nouvelles persos
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Origines


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Ibis était étendue dans l’herbe fraîche de la prairie, où un soleil déjà fort pour un après-midi de mai caressait délicieusement son corps et l’entraînait dans une douce torpeur. Quelques cumulus de beau temps moutonnaient dans le bleu profond du ciel. Une brise légère et chargée de parfum de lilas et de jonquilles courrait au loin sur la prairie en dessinant des formes changeantes sur les herbes hautes. En contrebas, ondoyaient les vastes champs de blé en attente de la prochaine moisson et l’on distinguait à peine, éparses, les colonnes des systèmes d’irrigation. Les innombrables éoliennes blanches, dressées comme des sentinelles, étendaient leurs pales qui tournaient patiemment. Les premières constructions s’empilaient plus loin, comme un jeu de cubes clairs, le long de la rivière dont on devinait les méandres jalonnés de grands peupliers. La vallée se poursuivait au-delà et on distinguait, lointaines dans la brume les silhouettes massives des générateurs.
Elle aimait cet endroit paisible, loin de l’agitation de la ville où elle pouvait se détendre, penser à mille choses sans importance et s’imprégner de la nature. Beaucoup de ses amis ne comprenait pas cet attrait et se moquaient un peu d’elle, gentiment bien sûr. Elle n’en tenait aucun compte et ne leur en voulait pas. Chacun avait son libre-arbitre et pouvait choisir ses moments de repos à sa guise. Oyi qui travaillait dans la logistique, aimait les mathématiques. Oab était responsable de maintenance des machines agricoles, mais à ses heures perdues s’intéressait à l’astronomie. Dilus, lui préférait la musique qu’il écoutait durant des heures. Il composait également et beaucoup lui trouvaient du talent. Certains préféraient les jeux où l’activité physique. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils perdaient, songea-t-elle en s’étirant voluptueusement sur le tapis végétal frais et odorant.

Elle restait là, immobile et sereine, le regard nonchalamment posé sur le haut de la colline ou jouaient en tournoyant un groupe d’étourneaux, lorsque son attention fut attirée par une haute silhouette qui se découpait sur le petit chemin de terre. Bien avant de le reconnaître elle sut que c’était Magl, à sa façon de se déplacer, au petit signe de la main qu’il lui fit de loin, mais aussi parce qu’il n’y avait que lui en dehors d’elle pour venir dans cet endroit perdu. Magl était un bon ami, sans doute le meilleur ami qu’elle ait, le plus gentil, le plus attentif. Il était épris d’elle, elle le savait depuis longtemps, mais ne le lui avait jamais vraiment avoué. Il se contentait de rechercher sa présence, de l’appeler plus souvent que nécessaire, de lui rendre une foule de petits services, d’écouter ses longs bavardages avec patience et de la regarder comme si elle était le centre du monde et elle aimait bien cela. Elle aussi aimait sa présence, sa voix calme et son regard doux mais elle ne savait pas si c’était de l’amour et cela la tracassait en définitive assez peu.
— Je savais bien que je te trouverais ici, lui lança-t-il dès qu’il fut plus près.
— Je savais bien que ce ne pouvait être que toi pour venir me déranger ici, rétorqua-t-elle sur un ton enjoué. Il était habitué à ses taquineries et il sourit.
— Tu me manquais et comme mon après-midi était libre ...
— Tu as bien fait. Regarde comme on est bien.
Il s’allongea près d’elle, ni trop près, ni trop loin.
Ils restèrent ainsi un long moment, immobiles, silencieux, à savourer tacitement la présence de l’autre, à écouter le bruissement lointain des arbres qui bordaient le chemin, le frémissement des ailes d’un vol de fauvette ou le crissement plus proche d’un grillon impatient.
— Magl ?
— Oui?
— Notre monde est beau ne trouves-tu pas?
— Oui bien sûr, répondit Magl avec une petite appréhension. Il savait que ce genre de questions était pour Ibis l’amorce de grandes discussions compliquées, souvent un peu lassantes et peu en accord avec ses propres projets. Il semblait que le cerveau d’Ibis était toujours en activité, essayant de résoudre continuellement des problèmes philosophiques inutiles, mais qu’elle considérait comme urgents et essentiels. Il songea rapidement à une réplique habile qui permettrait de recentrer la discussion sur les sentiments qu’il avait pour elle. Il s’était promis de lui parler, de lui demander enfin de former un couple et ce moment et ce lieu lui avaient paru propices à une déclaration. Il avait presque trouvé des mots appropriés lorsqu’elle lança nonchalamment :
— Ne t’es-tu jamais posé la question?
