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Voyage vers Isis


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Martin avait toujours eu un sommeil facile et serein, agréable et à volonté, bref, sans problème et la transition de l'état éveillé et conscient à un sommeil profond et réparateur relevait depuis son enfance d'une évidence. Le contact du traversin frais sur sa joue suffisait à susciter en lui une douce torpeur, prélude fugace vers les limbes de la nuit et dormir à l’heure désirée lui avait toujours paru aussi naturel que respirer. Bref, fermer les yeux et se réveiller frais et reposé le lendemain matin, allaient pour lui de soi. Aussi ce fut non sans une certaine perplexité qu’arrivé à la quarantaine, il découvrit quelques difficultés à dormir. Une fois dans son lit et lové dans ses draps, malgré l’heure souvent tardive, malgré l’obscurité de sa chambre et le silence de la nuit, il s’étonnait de se trouver au bout de plusieurs heures toujours aussi vigilant dans son lit, l’esprit occupé de pensées chaotiques, jusqu’au petit matin. Elles se déversaient dans sa tête et tournoyaient en s’entrechoquant comme un torrent impétueux au son sourd des battements exacerbés de son cœur. Ses journées en pâtirent bientôt, avec des réveils laborieux, des matinées interminables et des après-midi somnolents. Il rentrait chez lui exténué et déprimé. Et malgré tout, sur le soir, la machine lovée dans son cerveau se remettait en marche et rien ne parvenait à la débrancher avant l’aube.

Il était courtier dans une grande compagnie financière. Un travail prenant, qui l’avait captivé jusqu’alors, mais qui lui pesait davantage avec le temps. Les heures au bureau qu’il n’avaient jamais comptées, devant son écran, à l’affût des courbes et des chiffres changeants, les exigences impatientes des clients en lignes, le crépitement des imprimantes, les sonneries incessantes des téléphones devenus d’omniprésents portables, tout cela avait cessé de lui apporter une excitation bénéfique pour devenir, il devait bien le reconnaître, une source insidieuse de tension et de mal-être. Ses performances au travail déclinèrent. Au bout de quelques semaines il avait déjà subi plusieurs remarques désobligeantes de ses collègues et une convocation dans le bureau de son supérieur. Il se sentait devenir irritable et il se décida à faire quelque chose. Bien sûr il essaya au début les tisanes, le bain chaud, mit sa tête de lit au Nord puis à l’Est, lu plusieurs livres sur le stress et ses remèdes, chauffa sa chambre puis la transforma en glacière, essaya même l’acupuncture. Il prit quelques vacances, où il s’ennuya. Rien n’y fit. Il pensa en définitive à consulter son médecin et se retrouva rassuré pour un temps, à avaler des pilules qui lui apportèrent seulement un peu de répit. Puis le temps passant, il se résigna enfin à l’attente patiente du sommeil.
Dans les mois qui suivirent, il explora avec plus de sérénité les méandres complexes de son inconscient et comprit insensiblement certaines distorsions du fonctionnement de son esprit. Il parvint progressivement à ressentir et à réduire la tension dans des muscles dont il ignorait jusqu’alors l’existence, à percevoir le rythme de sa respiration, les mouvements de son diaphragme, le flux d’air dans ses voies aériennes des narines jusqu’aux plus petites bronchioles, à accepter les battements rapides au fond de sa poitrine. Dans un premier temps, il s’habitua au flot désorganisé de ses pensées, évitant soigneusement d’en chevaucher une ou de tenter de les assagir, les laissant courir comme un bruit de fond. Puis il essaya d’en créer une, bien à lui, sage et qu’il maîtriserait. Il comprit rapidement qu’il devait éviter toute évocation de son quotidien. Les faits de la journée passée, les projets de celle du lendemain, ne faisait qu’alimenter le bourdonnement agité dans son crâne. Elle devait nécessairement être calme et apaisante, docile et esthétique. Il laissait donc la partie maîtrisable de son esprit flotter sur des mers turquoise, des forêts fraîches et profondes ou des déserts ondoyants. Ce ne fut pas au début très facile de tempérer toutes ces vagues de pensées, mais il obtint ainsi ses premiers succès. L’évocation de ces mondes inutiles et de ces paysages seulement beaux calmait progressivement le flot désordonné de son esprit et le sommeil espéré, d’abord timide et fugace torpeur, emportait enfin Martin jusqu’au matin. Il retrouva une forme normale puis de nouveau sa bonne humeur. Ses journées reprirent un cours habituel. Il se sentait mieux, travaillait bien et eu du plaisir de nouveau à sortir le soir avec ses amis.

