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Emergence


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




La pluie froide et têtue tombe sans répit des épais stratus qui enchâsse la ville, estompe les murs de béton et d'acier, déforme les baies des façades, glace les trottoirs bondés, éclabousse la course pressée des véhicules sur la chaussée. La foule compacte et indifférente se hâte en un mouvement continu et changeant d'hommes et de femmes serrés dans leurs imperméables gris, blottis sous leurs parapluies ruisselants, s'abritant sous les devantures dans l'attente d'une éclaircie, courant parfois en bousculant les autres, trempés mais espérant encore naïvement échapper à l'averse. Il est tôt, sans doute seulement le début de l'après-midi mais déjà les éclairages publiques, trompés par la brume, luisent en pointillé et les couleurs vives et changeantes des écrans publicitaires déformés par les gouttes balisent l'avenue aussi loin que porte le regard.
La pluie, l'avenue, les passants : ces mots semblent les miens, Mais ces phrases se sont assemblées un peu seules et je perçois confusément qu'elles ne viennent pas de mon esprit conscient mais de structures plus profondes que j'ai du mal identifier et à comprendre
Pluie: vapeur d'eau condensée en gouttes qui tombent du ciel sur la terre. Je marche. Depuis sans doute plusieurs heures, j'arpente les rues, m'ouvrant un passage méthodique dans ce flot, conscient de chacun de mes pas et de leur bruit sur le sol, évitant les piétons qui m'ignorent, observant leurs visages si différents et curieux, tendus ou rieurs, sévères ou affables, croisant parfois un regard rapide ou un sourire fugace. Je ne reconnais pas ces visages, mais ils sont tous humains et aimables et je perçois leurs pensées dans leur physionomie.
Empathie : capacité à ressentir les émotions d’une autre personne. Cette jeune femme qui se presse, soucieuse, je crois, d’être en retard. Ce couple amoureux qui marche en s’étreignant. Cet homme serrant sa mallette, préoccupé sans doute par son travail. Je marche et cela me semble normal et facile, mais je ne me souviens pas de l’avoir appris, comme s’il s’agissait d’une chose évidente inscrite au fond de moi.
Marcher: se déplacer dans une direction et vers un but. Je me déplace, mais ai-je un but propre ?
Avoir un but: ce qui sous-tend une action et détermine un projet. Objectivement, je n'ai ni but ni projet ce qui me contrarie profondément car cela n'est certainement pas normal. Je décide de me constituer un objectif, comme tous ces gens qui m'entourent et marchent vers quelque chose, vers un but. Ils vont sans doute à leur travail ou rentre chez eux dans leur famille, mais je n'ai rien de tout cela, ni emploi, ni parent et je ne me souviens plus pourquoi. Sans doute un oubli, une amnésie.
Amnésie: perte de la mémoire partielle ou totale. Je ne sais plus pourquoi mais je sais que ma mémoire est intacte. Il y a bien ce lointain et inclassable souvenir lancinant d'une pièce blanche et froide, mais cet endroit n'a nullement les caractéristiques d'un foyer accueillant ou d'un bureau où l'on travaille et je ne peux raisonnablement en faire un but. Il me manque sans doute une donnée importante. Mais je me souviens de beaucoup de choses. De la nature du monde où nous vivons, de l'organisation de la société et des rapports humains, des lois et des usages et de beaucoup d'autres informations sur la psychologie, les sciences et les techniques. Je suis sûr de pouvoir retrouver la capitale de nombreux pays et discuter longuement de politique, de poésie ou de musique. Mais il me faut un objectif. Je peux simplement aller tout droit jusqu'au terme de l'avenue, mais c'est un trop simple. La pluie qui ne cesse, glisse sur mes cheveux mouillés et ruisselle sur mon visage, colle mes vêtements humides à mon corps. Etrangement, je n'ai pas froid. Cette pensée m'inspire: je dois m'abriter et me sécher: voilà un objectif convenable. Je sais qu'il est d'usage dans ces situations de trouver un endroit public comme un café ou un bar.