— Quelle question ?
— La question ! La plus importante sans doute et à laquelle personne n’a de vraie réponse !
— ll y a beaucoup de questions sans réponse, tu sais, répondit prudemment Magl de plus en plus inquiet.
— Je me demande d’où nous venons.
C’était bien ça ; il chercha désespérément une issue, mais ne put qu’articuler :
— D’où nous venons ?
— Oui, d’où nous venons, qu’elles sont nos origines, quel sens à notre vie sur ici ?
Magl savait qu’à ce stade il n’y avait plus rien à faire. Un peu malgré lui il continua :
— Nous avons reçu un enseignement là-dessus, je crois.
— Rien tu veux dire ! De la physique, un peu de géologie, de la botanique et de la zoologie, beaucoup de choses sur notre monde et ensuite un grand saut jusqu’aux temps présents. Il doit bien y avoir quelque chose entre les deux. Bon sang, Magl, regarde ce monde. Nous connaissons tout sur lui ou presque : je peux te parler de climatologie ou de tectonique des plaques, te nommer la moindre espèce végétale ou animale qui nous entoure, expliquer les métabolismes fins qui les animent et les relations écologiques qui les régulent. Mais nous sommes très différents, tu es bien d’accord ?
— Différent ? En quoi sommes-nous différents ?
Elle détacha un long brin d’herbe sur lequel était juchée une grosse fourmi qui escalada fébrilement le doigt d’Ibis pour trouver une issue.
— Qu’y a-t-il vraiment de commun entre ce petit être et nous, Magl,
— Mirmica rubra, ou fourmi rouge. Nous sommes dans le même pré.
— Très drôle. Et puis tu as triché en allant voir sur le réseau !
Il prit l’air de quelqu’un qui réfléchit intensément en se frottant le menton.
— Je ne sais pas, elle a six pattes et nous deux. Mais je pense que nous avons chacun notre rôle sur cette terre. Elle arpente l’herbe des prairies toute la journée et nous, nous devons construire des villes et des routes, réparer les machines, cultiver et entretenir les campagnes, remplir les entrepôts et les silos et faire de sorte que tout aille bien. Finalement, elle a le meilleur boulot.
— Mais dans quel but, quel est le sens de tout cela ?
— Je te l’ai dit, c’est notre tâche, Ibis.
— Oui, sans doute, mais il reste que nous ne savons rien sur notre propre histoire.
— Tout le monde sait qu’il ne reste pas grand-chose du passé lointain, Ibis. Les traces écrites et les mémoires de tout ce qui remonte au-delà du millénaire ont quasiment disparu.
— Evidement ! J’ai consulté toutes les bibliothèques de la région et celles accessibles par le réseau, je suis allé plusieurs fois au Module et je n’ai rien trouvé.
— C’est pour cela qu’on l’appelle la Nuit des Temps, si j’ai bien compris, rétorqua Magl.
— Donner un nom à ce que l’on ne connaît pas est bien commode mais ne résout rien. Il doit bien y avoir un moyen de savoir.
— Oui, ce moyen existe : les Textes Anciens. Tu as reçu un enseignement. Le Créateur a bâti ce monde pour nous puis nous a conçus. Il est naturel qu’il persiste un mystère sur la genèse et que cela nous dépasse.
— Sans doute, oui, répondit Ibis, sans conviction.
Elle resta pensive un long moment et Magl se félicita de sa répartie avec l’idée que le débat pourrait se clore aussi facilement.
Il pivota sur le côté nonchalamment et appuya sa tête sur son coude replié. Ainsi il pouvait la regarder tout à loisir et il reprit de l’espoir. Elle était allongée sur le dos, les yeux perdus dans les nuages et son visage se découpait sur l’horizon brumeux. Il suivit, troublé, la courbe de son front, le triangle parfait de son nez jusqu’à ses lèvres entrouvertes et l’ovale de son menton. Il l’aimait, de cela il était sûr, sans bien trop savoir ce que cela voulait dire. Il avait parcouru le réseau, interrogé ses amis, visionné des fichiers et il avait bien compris que le plaisir étrange que lui procurait la présence, le regard, les sourires et les rires ou mêmes les interminables palabres dont elle avait le secret ne pouvaient être que de l’amour. Il savait que ce sentiment étrange pouvait ne pas être partagé, faire souffrir ou perdre beaucoup de temps et que l’on n’en connaissait pas bien l’utilité, mais il trouvait cela bien agréable et le seul nom d’Ibis le rendait plus heureux. Beaucoup, autour de lui, avaient déjà éprouvé cet attachement et ils semblaient épanouis et plus joyeux. Ils vivaient maintenant ensemble et c’est bien cela que souhaitait Magl, rester avec Ibis et ne plus la quitter.
