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Le monde d'avant


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Cathy poussa la barrière de bois peinte qui fermait le jardin et se hâta sur le petit chemin de terre longeant les prés jusqu’à la route et l’arrêt du bus. Comme d’habitude il était un peu en retard. Il faisait un peu frais et le soleil qui pointait à peine derrière les collines. Elle s’assit sur le banc comme elle le faisait tous les matins pour l’attendre en serrant son cartable contre sa poitrine et le contact du cuir la réchauffa un peu. Au loin le vent jouait avec les épis dans le grand champ de blé qui s’étendait à perte de vue. Un vol d’étourneaux passa en tournoyant au-dessus d’elle et disparu au-dessus de la maison blottie dans son bosquet.
Elle scrutait le long ruban de bitume à la recherche de la tache jaune du car quand un bruit de sonnette tinta derrière elle. Une jeune fille arrivait à vélo, ses cheveux blonds flottants dans le vent. Elle s’arrêta d’un mouvement leste, appuya la bicyclette contre la clôture et ouvrit la boite à lettre où elle prit un journal bien plié et quelques lettres puis la referma soigneusement. Cathie la regarda s’éloigner sans un regard avec sa robe bleue de coton retenue par un ruban jusqu'à ce qu’elle disparaisse dans l’allée de la maison et elle la trouva jolie.

Le bus scolaire klaxonna avant de s’arrêter près d’elle en grinçant et les portes s’ouvrirent sur le visage souriant de Mme Peppers, qui lança sa phrase matinale habituelle :
— Salut, Cathy, en forme ce matin ?
— Bonjour, Mme Peppers.
Cathy s’avança dans l’allée. Le bus était presque plein mais elle aperçu Marie qui lui faisait signe dans le fond et elle alla s’asseoir près d’elle.
— Merci de m’avoir gardé une place, Marie. Tu vas bien ?
— Tu parles, avec le contrôle de math de tout à l’heure ! J’ai bossé une partie de la nuit et j’ai l’impression de ne rien savoir.
— Oui, tu dis ça à chaque fois. La semaine dernière, ça s’est bien passé pour toi en histoire.
Marie prit un air secret et se pencha vers elle pour chuter :
— En fait j’en ai pas parlé, mais la prof m’avait rendu la correction la veille.
— Bon sang, ça c’est du pot, mais tu sais que c’est tricher ! Marie tu aurais dû le signaler !
- Oui c’est ça, l’interro aurait été annulée et moi j’ai vraiment besoin de cette note pour ma moyenne. Elle haussa les épaules. De toute façon personne ne le saura, les fracs sont bizarres, ils surviennent sans raison et ne laissent aucune trace, alors.
Cathy ne pu s’empêcher de faire remarquer :
- Oui, mais c’est tout de même pas très honnête.
Elle regarda pensivement la vitre. Ils avaient quitté la campagne et les premières maisons de la ville défilaient. L’école n’était plus très loin. Elle ajouta d’une voix neutre :
— J’en ai eu un tout à l’heure.
— Tu as eu quoi ?
— Un frac. Avant de monter dans le car.
Marie préparait son sac de cours et répondit un peu machinalement :
— A bon et c’était quoi ?
— J’attendais à l’arrêt. Et puis une fille est venue en vélo, a prit le courrier et est rentrée chez nous.
— C’est tout ?
— La fille, c’était moi.
— Sympa et alors ?
Cathy hésita.
— Alors rien. Mais ça fait tout de même drôle.
— Je vois pas pourquoi. Les fracs sont des trucs qui arrivent souvent et font partie de la vie. Il y a quelques jours mon frère a sauté directement un jour, du samedi, au lundi ; pas de chance, c’était même pas un jour d’école. Il était furieux.
— Je sais, bien sûr, mais cela n’a pas été comme cela toujours. Il y a longtemps, il n’y avait pas tous ces trucs qui font un peu peur. J’ai lu des livres qui datent un peu, j’ai vu de vieux films. Ils ne parlent pas de ça.
— Evidement, tout le monde sait que les fracs n’existaient pas avant. Moi ça ne me gène pas. C’est une question d’habitude. Elle ajouta d’un air malicieux :
— Et puis ça rend de petits services.
