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Les voyageurs


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Il était nonchalamment allongé presque nu sur le profond sofa, dans la tiédeur parfumée dispensée par la Nef et la douce lumière qui descendait des voutes modelait les courbes de son corps athlétique L'espace était rempli de musiques et de chants suaves émanant des élégantes arcades et colonnes doriques et une fontaine d'albâtre distillait une eau claire dans son bassin de marbre. A ses pieds, de larges vasques débordaient de fruits étranges et colorés et une boisson ambrée brillait dans des coupes de cristal.
Il songeait. Depuis mille ans allait le vaisseau dans l'immensité et le froid des espaces obscurs, le temps semblant immuable et les distances infinies, à peine ponctués par les fugaces rencontres de soleils rares et stériles. Immense et majestueux, silencieux et luisant, poussière perdue dans les bras galactiques, il s'enfonçait, avide d'années-lumière, sans destination connue. Le prochain système était annoncé par les calculateurs à cinq ans mais les chances étaient très faibles et les sondes partiraient sans doute encore en vain vers des roches brûlantes et chaotiques ou des déserts glacés d'ammoniaque. Qu'importe ! Aussi exceptionnels que soient les mondes propices et les terres accueillantes, le vaisseau trouverait un jour le havre précieux et désiré. Il en avait la conviction que confèrent l'âge et l'immortalité.