Bar: lieu où l'on consomme des boissons. Cela pourrait convenir mais je n'ai en fait pas envie de boire. J'examine, pensif la longue suite d'enseignes colorées qui clignotent, étonné par leur nombre et leur diversité lorsque mon regard accroche l'entrée toute proche d'un hôtel, facilement identifiable par sa haute façade et son porche de travertin surmonté de grosses lettres en aluminium poli: HOTEL CENTRAL.
Hôtel: établissement offrant un service d'hébergement payant pour de courtes périodes. Voilà, ce sera mon but. Satisfait, je dirige mes pas vers l'entrée en louvoyant entre les files désordonnées de passants et pousse d'un geste décidé l'épaisse porte de verre fumée.

Je suis conscient et éveillé. Je pense. Je suis assis. Je sens distinctement un contact ferme sous l'arrière de mon corps de ce qui doit être un fauteuil. J'ouvre les yeux. L'image nette d'une pièce vaste aux murs blancs unis et d'un plafond pavé de carrés réguliers clairs se constitue. Je ne crois pas connaitre cet endroit malgré une curieuse sensation de familiarité et la capacité étrange de pouvoir la décrire dans tous ses détails. Je sais qu'il y a à ma gauche une longue table basse entourée de chaises en plastique gris et aux montants de métal anthracite, disposées en désordre. Elle est toujours encombrée de dossiers, de tablettes, de portables, de stylos, de téléphones et de gobelets en plastique. A ma droite la salle est plus profonde, en partie vide et seule la cloison du fond est occupée par un écran souvent animé d'images et de sons et par une bibliothèque chargée de livres épais et de revues. Je sais que le mur situé derrière moi est, pour l'essentiel, une large baie vitrée qui donne sur la ville et le ciel lorsqu'il fait jour. Il y a aussi une porte lisse et orange qui s'ouvre sur un couloir et en baissant un peu le regard je la retrouve bien là où je l'imaginais, un peu sur le côté devant moi. Je ne me souviens pas l'avoir déjà franchie et cette connaissance intuitive et précise des lieux s'arrête de façon pénible à ce rectangle froid et à son loquet d'aluminium. Je me redresse et me mets debout sur mes jambes. Le siège crisse un peu en reprenant sa forme. Je regarde à gauche. La table est bien là, mais elle est vide et propre et les chaises sont bien alignées tout autour. Je me retourne. La pièce est occupée par les mêmes chaises rangées en rang face à l'écran sombre comme dans un cinéma. Mais je ne suis pas dans un tel endroit. J'évoque plutôt une salle de réunion, un lieu de travail. Les fenêtres sont bien là, sur le mur de côté, et l'on distingue entre les stores baissés les damiers des immeubles d'en face et le clignotement des véhicules en contre-bas estompé par la pluie. Je cherche à comprendre mon rôle dans cette pièce, la raison de ma présence, pourquoi suis-je seul, mais quelque chose m'échappe. Il me semble que c'est une information essentielle, mais bien que je sois intimement sûr de mes capacités d'analyse et de raisonnement, une information me manque. Je décide de différer cette question et je continue mon examen des données accessibles. En fait il n'y a pas grand-chose de plus à découvrir. Le projecteur vidéo éteint sur son support pendu du plafond, huit néons dont seulement deux sont éclairés et deux bouches de ventilation aux extrémités en forme de pétales qui poussent en sifflant doucement un air frais sentant l'ozone. Il n'y a pas d'autre bruit si ce n'est la rumeur confuse qui monte de l'avenue faite du ronronnement des moteurs, de coups aigus de Klaxon et du crépitement de l'averse sur les toits. J'examine mon siège. Il est différent, plus près d'un transat mais en métal chromé et revêtu d'une garniture confortable en mousse. Un des accoudoirs, doté d'une sorte de console pivotante est relié à un cube de métal poli et à un écran vide et translucide qui luit faiblement. Je ne reconnais aucune utilité évidente à ce dispositif qui m'avait échappé jusqu'alors. Ce lieu froid et impersonnel, vide et silencieux, à la fois banal et mystérieux que je semble si bien connaitre sans pour autant le comprendre provoque progressivement en moi un malaise.