— Tout de même, tu ne trouves pas curieux que l’on n’ait pas d’explication, que tout le monde fasse comme si de rien était, comme si cela avait toujours été. Et tu trouves normal que personne ne nous en parle à l’école ?
— On a bien assez de matière à potasser comme cela, merci !
— Oui et en particulier un gros programme de physique, avec grandes théories établies et ses lois immuables, mais régulièrement transgressées par les fracs.
Marie soupira en se levant :
— Tu te poses vraiment trop de questions, Cathy. Bon on est arrivé. Dépêche on n’est pas en avance !
Elles quittèrent le car avec les autres élèves et franchirent en courant le porche de l’école.

Les jours suivants Cathy fut très absorbée par son travail. La vie suivait sont cours. L’été s’éternisait et la campagne était de plus en plus belle. Cathy aimait contempler les damiers verts et dorés des maïs et des blés murs au delà du potager et de la palissade blanche. Elle aimait cette vallée, sa beauté et son calme et aussi leur petite maison où elle avait grandit. Tout cela semblait protégé et éternel et la rassurait. Mais un soir, alors qu’elle révisait un cours d’histoire, elle jeta un coup d’œil comme souvent par la fenêtre de sa chambre. Devant elle, s’étendaient les hauts immeubles de Down-town, la silhouette métallique du pont de Brooklyn au loin avec son flot des voitures colorées et la foule des passants s’affairant sur les trottoirs bondés. Elle se força à l’indifférence puis ferma les yeux, mal à l’aise et ne put se replonger dans son cours. De toute façon, c’était bientôt l’heure du repas et elle préféra descendre en évitant bien de regarder de nouveau par la fenêtre. Sa mère s’affairait dans la cuisine et se tourna vers elle en souriant. Elle était toute fine avec sa robe en coton et portait le tablier à fleur qu’elle lui avait toujours connu. Sa présence douce et légitime effaça un peu son malaise.
— Chérie, tu peux mettre la table, j’ai presque terminé.
Cathy pris les assiettes dans le buffet et commença à les disposer en silence sur la nappe à fleurs fraîchement repassée
— Maman, est-ce que tu as connu l’époque où tout était normal ?
— Normal ? Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Voyons tu le sais très bien. Quand il n’y avait pas les fracs
Sa mère s’immobilisa un instant puis se retourna vers sa fille.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que je veux savoir, voilà tout.
— Tu ne vas pas recommencer avec ça, Cathy ? On en a déjà parlé.
— On n’en a jamais vraiment parlé, maman. Chaque fois que j’essaie, toi ou les autres, vous ne répondez pas, vous éludez, comme si c’était tabou ou je ne sais trop quoi. De ma chambre, il y a un quart d’heure, j’avais une vue sur une rue de Manhattan, alors que l’on habite en pleine campagne. J’en ai assez, je veux savoir ce qui s’est passé !
Sa mère la prit dans ses bras ou elle se blotti en sanglotant.
— Il n’y a rien à savoir, Cathy, c’est comme çà et c’est tout. C’était déjà comme çà quand je suis née et moi aussi toutes ces choses m’ont troublée et me font parfois peur. Je crois que tout le monde est comme nous. Tu sais, ce que l’on n’explique pas effraie et surtout ce qui est irrationnel et imprévisible. Depuis toutes ces années les gens ont appris à vivre avec et à ne plus en parler, comme si ça n’existait pas. Et toi tu continues de t’étonner et à ne veux pas accepter. Je ne crois pas que ce soit bien, chérie.
Cathy, le visage contre l’épaule de sa mère, murmura.
— Mais, maman, ça existe et autrefois ça n’existait pas ! Maman, c’était comment le monde d’avant et pourquoi a-t-il changé ?
— C’était il y a si longtemps. Je ne veux pas que tu gâches ta vie avec cela.
Elle regarda sa fille dans les yeux en silence puis ajouta :
— C’est arrivé lorsque ton grand-père était jeune. Il a connu le changement lui, je le sais, bien qu’il ne m’en a jamais rien dit ; mais peut-être qu’à toi il te parlerait, je ne sais pas.