Elle se retourna vers lui soudain et son corps de retrouva si près de lui qu’il lui sembla en ressentir la chaleur. Il posa sa main sur la sienne, doucement comme pour ne pas la déranger et elle ne se déroba pas. Elle semblait toute à ses pensées et Magl se demanda si elle s’en était réellement aperçue.
— Tout de même, ces Textes Anciens, on en sait que ce que l’on nous en a dit. Comment être sûr que tout cela est vrai ?
— Tu blasphèmes ! s’écria Magl, sans trop savoir ce que cela voulait dire. On ne discute pas des Textes. Ils sont sacrés. Ils sont la parole du Créateur.
— Tu as bien conscience de ce que tu dis : ils disent la vérité car ils sont sacrés, ils sont sacrés car ils sont la parole du Créateur et ils sont la parole du Créateur car ils disent la vérité ?
Décontenancé, Magl marqua un temps. Il sentait sous sa paume la main d’Ibis et il eut peur, un instant, qu’elle ne la retire s’il n’était pas plus malin dans sa réponse. Il lança maladroitement :
— Tu ne peux pas dire cela, les choses sont plus compliquées enfin ! Depuis toujours on nous enseigne le Dogme de la Création et nous avons toujours considéré ces anciens textes comme indiscutables, le fondement de notre civilisation, de notre mode de vie et l’explication la plus simple de notre existence. Bien sûr que je ne peux t’apporter des preuves plus rationnelles, bien sûr il existe des ombres et des insuffisances, oui, il y a des questions sans réponses, mais il n’y a que toi pour vouloir tout comprendre et t’étonner des choses les plus acquises. Il faut simplement croire, Ibis, en ce qui nous fédère dans une même foi.
Elle l’avait laissé parler sans l’interrompre ce qui était déjà une gageure. Mais surtout elle le regardait, un sourire amusé sur les lèvres, avec ses grands yeux gris aux nuances de vert qui le troublaient tant. Il songea à ce curieux minéral rare, l’émeraude, composé improbable de béryl et de chrome, et dont les cristaux ne pouvaient sans doute être plus beaux. Sans le vouloir vraiment, il leva son bras et caressa doucement le galbe de sa joue qui avait la douceur du velours. Elle sourit davantage et lui prit la main qu’elle embrassa tendrement.
-Tu as sans doute raison, Magl, mais je ne peux m’en empêcher et là, je trouve que quelque chose ne colle pas.
D’accord, il ne l’avait pas convaincu, mais il s’en moquait maintenant. Elle pouvait bien avoir toutes sortes d’idées bizarres, l’entraîner dans des discussions compliquées, s’entêter dans des polémiques inutiles, ce qui comptait vraiment était qu’elle garde sa main au creux de la sienne et le souvenir de la délicatesse de ses lèvres. Evidement elle poursuivit son idée :
— Ces Textes, as-tu une idée où ils pourraient être ? On en parle beaucoup, on les commente, on les mythifie, mais ils ne sont nulle part et certainement pas sur le réseau.
— Ibis, appuya Magl, comme s’il parlait à une machine, ce sont des Textes Anciens, ils ne peuvent pas être sur le réseau. Ils sont à l’abri, soigneusement réservés dans des fichiers ultra protégés, dans un sanctuaire consacré sans doute, consultables uniquement par quelques rares initiés.
— Des initiés, tu en connais, toi des initiés ?
— Non, et alors ?
Ibis le regarda, narquoise :
— Tu vois bien, on tourne en rond.
Magl réfléchit puis ajouta pensivement :
— Ogad, lui, a peut-être une idée là-dessus.
— Ogad ?
— Un de mes amis. Il passe son temps à explorer les vielles bibliothèques et à recenser tous les fichiers possibles de la planète. C’est sa marotte. A lui seul, je suis sûr qu’il a fouillé plus de mémoires que les plus érudits de la ville.
Ibis se redressa brutalement et s’exclama :
— Mais oui, parfait ! Il peut certainement nous aider. Tu crois qu’il accepterait de répondre à quelques questions.