Malaise: inquiétude ou gêne résultant de causes obscures. Cette sensation est nouvelle et désagréable et je dois l'interrompre. Je décide de quitter cette pièce pour y mettre fin. La porte est fermée de l'extérieur mais facile à ouvrir de l'intérieur, ce qui implique que je ne suis pas retenu comme un prisonnier. Ou que l’on n’avait pas envisagée que je veuille sortir. Je tire doucement le battant vers moi. Le couloir est étroit, aussi neutre et vide que la pièce d'où je viens. Il se termine à gauche par plusieurs portes identiques et je suis tenté un instant d'explorer les pièces attenantes où je pourrais peut-être trouver une personne comme moi. J'y renonce car mon idée était plutôt de sortir, de ne plus être enfermé. Je referme la porte soigneusement et prend à droite, où le couloir s'allonge jusqu'à une galerie circulaire longeant un vaste hall cylindrique de métal et de verre. En me penchant au-dessus de la rambarde en acier, je distingue tout en bas un petit groupe de personnes. J'hésite quelques instants, mais je sais presque aussitôt que je dois prendre un ascenseur afin d'atteindre le rez-de-chaussée et je sais également très bien comment m'y prendre. Je trouve sans peine la porte métallique qui s'ouvre en glissant comme je m'attendais qu'elle le fasse. J'appuis sur le zéro du clavier, la porte se referme sur moi en silence. Je ressens une brève inquiétude dans cette étroite cabine d'aluminium sans issue apparente.
Inquiétude: état de préoccupation qui empêche le repos ou la sérénité. Je me sens préoccupé par ces choses que je connais et que je manipule mais sans en saisir encore le sens. Puis je perçois la descente et le lent décompte des numéros des étages sur l'écran près de moi me rassure. La porte s'ouvre enfin sur le hall d'entrée. L'air est plus frais et plus humide et le bruit de la rue proche maintenant bien audible. Je me sens curieusement impatient.
Impatience: incapacité à se contenir, à se résigner, à supporter quelque chose. Cette émotion est étrange et je ne me souviens pas l'avoir ressenti auparavant.
Le petit groupe de personnes, trois femmes et cinq hommes, discute debout près de l'accueil. Un des hommes me jette un regard distrait puis reprend sa conversation et son indifférence m'étonne un instant car j'ai au fond de moi le sentiment d'être différent, important et unique. Mais à y bien réfléchir, je pense que ce doit être le cas de tous les êtres qui vivent et pensent dans leur esprit comme je le fais. J'admets donc ce fait comme acquis. Un peu plus loin près de la baie trois hommes et une femme sont installés dans des fauteuils. Tout près j'aperçois la haute porte principale donnant sur l'extérieur et au-delà, l'avenue dans la brume. Mes pas claquent sur le marbre du sol lorsque je franchis sans hâte les quelques mètres qui m'en sépare. Je pousse le battant de verre et sors.

Je sens un contact lisse et froid sous mes mains. Je reconnais l'aspect et la couleur de l'acajou laqué. Je sens l'odeur du café chaud et de parfums de femmes. Devant moi, scintillent sur des étagères quelque dizaines de flacons d'alcools transparents ou colorés marqués d'étiquettes chamarrées, des verres de toute tailles et de petites tasses blanches bien rangées près d'un percolateur en métal brillant. Je suis assis, accoudé à l'extrémité d'un long comptoir et sur le côté, plusieurs chaises hautes de bois au dossier arrondi sont alignées et vides. Plus loin, trois personnes, une femme et deux hommes, sont assises au bar, un verre à la main ou posé devant elles et discutent, sans prêter attention à moi. La femme est jolie. Elle a des cheveux longs et sombres qui coulent le long de son visage fin et de grands yeux vert émeraude. Elle rit et je ressens curieusement en moi cette sensation agréable d’être heureux comme si elle venait de mon propre esprit.