Elle posa un gros baiser sur le front de sa fille puis ajouta en lui tapotant doucement la joue :
— Allez, on ne pense plus à tout cela et on passe à table.
Elles mangèrent en discutant de choses banales, des provisions à acheter, du travail à faire dans le potager, de la vie au collège puis Cathy monta travailler un peu dans sa chambre. Elle réussit à jeter un regard dehors avant de se coucher et reconnu avec soulagement dans le clair obscur le paysage familier des arbres des collines.
Elle mit longtemps ce soir-là à s’endormir.

Le grand-père de Cathy habitait très à l’écart du village, aux creux d’un petit vallon, au milieu d’une grande prairie. La maison était ancienne, un peu vétuste, mais vaste pour un homme seul et entourée de plusieurs constructions en bois qui avaient dues être une écurie, une grange et un atelier quelques décennies auparavant. Les abords, cernés par une palissade en bois étaient manifestement laissés à l’abandon en dehors d’un petit potager bien entretenu sur le coté. Cathy aimait cette maison où elle avait souvent joué lorsqu’elle était jeune, dans les maïs ou les recoins imprévus des bâtiments. Son grand-père était un homme doux et grave, toujours patient et attentif, mais peu souriant. Depuis que son épouse était morte, il y avait près de dix ans, il passait ses matins dans son jardin et ses après-midi sur la terrasse, à lire ou à méditer sur son rocking-chair.
Il sourit à l’arrivée de sa petite fille et lui fit un petit signe de la main. Elle posa son vélo contre la balustrade, et monta les quatre marches de la pergola.
— Bonjour, Papy, tu vas bien.
— Bonjour, ma puce. Je suis content de ta visite.
Elle prit le seul siège en rotin qui semblait suffisamment résistant et se laissa tomber dedans.
— Je suis fourbue; on a un boulot fou à l’école actuellement.
Il eu un petit clin d’œil.
— Je ne suis pas inquiet pour toi : tu seras première ou deuxième ce trimestre ?
Elle avoua à voix basse et avec un petit rire complice :
— Première je l’espère !
Il sourit, satisfait et repris son balancement.
— Ta mère, ça va ? Je ne l’ai pas vue ces derniers temps.
— Bien, mais elle est toujours très occupée, tu le sais bien.
Il hocha simplement la tête. Au bout de quelques minutes de contemplation de la ligne jaune des champs il demanda :
— Tu voulais me demander quelque chose ?
Cathy réprima un sourire : son grand-père avait ce don de toujours tout deviner. Elle prit tout de même l’air le plus anodin possible et lança :
— Est-ce que tu as des fracs parfois ici, Grand-père ? Il se tourna lentement vers elle.
- Des fracs ! Bien sûr, comme partout. Mais j’avoue ne plus y faire attention. Il y a quelques temps l’appentis là-bas s’est déplacé d’une trentaine de mètres de ce coté. C’était pas plus mal, mais au bout de trois jours, il a repris sa place.
— Et ça ne te parait pas bizarre ?
— Si bien sûr mais tu sais avec le temps je me suis habitué. Comme tout le monde sans doute.
— Comme tout le monde ? Et bien moi je ne m’y fais pas ! Ca n’est pas normal, ces trucs qui arrivent n’importe quand, sans prévenir, aussi vrais que la réalité. Ces morceaux d’espace ou de temps qui ne sont pas à leur place, ça n’a pas de sens. Le monde n’a pas été fait comme cela et il s’est bien passé quelque chose pour qu’il change, enfin !
— Beaucoup de gens se sont déjà posé ces questions, Cathy. Des gens savants, intelligents. Et personne n’a pu expliquer quoique ce soit.
— Tu as connu le monde d’avant, grand-père ; comment était-ce ?
— Ca t’a toujours intrigué ces trucs, n’est-ce pas ?
— Oui tu le sais bien.