Magl avait surtout retenu le « nous » de la phrase et il était désormais prêt à toutes les extravagances pour cela. Il prit toutefois un ton pensif :
— C’est quelqu’un de très occupé, mais je crois pouvoir arranger cela.
— Tu es génial !
Elle se pencha sur lui et lui donna un rapide baiser sur la bouche, naturel comme s’ils étaient des amoureux depuis longtemps, trop fugace, mais qui laissa sur ses lèvres un parfum tenace de coquelicot et d’herbe fraîche.
Lorsqu’il se releva, elle dévalait déjà la pente en riant.

Ogad se savait méthodique et patient. Il pouvait consacrer patiemment des journées entières à l’étude d’interminables fichiers, à exploration laborieuse sur le réseau de mémoires insignifiantes ou à la traque au fond de bibliothèques oubliées de vieux disques durs périmés. Dénicher un ancien registre, en saisir les subtils codes obsolètes et retrouver le sens d’écrits datant de plusieurs siècles lui procurait un sentiment de plaisir et d’accomplissement qu’il avait de la peine à faire partager à ses amis. Il sortait peu sinon pour aller fouiller les anciens stocks informatiques ou les rebuts des administrations. Sa quête n’était pas seulement celle d’un banal collectionneur cherchant dans le nombre ou la rareté des spécimens, la richesse de sa collection. Toutes ces pages éparses et disparates racontaient un fragment du passé et tel un puzzle, participaient à la compréhension des temps anciens oubliés de l’histoire officielle. Animé par ce but, envahi par sa passion, il en était arrivé à délaisser ses connaissances et à passer pour un ermite ou un original, ce dont il était conscient mais se moquait bien.
Il gardait toutefois quelques connaissances avec lesquelles il discutait sur le réseau de ses trouvailles, ou plus rarement rencontrait physiquement pour des relations amicales, si bien qu’il ne fût pas surpris par l’appel de Magl.
Il aimait bien Magl. Il était dans les services de la planification urbaine mais parlait peu de son travail. C’était quelqu’un de très doux et sensible, assez peu curieux, mais très patient et qui semblait toujours intéressé, ou du moins faisait comme s’il l’était, par les longues explications sur ses dernières découvertes. Il fut en revanche plus étonné par le fait qu’il insiste pour venir en personne chez lui et surtout qu’il ne soit pas seul. Il se présenta moins d’une heure plus tard à la porte d’Ogad.
— Bonjour, j’espère que nous ne te dérangeons pas trop ?
— Pas du tout, mentit Ogad, d’un ton neutre. En fait il avait plusieurs petits trucs à décortiquer, dont un dossier entier récupéré sur une unité centrale vétuste datant de deux ou trois cent ans et qu’il s’était réservé pour la soirée.
A pleins de petits détails Ogad jugea rapidement que la personne qui accompagnait Magl était plus qu’une amie : ce « nous » un peu inhabituel, la façon dont il se tenait près d’elle et bien sûr leurs deux mains l’une dans l’autre. Il sourit intérieurement : ainsi le timide Magl était en couple ; il n’aurait pas imaginé que cela arriverait un jour.
— Je te présente Ibis, une amie, poursuivit Magl. Elle est biologiste.
— Enchanté, entrez, je vous en prie.
Il pénétrèrent dans la pièce, jonchée d’ordinateurs et d’unités hors services de tout âge, d’équipements électroniques truffés de voyants et d’écrans assemblés dans un complexe et mystérieux réseaux de câbles enchevêtrés sans ordre apparent jusqu’à une zone plus dégagée où Ogad avait son bureau. Il désigna deux chaises restées miraculeusement libres.
— Je suis content de te voir Magl, tu m’as l’air en grande forme.
— Merci, répondit Ogad, sans relever l’allusion à son nouveau statut. Je sais que ton temps est précieux et je préfère allez droit au but. Vois-tu, j’ai discuté avec Ibis de ton intérêt pour tous les vieux documents, les anciens fichiers, les trucs du passé quoi…
— On peut dire comme cela si tu veux.
— Et bien elle est également passionnée par notre histoire. Elle est se pose en fait toujours des tas de questions et là, actuellement son problème, ce sont les Textes Anciens.
— Ah bon ? Son intérêt pour la compagne d’Ibis augmenta brusquement. Elle était assise à côté de lui, immobile, mais il sentit qu’elle se contenait pour ne pas parler à la place de son ami.
— Elle n’est pas convaincue par ce que le Dogme nous enseigne. Je sais bien que ce n’est pas correct. Elle a pourtant reçu un enseignement, mais il faut toujours qu’elle remette tout en cause et elle est très têtue.