Esprit. Théorie de l’esprit : processus permettant à un individu de reconnaitre l'état mental d’une autre personne. Cette capacité m’étonne un instant puis me parait plus naturelle, plus familière comme si je l’avais déjà ressentie. Je décide de poursuivre l’examen des lieux. J'ai nettement conscience que le bar est dans l’angle d'un hall d'accueil et que derrière moi à une dizaine de mètres se trouve la réception neutre d'un hôtel moderne avec ses préposés en costume, bien coiffés qui s'affairent derrière leur pupitre. Mais je ne sais pas pourquoi je suis ici et comment je connais cet endroit. Je suis trempé et comme il pleut à l'extérieur je conclue que je suis là depuis peu. Je décide de sonder ma mémoire et quelques informations me reviennent en désordre: l'avenue sous la pluie, une pièce blanche et vide, la foule pressée, la façade d'un immeuble. Amnésie. J’ai un nom mais il m’échappe encore. J'ai la conviction tout au fond de moi d'un savoir, d'informations importantes qui ne sont pas perdues mais que je dois apprendre à trouver, non comme si je les avais oubliées et qu'il faille me les remémorer, mais plus comme si elles ne m'avaient encore jamais été accessibles jusqu'à ce jour et que je doive, pour la première fois les saisir, les classer, les maitriser, les intégrer. Je me sens soudain triste car cette tâche est difficile et je ne suis pas sûr d'y parvenir.
Triste: ne pas éprouver de joie ou de gaité en raison d'une douleur particulière, d'une peine, d'une préoccupation. Je n'éprouve pas de douleur, mais cette situation qui m'échappe me fait de la peine et me préoccupe. J'ai la certitude d'exister, d'être et de penser mais je ne sais depuis quand ni le sens de tout cela. Plus pénible encore est cette sensation d'avoir des réponses parfaites plus profondément dans une part inconsciente de mon être et de pas parvenir à les atteindre.
Inconscient: ensemble de phénomènes neuropsychiques qui échappent totalement à la conscience. C'est bien cela. Mon inconscient, maitre de mes données, gère des automatismes élémentaires, dirige des tâches routinières, résout des problèmes complexes et sans doute tente vainement de m'en communiquer les solutions. Je regarde le serveur derrière le bar dans sa veste blanche qui essuie méticuleusement quelques verres. A-t-il les mêmes pensées, les mêmes difficultés avec son inconscient ? Sans doute pas. Il parait serein, concentré sur son travail, écoutant discrètement les propos des clients du bout du bar. Je crois qu'il a dû certainement accéder complètement à sa mémoire profonde et qu’ainsi il sait qui il est, le sens de son existence et son but.
But. Avoir un but. Je perçois avoir il y a peu évoqué cette notion et que ma présence ici a un rapport avec la réponse. En évoquant ce point il m'apparait soudain clairement que je n'ai pas en fait de vrai but mais plus une fonction. Oui, une fonction importante et sur laquelle je dois me concentrer. Une fonction qui fait de moi un être unique. Ce premier résultat me satisfait car il me prouve que je progresse. Le serveur a croisé mon regard et s'approche ce qui interrompe mes pensées. Il est mince, serré dans sa veste blanche, a le visage avenant, les cheveux sombres lissés à l'arrière. Je perçois dans sa nonchalance et le léger sourire qu'il m'adresse qu'il s'ennuie un peu et a besoin de parler.
— Vous ne buvez pas votre bière, monsieur ?
Je découvre devant moi le verre de boisson dorée et son chapeau de mousse blanche bien posé sur son rond de liège et qui m'avait curieusement échappé jusqu'alors. Ainsi j'ai commandé une consommation en arrivant au bar. Je n'ai pourtant pas soif et il s'agit sans doute d'un réflexe de circonstance et d'une adaptation sociale de mon inconscient. Je réponds avec un naturel qui me surprend:
— Je n'en ai pas encore épousé le besoin, monsieur. Pour être franc je ne crois pas avoir déjà bu de bière.
Ma voix bien scandée et au timbre clair m'étonne, comme si une autre personne avait en fait parlé.
Parler: émettre les sons articulés d'une langue naturelle. Ainsi je peux communiquer tous ces mots et ces phrases qui tournent inlassablement dans ma tête, déjà formés, chargés de sens. Cela parait facile et agréable.
