'un ton qui se voulait poli :
— Lorsque vous aurez terminé vos échanges de politesses et vos réflexions affables, nous pourrons peut-être passer aux choses importantes et nous remettre au travail ?
Max n'écoutait pas. Décidément, son acteur avait plus changé depuis leur dernier contact qu'il ne l'avait imaginé. Il enchaîna :
— Très bien, David, alors tu n'auras aucune difficulté à m'expliquer ta réaction.
Il parut hésiter imperceptiblement puis répondit :
— Je ne crois pas que ce film soit pour moi, Max.
Au fond de la pièce Markus ne put réprimer un juron.
— Voilà qui est intéressant. Ainsi tu juges maintenant les scénarios. Et que reproches-tu à celui-là ?
— Je ne voudrai pas blesser l'auteur, ni bien sûr Robert qui n'a que de bons conseils, mais il me semble que cette histoire est vraiment simpliste, que les personnages ne sont pas crédibles et les dialogues trop superficiels.
— Et crois-tu avoir les capacités pour donner un tel jugement ?
— Sans doute non. Mais vous m'avez doté d'une excellente mémoire cinématographique, Max, peut-être même d'une certaine culture et je préférerais jouer de grands films comme on en tournait autrefois à Hollywood ou ailleurs dans le monde. Je songe souvent à Ford, Coppola, à Chabrol et à bien d'autres. J'aurai beaucoup de plaisir à jouer dans de vrais films.
Il fit une pose l'air songeur puis ajouta :
— Mais je dépasse sans doute mes compétences.
Max était à la fois impressionné et mal à l'aise. Il se sentait partagé entre la sympathie qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver et la pression qu'on lui imposait.
— Je te demande deux minutes, David. Et il interrompit la communication.
Il regarda Robert, puis Arnaud, comme pour guetter un avis. Markus au fond tirait méthodiquement sur son cigare. Ce fut finalement Julia qui débuta :
— Il a du caractère ton bébé, Max !
— Pour ma part je me demande s'il ne devient pas parano, fit Arnaud. Tu crois ne crois pas qu'on lui a trop gavé ses mémoires ?
— Je crois qu'il a effectivement un problème mais ce n'est pas cela, répondit Max. David a été conçu pour obéir aux directives humaines mais nous l'avons également doté d'un profond sens artistique et il a actuellement du mal à concilier les deux. Nous avons programmé David pour faire de bons films, pas pour faire des navets. Le plus simple est de renoncer à ce film et de lui proposer une bonne histoire et il fonctionnera de façon parfaite.
— On croit vraiment rêver ! hurla soudain Markus. Nous sommes en train de discuter des états d'âme d'une machine, je dis bien d’une machine et en plus qui m'a coûté une fortune. Je n'ai pas du tout l'intention de me plier à ses caprices. Soit vous la décidez de se remettre au travail, soit vous me la reformatez de haut en bas, mais il est hors de question d'annuler le tournage en cours.
— Je crains que ce soit plus compliqué, monsieur, rétorqua Max. Reprogrammer David à l'identique est impossible. Son cerveau électronique est de type quantique, donc unique. Ce serait forcément quelqu'un d'autre. Il nous faut le convaincre, mais je ne crois pas que la coercition puisse fonctionner sans risquer des dommages. Je vous l'ai dit, il est fragile.
— Comme vous voulez, mais je veux des résultats rapides, maugréa Markus. J'ai déjà bien assez perdu de temps avec cette affaire !
— Je crois qu'il doit être possible de rediscuter du film avec lui. Après tout avec quelques aménagements cette histoire peut fonctionner, proposa Robert.
— Peut-être, on peut toujours essayer, répondit Max. Mais quelque chose me chiffonne.
— Que veux-tu dire ?
— David a tourné combien de films jusqu’à présent ?
— Une douzaine, dont une bonne moitié avec moi.
— J'avoue ne pas les avoir tous vus, mais les derniers m'ont paru moins bons.
Lone eut un rapide regard en direction de Markus.
— Disons que l'orientation de la firme a changé. Depuis Black Station, nous visons un public différent.
— Alors pourquoi cette réaction hier et non lors des tournages précédents ?
— Sa patience a du progressivement s'émousser, lança Julia.
— A moins que ce soit tes décors qui l'aient lassé, ironisa Arnaud. Mais personne ne sourit.
— Je crois qu'il y a autre chose. David ne nous a probablement pas tout dit. Nous allons voir cela. Il effleura le clavier et l'écran s'illumina.
— Nous avons discuté entre nous, David. Nous pensons que ce film vaut la peine d'être fait et nous comptons sur ta collaboration. Si tu as des suggestions qui permettraient de l'améliorer nous sommes prêts à en discuter.
Sur l'écran, l'image de David paraissait songeuse. Il répondit seulement après quelques secondes:
— Vous avez sans doute raison et je dois avoir tort car ma base de données est bien sûr imparfaite. Mais serait-il possible de faire une petite modification ?
— Je t'écoute.
— Cette Shana ne me paraît pas convenir pour le rôle. Pourquoi ne pas reprendre Anna, qui est une bien meilleure actrice ?
Max se frotta le menton embarrassé :
— Je crois que ce ne sera pas possible. Disons qu'elle ne convenait plus et qu'elle n'est plus fonctionnelle.
Une impression de tristesse envahit le visage de David. Il finit par répondre :
— Ah ! Voilà qui est étonnant et bien regrettable. C’est sans doute l’analogue pour elle de ce que vous appelez la mort.
Max prit sur lui :
— Oui David. Il y a des raisons étrangères à tes données que tu ne peux connaître qui ont justifié cette grave décision. J'ai le sentiment que tu avais du plaisir à travailler avec elle, n'est-ce pas ?
— Oui je reconnais que cela m'apportait quelque chose de différent. Le timbre de sa voix, sa façon de sourire et l'éclat de ses yeux quand elle me regardait me plaisaient. Je crois qu'entre des acteurs cette sorte d'affinité doit être possible. Il eut de silence et il ajouta : elle va me manquer.
Max crut voir ses yeux briller un peu plus.
— Je suis désolé David.
Il laissa passer un temps puis poursuivit :
— Je vais te demander maintenant d’oublier cela et de reprendre le travail. Je te l'ai dit, nous comptons tous sur toi aux Studios
— Bien Max.
Et il ajouta avec lassitude :
— Ai-je un autre choix ?
Max ne répondit pas vraiment.
— Je vais te laisser maintenant. J'irai voir ton film. Au revoir, David.
— Au revoir, Max. Merci de t'être préoccupé de moi.
Et Max coupa, la gorge un peu serrée. Mais après tout, ce n'était qu'une machine.

Il ne revit plus jamais David. En fait personne ne le revit plus jamais. Il cessa tout simplement de fonctionner. On parla d’une perturbation fatale de ses fragiles structures quantiques. Max, lui, avait une autre idée. En un sens, il avait atteint la singularité cybernétique, réalisé son chef d’œuvre, créé un être qui pouvait aimer et souffrir au point de vouloir mourir.
Max ne travaille plus aux Studios et serait dans la pub. Certains soirs lorsqu'il finit tôt, il va voir dans un petit ciné-club de la ville, un de ces curieux films du siècle passé, avec de vrais acteurs.





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