Ogad se tourna vers elle :
— Ce n’est effectivement pas très bien vu par l’administration de nourrir ce genre de doute, Ibis. Vous pourriez même avoir des ennuis. Vous savez que l’efficacité et la cohésion de notre civilisation repose sur une pensée universelle et cohérente. Je me demande si je ne devrais pas vous dénoncer.
Il examina les visages consternés des deux amis, puis éclata de rire :
— Je plaisante évidemment ! Nous n’en sommes tout de même pas là et je serais bien le premier à être inquiété avec mon passe-temps de fouineur atypique. Il paraissait vraiment content de sa blague.
Ibis, soulagée, en profita pour enchaîner :
— Magl m’a dit que vous étiez un spécialiste des fichiers anciens et je me disais que vous pourriez m’apprendre des choses sur ce qu’ils disent de nos origines. Nous n’en connaissons presque rien et cela ne semble gêner personne. Avez-vous lu les Textes Anciens ? Tout le monde en parle et s’y réfère, mais personne n’en connaît le vrai contenu.
— Diable, que de questions ! Ton amie à l’air d’être curieuse. Il marqua un temps, qu’il occupa à se gratter pensivement le menton. Toutes ces questions sont pertinentes Ibis et, vois-tu, je me les suis posées aussi.
Il se leva et poursuivi sur un ton plus enflammé :
— Je n’ai pas lu les Textes Anciens. Je ne sais même pas s’ils existent. Mais cela semble être tacite sur les réseaux lorsque l’on les évoque. Ce que j’en sais est la version officielle de la Création que l’on peut résumer ainsi : le Créateur est à l’origine du monde, Eden, qui n’était auparavant que chaos et désolation. Il a fait en premier le ciel, les montagnes et les océans. Puis il a donné la vie, les végétaux et les animaux. Enfin quand tout fut prêt, il nous a conçus pour que nous habitions ce monde en son nom. Tout ce que j’ai pu recueillir dans mes recherches corrobore cette version d’une façon ou d’une autre, mais je n’ai rien qui remonte au-delà de quelques siècles.
— La Nuit des Temps, compléta pensivement Ibis.
— Oui, difficile d’aller plus loin. Mais j’ai tout de même mon idée là-dessus.
— Quelle idée, s’écria Ibis, intriguée.
— Voilà : depuis toutes ces années où je me suis intéressé aux systèmes de tout type et de tout âge, j’ai développé de solides connaissances en archéo-informatique. Or j’ai été frappé par un fait : la durée de vie des mémoires les plus anciennes connues sont de l’ordre de mille ans. Les supports plus âgés ont été soit détruits, soit sont inexploitables. Il est donc naturel que rien ne subsiste de plus ancien.
— Passionnant. D’où l’expression « temps immémoriaux », murmura Ibis. Voilà quelque chose de solide.
— Ta copine me plait de plus en plus, s’exclama, enjoué Ogad. Mais il y a plus. J’ai pu par recoupement glaner quelques précisions. D’abord, le Créateur est au ciel, c’est certain. Il y est monté après la fondation et y siège. Cela apparaît de manière récurrente dans ce que j’ai pu lire.
— Ca je le savais ; on nous l’a toujours dit, objecta Magl.
— D’accord, mais c’est mieux d’en avoir la confirmation. Par ailleurs, nous lui devons la vie c’est également dans tous les vieux textes.
— Ca aussi, c’est connu murmura Magl. Autre chose ?
— Il nous a créés à son image.
— A son image ! murmura Ibis, émue. Nous sommes une image du Créateur. Mais oui, voilà pourquoi nous sommes si différents ! Elle se leva, fit quelques pas au milieu de la pièce en virevoltant gracieusement.
— Sans doute, mais ce n’est peut-être que symbolique, poursuivit Ogad. Enfin, tenez-vous bien : il est question d’un retour futur.
— Un retour du Créateur sur terre, murmura Ibis.
— Mon Dieu ! Ajouta Magl, qui parut cette fois surpris.
Il y eu un long silence, chargé d’émotion et de respect, qu’Ibis finit par rompre :
— Et c’est tout. Pourquoi le Créateur nous a-t-il conçus, quand reviendra-t-il ?
Ogad reprit posément :
— Là, je ne sais pas. Il n’y a rien de précis. Mais je pense que les réponses sont dans ces fameux Textes Anciens s’ils existent.