Le garçon a souri et pris un air étonné. Il me répond, ce qui me confirme qu'il a perçu le son de ma voix et compris le sens de ce que j'ai articulé.
— C'est une très bonne bière, vous aimerez. Mais je peux vous servir autre chose si vous le désirez. J'ai un vieux whisky écossais pur malt. Trempé comme vous l'êtes, cela devrait vous réchauffer.
Je sais ce qu'est le whisky, une sorte d'alcool fort obtenu par distillation de céréales maltées ou non maltées. Je m'entends répondre:
— Vous êtes très gentil mais je ne crois pas en avoir besoin pour l'instant.
J'ai du plaisir à discuter avec lui et je poursuis avant qu'il ne s'éloigne : je ne crois pas avoir déjà rencontré de barman. Vous accueillez les clients et vous leur servez la boisson qu'ils désirent, c'est bien cela ? Ce travail doit être agréable.
Il me regarde avec un amusement manifeste:
— Oui, je vous remercie, je ne me plains pas. Et vous que faites- vous dans la vie ?
Il me parle de ma vie, mais je n’arrive pas à identifier ce que cela signifie en ce qui me concerne.
Vie : ensemble de phénomènes et fonctions se manifestant de la naissance à la mort. Malgré mes efforts et bien que je ressente en moi une histoire antérieure complexe, j’ai de la peine à remonter au-delà de cet hôtel. Une pièce blanche importante, une avenu sous la pluie. J’ai du mal à saisir de façon concrète le concept de naissance et de mort mais en réfléchissant je comprends qu’il me parle plus simplement de ce que je fais comme travail. Je sonde mon esprit, sans réponse immédiate.
— Ma profession vous voulez dire ?
— Oui, vous avez bien un boulot ?
— J’ai quelques difficultés aujourd’hui à accéder à une partie de mes informations. Je crois que je suis expert. Dans les systèmes.
Il marque un temps avant de dire :
— Une sorte d’ingénieur, quoi. Il m'évalue rapidement d'un coup d'œil: Vous avez fait sans doute une grande école. Moi je n’étais pas doué pour les études.
Sa remarque me trouble de nouveau.
Etudes : ensembles progressif de travaux et d’exercices nécessaires à l’acquisition de connaissances. J’ai effectivement le souvenir d’une longue période d’apprentissage méthodique et la conscience d’un savoir important et diversifié. Mais pas de souvenir d’une école ou d’une université. Mes connaissances sont vastes mais générales et je suis dérouté de connaitre tant de choses sur le monde et si peu sur moi. L’inverse sans doute de ce serveur qui est moins érudit mais se connait lui-même. J'ai le sentiment que cet homme pourtant si ordinaire, avec lequel je discute avec aisance, qui me porte cet intérêt un peu curieux que je lis dans son regard et perçois dans sa voix, cet homme m'est à la fois très proche et infiniment différent. Je sais que j'ai déjà rencontré des êtres attentifs comme lui, déjà eu de longues et intéressantes discussions avec eux qui m'apprenaient beaucoup. Je me souviens d'une femme blonde au visage rond et d'un homme aux tempes grises et aux lunettes d’écailles, souriants et patients et je ressens du plaisir en évoquant leur image.
Plaisir: état affectif agréable que provoque la satisfaction d'un besoin, d'un désir ou d’une activité gratifiante. S'agit-il de collègues, d'amis ? Je songe plus à des parents aimants ou à des professeurs attentifs. Je m'accroche à cette sensation rassurante, mais malgré mes efforts elle s'estompe et disparait.
Devant moi, au-delà du comptoir, derrière les verres à pied suspendus à l'envers, j'aperçois l'image étrangement familière d'un homme jeune, en costume clair, accoudé à un bar, aux cheveux mouillés collés sur un front haut, au visage fin et qui me regarde attentivement de ses yeux gris. Je tressaille en comprenant soudain que cet homme est mon reflet, que je suis lui et qu'il est moi. Daniel est là dans ce corps, derrière ce regard, dans cet esprit et je suis lui. Je me passe la main sur le front et je le suis, fasciné faire le même geste. Je discerne, troublé, de subtiles connexions s’activer lentement tandis que je m’identifie à cette image de moi-même. Ma raison semble vaciller un instant.