Il se passa les mains sur le front à la recherche de ses souvenirs. Après un silence que Cathy se garda de troubler, il poursuivit :
— C’était comme maintenant. Simplement tout ce que tu voyais était forcément réel et cohérent. Et puis un jour il y a eu les premières anomalies. On a pensé un temps à des hallucinations collectives, mais rapidement il a bien fallut admettre la réalité de ces phénomènes. Pendant les premières années, on a tout eu : les théories scientifiques des savants, les prêches des curés, les anathèmes des prédicateurs, les menaces des anarchistes. Les gens avaient peurs, certains ont sombré dans la folie. Mais peu à peu ils se sont lassés. On a d’abord cessé d’en parler, puis au fil des années on a refusé même d’y faire allusion, comme pour en refuser l’existence.
— C’est bien l’impression que j’ai eue. Tu es bien le seul à me parler enfin de tout cela.
Il prit un air plus grave et prononça d’une voix lente:
— Bien sûr. Et j’ai peut-être mes raisons, Cathy.
Elle se tourna brutalement:
- Que veux-tu dire par là ?
— Vois-tu, j’ai toujours su que ce jour arriverait, que ce serait toi et que nous serions là, sur cette terrasse, devant ces champs, qu’il ferait beau, avec tout un après-midi pour nous. Tu es curieuse de tout, intelligente ; plus que cela, intuitive et imaginative. Comme lui.
— Mais de quoi veux-tu parler ?
Il avait repris l’examen du paysage et semblait captivé par un vol d’hirondelles.
— Je crois que le temps est venu.
Il lui fit un signe de la main pour apaiser son agitation.
— Il y a quelque chose que je dois te dire, quelque chose dont je n’ai jamais parlé à personne, pas même à ta mère, mais qu’il faut que tu saches car je ne serai pas toujours là. Tu es prête pour cela maintenant.
— Grand-père…
— Non attends ! Je vais te poser une question et tu vas me répondre très franchement. Veux-tu réellement savoir la vérité ?
Il fallut à Cathy plusieurs secondes pour que ces simples mots prennent toute leur signification. Elle réussit à articuler :
— La vérité ? Tu plaisantes sans doute ?
— Non, Cathy, je ne plaisante pas. Il y a bien une explication à tout cela et je suis le seul à la connaître. Il avait une gravité que Cathy ne lui avait jamais connue et elle comprit que tout cela était sérieux. Elle répondit avec le plus d’assurance possible :
— Oui, je veux savoir.
Le vieil homme paru soulagé. Il se leva lentement du fauteuil, fit quelques pas vers la barrière où il resta appuyé quelques minutes qui parurent des siècles à Cathy. Il revint enfin s’asseoir, face à sa petite fille, et reprit :
— Je vais te parler de mon père, ton arrière-grand-père. Ta mère ne l’a pas connu, il a disparu bien avant sa naissance. C’était un homme brillant, ingénieux, en avance sur son temps. Il avait été un assez bon élève en primaire mais s’était vraiment révélé par la suite dans les quelques années d’études supérieures qu’il avait faites. L’époque était difficile, il fallait rapidement gagner sa vie car la famille ne roulait pas sur l’or et il a du accepter un modeste emploi d’ingénieur dans les mines qui foisonnaient au Nord de la région. Je crois honnêtement qu’il aurait pu devenir un grand physicien si les choses avaient été autrement. Mais il n’en a jamais parlé et je ne l’ai jamais entendu se plaindre. En fait je me suis souvent demandé si cette voie de garage ne l’arrangeait pas en définitive. C’était un être solitaire, secret, souvent perdu dans ces pensées et ce métier le laissait libre de se livrer à ses propres recherches, à l’abri de la pensée universitaire officielle. Il avait toujours été fasciné par la structure profonde de notre monde et ses manuscrits témoignent qu’il avait indiscutablement réussit à bâtir une théorie de l’espace–temps très supérieure à ce qui existe près d’un siècle plus tard. Lorsque j’avais ton age, il me parlait souvent du temps et il avait une façon imagée et bien à lui d’interpréter cette dimension. Je ne suis pas sûr d’avoir alors bien compris et j’aurais du mal à te l’expliquer en détail. Selon lui nous nous déplacerions à la vitesse de la lumière sur la flèche du temps, tel un bateau sur une rivière. Il serait possible sous certaines conditions d’accélérer par rapport à son cours. Tout cela peut te paraître étrange, mais il en avait une vision très claire qu’il a pu tester concrètement dans son laboratoire.