— Bon sang, nous tournons en rond. Mais où sont-ils ces Textes et pourquoi les cacher, s’exclama Ibis.
— J’ai beaucoup réfléchis là-dessus. Je ne suis pas sûr qu’ils soient vraiment cachés, mais plutôt à l’abri. Ils sont très anciens, sans doute au-delà du millénaire, pourquoi pas deux ou trois mille ans, ce qui implique un support très particulier et résistant. Je pense qu’ils contiennent la clef de notre existence. Il serait question d’une mission et que nous serons jugés sur nos actes lors de la fin des temps. Ils seraient d’origine supérieure, sacrée, donc très précieux. Ils sont certainement fragiles et uniques, gardés prudemment dans des mémoires très protégées et non accessibles. Je n’ai pu les trouver sur le réseau sous quelque forme que ce soit.
— Donc il existe une réponse, mais elle nous échappera toujours, protesta Ibis.
— Hélas je crois que oui. Je ne vois vraiment pas comment en savoir plus. Ibis, pour une fois s’était tue, à court de répartie. Ogad songeur, s’était assis sur une pile de casiers métalliques. Magl, qui n’avait pas été très loquace jusque-là qui finit par avancer :
— D’accord, on ne sait pas grand-chose de ces Textes, sinon qu’ils sont le fondement de notre civilisation. Je vous rappelle tout de même que croire au Créateur est un acte de foi qui existe en nous même, au plus profond de notre âme et que nous n’avons pas à réclamer de preuve ou d’explication sur ses desseins, mais je sais que je ne parviendrai pas à vous convaincre. Il sourit à Ibis puis enchaîna :
— Certes, ils semblent introuvables, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Nous cherchons peut-être mal. Ils sont peut-être sous une forme très différente de ce que nous connaissons. Comme tu l’as dit, Ogad, ils sont très vieux, écrit de la main du Créateur même et doivent donc avoir une apparence inhabituelle. Tu collectionnes depuis toujours des fichiers numériques car nous ne connaissons que cela, mais il existe sans doute d’autre façon de garder des messages.
— Je ne vois pas bien.
— Il est possible de reproduire sur des supports matériels les textes et les images de nos écrans, comme la pierre ou le bois, j’ai déjà vu cela quelque part.
— Transcrire tout un fichier de cette façon serait terriblement long et fastidieux, répliqua Ogad.
— Oui bien sûr, Magl à raison, reprit Ibis, et s’il est d’essence supérieure, la difficulté ne tient pas. Et alors ces textes pourraient être effectivement très anciens et bien plus que la Nuit des Temps.
— Et que proposez-vous ?
— J’ai déjà entamé une recherche sur le réseau avec ces items : textes, anciens, pierre et bois, répondit Ibis. Rien pour l’instant.
— Vous ne trouverez rien sur le réseau standard et avec vos liaisons personnelles et vos moteurs de recherche simplistes, dit Ogad en se levant. A votre avis, pourquoi j’ai installé tout ce matériel ? Il s’installa devant un clavier, tapota quelques instant les touches et un écran plat d’un modèle ancien s’illumina. Avec cela et mon propre logiciel, je suis capable de trouver à peu près tout ce qui a laissé un vague trace dans les mémoires. Mais pas des cailloux ou des morceaux de bois.
— Essaie les mêmes entrées, on verra bien.
— C’est déjà fait, mais je n’ai que des trucs banals, du genre menuiserie ou géologie.
— Et si tu rajoutes sacré ?
— Voilà. On retombe sur des commentaires sur les Textes, mais rien sur un support particulier.
— Essai papyrus ou papier, suggéra Magl. J’ai aussi lu cela il me semble. Je crois que c’était un matériau d’origine végétale.
Ogad s’exécuta, peu convaincu :
— Connais pas. Sans doute pas très résistant ton truc. Papyrus rien. Papier, rien. Il examina l’écran plus attentivement. Ah, par contre, avec papier et mémoire, il me sort un truc bizarre : livre. Ce serait une sorte de support d’écriture archaïque, ni optique ni magnétique. Mais en ce curieux papier. Très ancien. Mince, comment ai-je pu passer à côté de cela ?
— Magl, tu es génial ! Lança Ibis, qui l’embrassa fougueusement sur la joue, sans sembler s’apercevoir de l’émotion de son ami. On tient quelque chose. Voyons : croise ce mot avec Textes Anciens et Sacré Ogad !