Mais dès le noir venu et ses paupières fermées, il lui fallait reprendre ses visions, de plus en plus lointaines et imaginaires. Il voyagea ainsi beaucoup et ses nuits étaient faites de ces errances tranquilles et étranges où il planait sans but sur des monts enneigés et frais, au fond d’océans transparents peuplés d’immenses créatures ondulantes ou sur de vastes canopées frémissantes et colorées, jusqu’à ce que le sommeil le gagne et qui se poursuivaient souvent dans ses rêves jusqu’à l’aube. Au fil des nuits il élabora dans sa demi-inconscience un projet d’évasion plus élaboré qui devait sans qu’il le sache prendre une emprise croissante sur son esprit. Il chercha longtemps une destination séduisante, exotique et lointaine.

Ce fut Isis. Une planète inconnue, tournant sur son orbite autour d’un soleil lointain, mystérieuse et inaccessible. Isis, déesse de la maternité, dispensatrice de la vie, guérisseuse, symbole la mère, de la féminité et de la matrice protectrice. Ce nom lui était venu naturellement, sans y penser, comme une évidence. Ce serait sa destination, son but, sa quête ultime.
Méthodiquement mais sans effort il partit et chaque soir il vivait dans son imaginaire croissant une étape de son voyage. Il connaissait peu de choses à l’espace, mais il apprit. Ses premiers pas furent la construction d’un vaisseau, petit, rapide et confortable où il se sentirait bien et qui lui permit ses premières incursions vers les étoiles. Il resta longtemps en orbite terrestre à admirer les spirales changeantes des nuages blancs sur le fond bleu profond des océans et le soleil éblouissant dans le noir insondable de l’espace. Ce ne fut que plus tard qu’il s’aventura vers la lune et plana sur ses mers gelées et ses cratères escarpés. Il aimait fouler son sol léger et poussiéreux en bonds souples et silencieux et contempler le large disque clair de la terre se découper sur les crêtes des monts. Ses visions se faisaient peu à peu plus précises, plus réelles et Martin s’étonnait parfois d’y discerner des détails qu’il n’aurait jamais imaginer connaître.

Un jour, ou plutôt une nuit, il senti qu’il était prêt.
Sous lui brillait le limbe flou de la terre. Il porta son attention sur le velours noir de l’espace et choisi une petite étoile, jaune pâle, à peine visible, presque au zénith, puis s’élança dans l’espace. La terre semblait fuir sous le vaisseau et il mit plusieurs nuits à s’habituer à cette décroissance vertigineuse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le point éblouissant du soleil comme jalon de son monde diurne. Il survola, fasciné, les volutes immobiles et bigarrées des planètes géantes et leur cortège puis s‘enfonça dans les nuages évanescents de Oort, croisant des milliers d’astéroïdes grêlés. Il était parvenu à la lisière de l’immense désert vide et glacé qui s’étend sur des milliers de parsecs.
Sans doute était-il allé trop vite. Ou bien y a-t-il des immensités accessibles à notre intelligence mais trop vastes pour notre âme ? Le soleil scintillait doucement comme une pâle étoile si lointaine qu’il eut pour la première fois un sentiment d’un indicible isolement. Et là, le calme paisible de ses voyages nocturnes disparu et devint une oppression angoissante face au noir sans fin qu’il devait traverser. Il restait là, immobile, indécis, fixant les ténèbres, comme engourdis par le froid de l’espace. La paix fit place au malaise, le calme à la peur.
Alors il cessa ses rêveries nocturnes. Rapidement son sommeil en pâti de nouveau. Il se sentait fatigué, irritable, avait de nouveau ses maux de tête ou ses courbatures en fin de journée. Il se remit au sport, deux fois par semaine, reprit des vacances, alla plusieurs fois au cinéma, regarda tard des séries américaines à la télévision. Le soir, il bridait par crainte son esprit dans des pensées communes pour retenir son envol. Il dormait toujours mal, mais s’y était presque habitué. Il crut quelques temps pouvoir tenir. Il luttait contre la fatigue, travaillait plus dur, restait sourd aux protestations de son corps, épuisé et douloureux. Mais ce n’était pas tout. Quelque chose d’autre que quelques heures de sommeil réparateur lui manquait. Tout lui paraissait terne et sans intérêt. Il ne s’intéressait plus à son travail et s’ennuyait avec ses amis. Son quotidien lui paraissait monotone et dénué de but, sa vie terne et inachevée. Au bout d’un mois d’efforts inutiles, il comprit qu’il lui fallait reprendre son voyage interrompu et que là seulement, malgré ses peurs, se trouvait la sérénité.