— Il avait un laboratoire ?
— Oui, si l’on veut. Le vieil appentis, là bas où tu n’avais pas le droit d’entrer. Je vais te montrer.
Il se leva, pris la main de sa petite-fille et se dirigea d’un pas lent vers le plus petit des bâtiments, une construction de bois, sans fenêtre, accolée à la grange et qui semblait plus en état que les autres. Cathy se souvenait de l’avoir toujours vu là, avec ses portes clauses, mais ne pas trop y avoir prêté attention ni s’être posé des questions sur l’interdit.
Près de l’entrée, il sortit une grosse clef de son veston et Cathy se demanda s’il savait avant qu’elle n’arrive qu’il en ait besoin ou s’il la gardait là, toujours avec lui, au fond de sa poche. La porte gémit sur ses gonds et le bas racla bruyamment le sol comme pour protester contre l’intrusion. Il manoeuvra un interrupteur de porcelaine et une ampoule simplement fixée au plafond parvint, avec les quelques rayons de soleil qui filtraient entre les planches disjointes à éclairer l’intérieur. Elle ne vit tout d’abord qu’un amoncellement hétéroclite de montants métalliques, de pièces de bois, de tubes de verre et de toiles d’araignées qui occupaient tout le fond de la pièce. Sur un coté, le pan de mur était occupé par un long établi, ou s’entassaient sous une épaisse couche poussière toute sorte d’outils, de casiers étiquetés, de fils électriques et d’appareils étranges munis de cadran et de manettes. Au centre se tenait une large estrade de bois surmontée d’une sorte de dôme de bakélite qui pendait étrangement immobile à des câbles torsadés fixés aux solives de la charpente.
— Quel drôle d’endroit, grand-père
— Ca doit bien faire près de dix ans que je pas mis les pieds ici, grommela le vieil homme.
Il désigna d’un mouvement de bras la pièce avant de poursuivre :
— Tu vois, je passais souvent mes soirées, émerveillé, à regarder mon père assembler toutes ces choses pour en faire des machines mystérieuses hérissées de fils multicolores et d’ampoules luminescentes. Je le revois s’affairer d’un appareil à l’autre, ajuster des réglages, surveiller des cadrans, parfaire des montages. Quand j’allais me coucher vers neuf heures, il m’embrassait puis se replongeait dans ses expériences jusqu’à tard dans la nuit.
— Tu ne m’as pas dit quelles étaient vraiment ces expériences ?
Le grand-père se retourna vers Cathy et prononça lentement :
— Le déplacement temporel.
— Quoi ? Mais c’est impossible !
— Ce n’est pas ce que pensait mon père. Je t’ai dit qu’il avait des théories très personnelles sur le sujet et il les a poussées jusqu’à leur terme.
— Grand-père, je t’en prie, dit moi ce qui c’est passé.
— Il a réussit, voila ce qui c’est passé ! Là, sur cette estrade, il avait installé sa machine. Son ultime réalisation, le résultat de tous ces efforts. Elle était magnifique, rutilante, mystérieuse et j’en étais très fier. Et puis un soir, il n’a pas travaillé et je l’ai entendu discuter tard avec ma mère. Ils parlaient assez fort, mais je n’ai pu comprendre ce qu’ils disaient. Le lendemain soir mon père m’a embrassé plus fort que d’habitude et je suis allé me coucher.
Quelques secondes passèrent avant qu’il ne poursuivre et qui semblèrent une éternité à Cathy :
— Je ne l’ai jamais revu. Ma mère m’a dit qu’il était en voyage et qu’il reviendrait un jour. Mais j’ai compris dès ce jour qu’il avait utilisé sa machine et qu’il était parti. J’ai passé de nombreuses années par la suite à lire ses manuscrits : dans ses dernières notes il explique qu’il est prêt et qu’il part pour le futur, mais il ne précise pas lequel. Ce peut être demain comme dans mille ans, il n’y a pas de moyen de savoir.