— C’est déjà parti. Pas de réponse pour l’instant. Il regarda Ibis avec insistance :
— A mon avis cette requête est la première que les réseaux reçoivent depuis longtemps et elle n’est pas répertoriée, ce qui explique le temps d’accès.
Ils se tenaient tous les trois devant l’écran, attendant fébrilement la réponse. Magl s’était placé derrière Ibis, la tenait serrée par la taille et il ne savait pas s’il était plus ému par le contact de son corps chaud contre le sien ou par la quête spirituelle à laquelle il participait. L’écran afficha soudainement quelques lignes qu’Ibis lu lentement, avec émotion et respect:
— Livre, Textes Sacrés : écrits, textes saints, Bible. C’est quoi Bible.
Ogad tapa fébrilement le mot et une nouvelle réponse s’afficha :
— Bible, Ancien Testament, Nouveau Testament, recueil des écrits relatant la parole de Dieu.
Bon sang je crois que l’on tient quelque chose d’important. Je n’avais jamais entendu parler de cela jusqu’à ce jour. Il se frappa le front. Bien sûr, après coup c’est évident, il fallait chercher différemment et non pas s’obstiner dans les mêmes paradigmes. Et si je cherche Dieu ?
La réponse s’afficha immédiatement et l’écran illumina leurs visages attentifs : entité suprême, unique, immatérielle, dotée d'une puissance surnaturelle et d'une perfection absolue.
— Le Créateur, murmura Magl avec respect.
Ibis, toute excitée, s’était échappée de ses bras et faisait les cent pas fébrilement :
— Voyons, Bible, livres. Où peut-on entreposer un tel truc ?
— Dans un lieu très protégé évidement proposa Magl. On revient à ce que disait Ogad.
— Pas sûr. J’ai l’intuition que l’importance de ce « Bible », n’ait pas été reconnue jusque-là et donc qu’il n’est pas nécessairement inaccessible, rétorqua Ibis.
— Je ne peux croire que nous soyons les premiers à découvrir cela, dit Magl.
— Si, certainement, sinon les références pulluleraient sur les réseaux, nul doute, répondit Ogad.
— Il faut par conséquent chercher encore une fois différemment, poursuit Ibis, pensive. Où entreposons-nous les vieux trucs inutiles, les choses dont nous n’avons pas besoin ?
— Ibis ! Tu parles des Textes Anciens tout de même, s’exclama Magl.
— Je respecte les Textes Anciens, mais je dois bien raisonner. Voyons, en pratique ce qui ne sert pas est détruit et recyclé complètement pour préserver nos ressources et notre environnement.
— C’est la théorie, répondit Ogad. Depuis que je cherche dans les entrepôts ou les remises, je peux t’assurer qu’il y traîne pas mal d’antiquités
— Tant mieux pour nous. Mais là il ne s’agit pas de matériel informatique, de machines ou d’outils. Bon, quel est l’endroit le plus vieux que l’on connaisse.
— Je ne sais pas. Les blocs administratifs sans doute, émit Magl.
— Pas du tout. C’est le Module, la Grande Bibliothèque, il est très ancien d’après ce que j’ai pu lire et il semble même avoir toujours été là, affirma Ogad.
— Et Bible, moi ça me fait penser à bibliothèque. Elle s’enflamma soudain. Oui bien sûr, un bâtiment très ancien où on archive tout ou presque. C’est là qu’il faut aller.
— Mais il n’y a justement que de grosses mémoires traditionnelles et des collections de fichiers informatiques dans une bibliothèque, Ibis.
— Nous verrons bien sur place. Et il faut bien commencer à chercher quelque part. Qui vient avec moi ?

Le Module était un imposant cylindrique de métal de couleur claire contrastant avec le vert profond du parc ombragé où il semblait avoir été posé à la périphérie de la ville. Il était étrangement haut et dominait largement le reste de la ville avec sa façade lisse, sur laquelle apparaissait encore la trace peinte de larges sigles. L’accès se faisait par une passerelle devant la façade principale donnant sur un vaste perron et une entrée carrée. C’était la grande mémoire de la civilisation, la source de toutes les connaissances, la référence dans les domaines, de la technologie, de l’agriculture et de la maintenance. Malgré le réseau et les consultations en ligne directe, la Grande Bibliothèque restait très fréquentée pour les recherches approfondies et ses connections à très haut débit à des fins professionnelles ou personnelles.
Lorsque Magl et Ogad pénétrèrent dans le bâtiment, l’heure était avancée et seuls quelques visiteurs tardifs allaient et venaient. Ibis était déjà au milieu du hall. Elle était venue souvent à la bibliothèque et se souvenait de ses grandes salles sur plusieurs niveaux desservis par un escalier central et occupées par les multiples stations de travail.