Il prit son temps. Il commença par reconstruire autour de lui une bulle, chaude et transparente qui le préserverait durant son long trajet. Puis il s’appliqua avec patience à sentir son corps pour mieux l’oublier et s’habitua doucement à l’immensité. Les ténèbres étaient toujours là, mais nuit après nuit le ciel devint moins sombre, comme lorsque l’on s’habitue à la pénombre après la lumière et se piqueta d’étoiles, une, puis dix, puis par milliers. Bientôt ce ne fut plus un monde vide, mais la féerie des milliards de soleils de la Voie lactée, lointains, et dont le chatoiement le rassura, comme une présence bienveillante. Au bout de plusieurs nuits, il repartit enfin, lentement d’abord, puis plus vite vers la douce lueur de sa lointaine destination.
Chaque soir, patiemment, il progressait. Le voyage serait long et monotone, il le savait et toutes les nuits, dans son vaisseau-œuf, il retrouvait, patient, la voûte constellée, immobile, toujours plus loin, toujours plus seul.
Il mit près de six mois à franchir l’immense gouffre. Enfin, une nuit, il sut qu'il était prêt. Il laissa le simple point qu’il fixait depuis si longtemps devenir un petit disque qui grossit au fil des soirs en songeant que la célérité de la pensée dépassait de beaucoup la simple vitesse de la lumière. Il approchait.
L’éclat de l’astre cru au cours des nuits suivantes, mais doucement car Martin prit son temps comme on le fait avant une rencontre amoureuse longtemps attendue. Il glissa dans sa bulle tout près du soleil brûlant, effleurant ses larges protubérances qui semblaient vouloir le happer et dont il perçu la chaleur. Au-delà, dans l’espace, comme une pierre précieuse, la sphère d’Isis planait en silence et luisait d’une douce clarté émeraude.
Les nuits suivantes, il se laissa dériver sans but en orbite basse sur le limbe coloré, flirtant avec les couches hautes de l’atmosphère. Les vastes spirales de nuages blancs et moutonnants brillaient au-dessus des océans marins et des continents chamarrés. Lorsqu’il se sentit gorgé de la lumière bleutée et évanescente de la troposphère, il se décida enfin à plonger dans l’épaisseur de l’atmosphère vers les étendues mystérieuses de la planète, traversa la brume voilant comme un cocon la surface et parvint au sein d’un paysage étrange. Une immense forêt luxuriante d’un camaïeu de verts et de bleus s’étendait à perte de vue, ondulant sur les pentes de hautes collines, sautant des gouffres profonds aux falaises escarpées, longeant les contours sinueux de centaines de lacs dont le dessin fractal brillait sous le soleil. D’immenses et curieux pitons rocheux ocres, semblables aux ruines d’antiques tours émergeaient régulièrement et leurs sommets étaient couronnés de panaches végétaux aux couleurs multiples et chatoyantes. Il glissa vers un grand lac aux eaux transparentes et de posa doucement sur la berge. Une brise venue du fond de la vallée l’enveloppait et dessinait des ondes moirées à la surface de l’eau. Il inspira lentement l’air frais et chargé de parfums inconnus et sentit toutes ces molécules nouvelles s’infiltrer au plus profond de son corps. Il perçu sans l’avoir imaginé ni voulu, chaque parcelle de son être, une à une, dériver vers ce monde et par une surprenante osmose, doucement s’y cristalliser. Il accepta l'exode. Devant lui, non loin, près des frondaisons, des formes vaporeuses vacillaient comme des flammèches et leurs chants l’appelaient. Il s’avança vers elles.
L’absence de Martin intrigua quelques temps ses amis et les services de polices. Une enquête fut diligentée, menée dans les formes et les voisins, l’entourage, quelques membres de sa lointaine famille dûment interrogés, son appartement minutieusement fouillé, ses activités récentes disséquées. Au bout de quelques mois le dossier fut refermé et classé. Rien n'avait pu éclairer l’étrange disparition d’une personne sans histoire, partie sans prévenir, sans bagage, le verrou tiré de l’intérieur en laissant simplement un lit à peine défait, comme si quelqu’un y dormait encore.
Paisiblement.





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