— Il n’est jamais revenu ? Je veux dire, il n’a pas pu disparaître comme cela.
— Je te l’ai dit je ne l’ai jamais revu. Oh, bien sûr, j’ai espéré longtemps sont retour et il m’a manqué, terriblement manqué. Tu vois lorsque quelqu’un meurt, tu finis toujours par l’accepter. Mais là, c’était différent, c’était comme s’il était parti, pour une durée inconnue, à la fois si loin et inaccessible et si proche, là, dans cette grange. Et puis j’ai compris que s’il revenait, ce serait le même homme que ce dernier soir et je n’étais plus un enfant…
Toutes ces choses se bousculaient dans la tête de Cathy. Elle s’avança vers son grand-père, se blottit dans ses bras et le serra très fort. Il lui caressa doucement la tête et elle se sentit mieux.
— Mais tu devais me parler des fracs, Grand-père. Quel rapport avec tout cela ?
— Oui les fracs, bien sûr. Ils sont apparus dès le lendemain. Ma mère ne m’en a jamais parlé, mais nous avons tout de suite compris que ce n’était pas une coïncidence et c’est pour cela qu’elle n’a rien dit. C’était une trop grosse responsabilité.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire ?
— L’espace temps ! L’espace-temps vois-tu à une structure, un état de stabilité optimale. On ne peut impunément en ôter une partie même infime de matière et de temps du présent et les transplanter dans le futur. Cela crée vide, un manque, une sorte de faille durant tout cet intermède. C’est ce déséquilibre, cette perturbation dans sa cohésion et les vaines et constantes tentatives de réajustement du continuum qui sont à l’origine de ces anomalies.
Doucement Cathy réalisa la gravité et les conséquences de ces révélations.
— Mon dieu ! C’est donc cela. Je n’avais pas imaginé comme c’était si proche de moi !
Elle réfléchit rapidement :
— Et cela ne pourra cesser qu’avec le retour de cette masse manquante dans notre espace-temps, c’est bien cela ?
— Absolument, Cathy ! C'est-à-dire au retour de mon père, ou plus précisément lorsque le cours naturel du temps rejoindra son point d’arrivée.
Une chose tout de même la tracassait.
— Ca ne va pas. Il n’est sans doute pas allé dans un futur si lointain qu’il n’y a plus de trace de notre histoire. Il sait donc ce qui est arrivé et que c’est lui le responsable de tout cela. Il aurait dû revenir pour y mettre fin.
— J’y ai pensé comme toi, mais l’explication est simple : on peut descendre le cours du temps, mais on ne peut le remonter. Son voyage était un aller simple et je crois qu’il le savait. Il est quelque part dans le futur, sans retour possible à contempler, impuissant l’histoire qui nous sépare de lui.
— Mon dieu ! articula Cathy.
Ils sortirent du laboratoire et son grand-père referma soigneusement la porte avec la clef. Puis il la mit dans la main de Cathy, qu’il serra de ses doigts et la regarda dans les yeux :
— Tout cela est à toi maintenant. Je te la confie.
— A moi ? Mais que dois-je en faire ?
— Tu la garderas. J’aimerai, si mon père revient un jour, je veux dire lorsque nous le rejoindrons, que tu sois prête à l’accueillir. Et je voudrais que tu l’embrasses pour moi.
Sa voix était plus sourde et ses yeux luisaient un peu.
Il marcha en silence le long de l’allée. Le vent s’était levé et de gros nuages gris assombrissaient le ciel à l’ouest. Il finit par ajouter :
— Tu devrais rentrer, je crois qu’il va pleuvoir.

Cathy pédalait sur le chemin du retour qui s’allongeait entre les collines au loin. Le feuillage des érables bruissait dans la brise et au loin la cime des grands peupliers qui bordaient la rivière s’agitaient. Quelques gouttes de pluie s’écrasaient déjà sur la route et exhalaient une odeur de poussière chaude.
Maintenant, elle savait et pouvait attendre. Elle avait le temps. Une vie entière.
Et elle attendrait, patiemment.





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