Il se plaisait dans ces moments à y rêver. Mais ce n'était jamais de quelconques images issues des millénaires de voyages qui charmaient son esprit. Ni les jungles vertes et bleues où les ombres changeantes de soleils multiples s'étirent. Ni les atmosphères lourdes et colorées chargées de nuages brillants des planètes géantes. Ni les océans sombres et moutonnants peuplés de furtives créatures ou les plaines aux roches tourmentées des mondes telluriques. Non; malgré lui revenaient, immuables, toujours les mêmes paysages : des mers turquoises et profondes aux grèves claires, des forêts vertes et giboyeuses où chantent des sources fraîches, des montagnes hautes et blanches et ce ciel à l’azur éclatant qui lui semblait unique. Au plus profond de lui, il savait que sa quête ne s'achèverait qu'à la découverte d'une escale semblable à la belle planète bleue, mais aurait-elle le même charme, son air les mêmes parfums, ses océans ses mêmes richesses ?
— Je te trouve bien sombre et pensif, mon ami Ma compagnie te serait-elle agréable et pourrait-elle te distraire de si lourds soucis.
Son épouse venait d'entrer dans la salle, belle et resplendissante, vêtue d'une légère tunique blanche retenue par une chaîne d'or et laissant poindre sur le haut un sein lisse et épanoui. Il aperçut non loin l'Oiseau qui ne la quittait plus depuis le long séjour et sa nostalgie pointa davantage un instant.
— Mes pensées ne sont pas sombres mais pleines de souvenirs heureux. De regrets aussi, car je songeais au passé. Il ne précisa pas de quel passé il s'agissait.
— Nous y songeons tous et tes enfants souvent me parlent de ces siècles heureux dans ce monde lointain. Alors tout semblait si facile et divertissant : l'infinie variété des contrées et des villes, les péripéties des peuples, leurs joies, leurs guerres, leurs cultes. Elle s'installa près de son époux et eu un soupir; son corps souple paraissait flotter parmi les coussins.
— Nos journées étaient pleines d'amour, de voyages, de fêtes; nous nous passionnions pour nos héros et leurs épopées, nous faisions et défaisions les rois et les reines, nous tremblions pour leurs fragiles destins.
— Nous retrouverons un jour un monde semblable.
Elle hocha la tète ce qui fit voler un peu sa chevelure sombre sur ses épaules.
— Je crois qu'il est unique. Nous voyageons depuis si longtemps.
— Mais si peu pour l'Immensité. Je garde l'espoir. Tout affirme que les paramètres de masse, de densité et d’orbite de cette planète ne sont pas exceptionnels et à conditions physicochimiques identiques, évolutions similaires.
— Tu espères donc retrouver des hommes.
Elle sourit et ajouta sur un ton sarcastique:
— Je devrais dire des femmes car c'était leurs charmes qui t'attiraient surtout, mon époux. Les jeunes femmes tout particulièrement si je me souviens bien et ton imagination était féconde pour les séduire.
— Nous en avons tant parlé. Il fit mine d'être contrarié. Qu'elle importance peux-tu accorder à ces brèves fredaines avec de simples mortelles ?
— Leurs fruits nous accompagnent dans la Nef, mon époux Ils héritèrent de leur père la force, l'intelligence et la beauté; mais aussi ce détail qui confère l'immortalité.
— Ils la méritèrent et tel était mon bon vouloir. Mais en ce qui te concerne, tu fus souvent cruelle et injuste avec ces innocentes créatures ?
— Elles le méritèrent et tel était mon bon vouloir.
Elle marqua une pause et choisit longuement un fruit doré dans une coupe qu'elle commença de savourer.
— Pourquoi ne pas y retourner ? J'ai tant envie d'une planète. Notre vaisseau est immense et recèle tout ce que l'on peut désirer, mais il nous manque le spectacle des vies, des passions et des adorations d'un peuple.
— Voilà bien là ma sœur: tu excelles dans les toilettes, les chants et les bains, la maternité ou le protocole, mais tu persistes à ignorer tout de la navigation interstellaire. Interroge nos pilotes, ils te diront comment les effets relativistes des voyages interstellaires ont disjoint notre temps de celui de la Terre. Des siècles nous séparent désormais du monde que tu connus.
Il se leva, et sa haute stature fit paraître la pièce plus petite. Puis il s'avança vers le mur du patio qui devint transparent et sembla lentement disparaître. Face à lui, très loin, sur l'écran noir de l'espace profond luisaient les myriades de soleils de la Voie Lactée. Il lissa sa vaste barbe et dit, très bas, comme pour lui-même:
— Se souviennent-ils encore de nous?
— Comment auraient-ils pu nous oublier ! Nous étions leurs Maîtres, ils nous respectaient. Nous leurs avons appris tout ce qu'ils savent : tes fils la métallurgie et la navigation, tes filles les arts, l'agriculture, la chasse et même l'amour.
— Et mes frères: la guerre, la violence et la méchanceté.
— Mais tu leur as toi-même enseigné la sagesse et l'universalité de l'esprit et de la pensée réfléchie.
— Ma fille aînée surtout. Il sourit. Tout le vaisseau savait qu'elle était sa préférée. Elle les aimait tant.
— Je me demande si elle ne fit pas trop de zèle. Ils apprenaient très bien et le détachement qu'ils nous montrèrent le siècle précédant notre départ n'était pas étranger à ses préceptes.
— Ta jalousie, comme à l'accoutumée, te rend excessive et injuste. Elle a toujours entretenu dans son culte la déférence et la crainte. Dans nos escales, tous les peuples aussi divers que nous avons rencontrés ont souvent présenté cette émancipation progressive et le respect aveugle des premiers siècles s'est alors changé insensiblement en simple gratitude puis en indifférence.
— Admets que sur ce monde ils allèrent très loin ; certains mirent en doute notre réalité et parlèrent même de légendes et de mythes
— C'était un signe de maturité. Il était temps pour eux de prendre en charge la civilisation que nous leur avions inspirée et je crois que ce fût-là notre plus beau présent.
— Tu as toujours été très indulgent avec eux et tu ne montras ta puissance que trop rarement. Ainsi, n'agissaient pas nos Frères, ils savaient user de leur force et leurs colères étaient redoutées.
— L'exercice d'une autorité doit être subtil et la brutalité du fort est méprisable lorsque sa puissance dépasse infiniment celle du faible. Ces colères étaient bien souvent des caprices et leurs réprimandes des représailles féroces. Je les ai connus moins arrogants lors de nos Combats, il y a quelques millénaires, lorsque les forces étaient moins inégales.
Il s'interrompit. Des rires juvéniles et des chants joyeux approchaient par le long portique voûté qui venait des salons.
— Que palissent les étoiles de tous les ciels, voici la plus belle créature de notre Galaxie.
Il ne sembla pas remarquer le discret pourpre qui colora le visage de son épouse. Toute une troupe agitée entra en riant dans la pièce : jeunes et ravissantes nymphes toutes légèrement vêtues et parées de couronnes et de guirlandes de fleurs, éphèbes au corps fin et musclé sous leur toge pourpre tenant leur lyre, satyres gambadant et moqueurs. Mais toute cette beauté semblait éteinte par la grâce infinie de celle qui les menait et dont le regard ne pouvait se détacher.
— Je vous présente tous mes respects, mon Père. Elle prit un air peiné d'enfant triste. Ne m'en veuillez pas de troubler ainsi votre repos mais une fête est donnée dans l'Elysée. J'aurais tant plaisir à vous voir parmi nous.
— Ta seule présence m'enchante, ma fille ; je suis très heureux de votre bonne humeur mais tu sais combien j'aime méditer loin des jeux des danses et du tumulte.
— Je t'en prie joins-toi à nous. Tous y assistent et s'amusent. Les coupes débordent du meilleur hydromel, Cérès a apporté ses plus beaux fruits et Bacchus ses meilleurs crus. Les Muses nous bercent de leurs poèmes et de leurs chants et Phébus nous enchante de sa harpe. Même le triste Hadès a sourit.
— Et toi, Aphrodite, tu y inspires à tous l’Amour par ta seule beauté. Et bien j’y consens. Viens, Héra, allons nous divertir !
Il prit la main de sa femme, la troupe s’inclina avec respect devant eux puis le cortége enjoué quitta la salle par le vaste escalier qui menait aux jardins.
La fête se prolongea tard dans la nuit.

Dans l’immensité glaciale, véloce et silencieuse, l’Olympe glissait majestueusement vers l’obscur lointain.





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