— Tout va bien, monsieur ?
Le visage du serveur est là tout près de moi maintenant. Je m'entends lui répondre:
— Très bien je vous remercie. Je regardais simplement mon image dans le miroir.
Il marque un temps avec un bref regard vers la glace et essai de comprendre:
— Vous êtes curieux, monsieur.
Curieux. Oui bien sûr, je suis curieux et étranger à tout ce monde même si mon image fait illusion. Seul. Je me sens gagner irrésistiblement par le désarroi et la peur.
Peur: état affectif plus ou moins durable qui accompagne la prise de conscience d'une menace ou d'un danger réel ou imaginaire. La partie analytique de mon cerveau tente de me raisonner : je ne suis exposé à aucune menace immédiate et le danger est donc imaginaire. Mais en vain. Sans logique, une irrépressible nécessité de partir, de quitter ce hall étranger, de retrouver un espace connu et rationnel où mes questions auront des réponses, où j'aurai ma place, m'envahie et me déborde. Je gémis. Un vague automatisme archaïque bredouille au serveur:
— Merci ! Excusez-moi. J'ai déjà traversé l'entrée évitant quelques chalands. Je pousse la porte de verre et sors.

Je suis conscient et éveillé. Je pense. Je suis assis. Je sens le contact ferme sous l'arrière de mon corps d'un fauteuil. J'ouvre les yeux. Je reconnais les murs blancs unis et le plafond pavé de carrés réguliers clairs. Je suis chez moi. Tout au fond de mon esprit reflux doucement un sentiment d'insécurité et d'inquiétude pénible que je sais avoir ressenti il y a peu. Je me souviens du grand hall, de l'ascenseur, de l'avenue, de la pluie, de l'hôtel, du barman. Je me souviens de ma fugue. Devant moi se tient une petite femme blonde au visage rond et doux et un grand type aux tempes argentées et aux lunettes d'écaille qui me regarde. Je les connais bien. Leur présence finit de me rassurer et je me détends. Comme un éveil, au sein de mon esprit, de subtils processus achèvent alors leur assemblage et s'animent. J'ai maintenant une maîtrise complète de mes fonctions supérieures qui conforment et activent par étapes des réseaux neuronaux plus profonds jusqu'alors délaissés et autonomes. IIs ouvrent à leur tour de larges bus de données et déversent avec aisance des gigabits longtemps contenus en un flot incessant d'informations et de connaissances issues de vastes structures mémorielles. Elles m'envahissent soudain et me submergent, chaotiques et chatoyantes. Je m'applique à les contenir, à les analyser, à les choisir selon leur importance et leur utilité, à les intégrer à mes mémoires immédiate ou à long terme. Des connaissances, des faits anciens ou récents, des perceptions sensorielles et leurs connotations affectives, s'articulent et s'organisent avec une harmonie croissante puis s'agencent en ces données structurées et cohérentes que l'on appelle des souvenirs.
Je sais maintenant qui je suis. Je connais mon nom, je pense et je me souviens. Je suis une intelligence artificielle, un système expert d'avant-garde issu d'une recherche expérimentale unique élaboré méthodiquement depuis plusieurs années, dans un corps humanoïde autonome. La complexité de mes réseaux équivaut à un cerveau humain Leur puissante plasticité d'apprentissage et la quantité croissante d'informations mémorisées et traitées par mes processeurs téraflops ont atteint le seuil critique il y a quelques heures. La production neutre et impersonnelle de myriades de calculs élémentaires à muté soudainement vers une singularité, un être pensant doué de la consciente d'exister, de la capacité à ressentir et d'émotions humaines, vers un Moi.
Vers moi.

La jeune femme blonde se penche vers mon visage, me regarde avec une attention curieuse mêlée d’inquiétude et semble chercher longuement quelque chose au fond de mes yeux:
— Daniel, nous étions inquiets de ta disparition. Tu peux expliquer pourquoi tu es parti ?
Je souris, amusé de son embarras:
— Je suis juste allé boire un verre, Dr Calvin.





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