— C’est immense, s’exclama Magl. Par où va-t-on commencer ?
Ils avaient bien téléchargé un plan technique des lieux mais rien ne mentionnait de zone d’archivage particulière.
— Le dernier étage, répondit Ogad. Regardez l’écran d’accueil, il ne mentionne que cinq étages. Mais il apparaît sur mon plan un autre niveau désaffecté.
Il s’élancèrent dans l’escalier qui se poursuivait effectivement au cinquième étage, plus étroit, au-delà d’une simple chaîne tendue en travers du palier.
— Je me demande si l’on a le droit de faire cela, dit Magl presque en chuchotant.
— On ne fait rien de mal et je ne vois aucune mention interdisant l’accès, rétorqua Ibis, manifestement excitée par cette exploration inédite.
L’escalier se terminait par une porte métallique à peine éclairée par la lueur provenant de l’étage inférieur, fermé par un simple verrou. Après un bref regard à Magl, Ibis actionna la poignée et poussa sur le battant qui s’ouvrit simplement avec un gémissement de protestation en raclant le sol.
La porte donnait sur une pièce sombre, d’où émanait une odeur de composants électroniques chauds et de plastique. Ogad manœuvra un interrupteur et après quelques cliquetis hésitants, plusieurs plafonniers s’illuminèrent.
La salle était nettement moins vaste que les niveaux inférieurs, plus basse également, encombrée de serveurs, d’armoires électriques et d’unités de ventilation pulsant l’air dans de gros conduits métalliques argentés. Ils restèrent un moment, indécis, un peu déçus par la banalité du lieu.
— Local technique, énonça laconiquement Ogad.
— Il est bien évident que les Textes ne peuvent se trouver là, marmonna Magl, manifestement déçu.
— Jetons tout de même un œil, proposa Ibis, on est venu pour ça.
Elle s’avança prudemment sur le sol poussiéreux où marquaient ses pas, entre des tableaux de câblages multicolores et les cylindres des turbines ronronnant patiemment sous leurs grilles. Quelques objets hétéroclites, abandonnés sur les capots, subsistaient, étranges et inutiles : une sorte de lampe portative, un sachet transparent contenant une matière organique desséchée, une cloche transparente en Plexiglas flanquée de tubes annelés évoquant un heaume, un curieux récipient en métal léger posé près d’un cadran qu’elle prit et contempla pensivement. Personne n’était sans doute venu là depuis des années et le désordre apparent semblait figé, uniforme sous la poussière, comme hors du temps.
Magl examina les lieux d’un air navré.
— Tu vois bien, il n’y a rien ici.
— Sans doute, mais c’est endroit est tout de même étrange. Elle regarda autour d’elle sans conviction. Etrange effectivement, mais elle devait bien convenir qu’il n’avait rien de grandiose ou de solennel et admettre une certaine déception. Ogad de son côté essayait de tapoter un clavier vétuste aux caractères à moitié effacés. Elle avait fait le tour de la salle et s’apprêtait à rebrousser chemin quand elle aperçut contre une console un petit coffre rectangulaire qui avait échappé à son regard. Elle s’approcha, intriguée, s’agenouilla et essuya du plat de la main la poussière, révélant une surface de bois sombre. Un petit loquet de métal en retenait le couvercle sur l’avant. L’objet en soit était simple et Ibis en avait déjà vu de semblables bien que plus rustiques dans les ateliers, mais sa présence dans cette pièce technique semblait incongrue.
— Magl, Ogad, venez voir, lança-t-elle sans le quitter des yeux.
— Drôle de caisse, fit Ogad. Magl l’aida à le poser sur le dessus d’un rebord métallique puis Ibis manœuvra le fermoir et souleva le couvercle. Le coffre était presque vide. Sur le fond reposait un simple bloc quadrangulaire sombre, marqué de caractères dorés. Ibis, troublée, pris l’objet avec précaution en essuya doucement la poussière de la main et lu l’inscription lentement :
— Sainte Bible.
Ils restèrent silencieux et recueillis un moment, incrédules.
— Bon sang on l’a trouvé, réussi à articuler Ogad. Le Livre.
Ibis le regarda :
— On va enfin savoir.
Le dessus du bloc était épais, recouvert d’un cuir vieilli par les années et se soulevait sur un empilement de couches d’un papier fin, recouvert de fines inscriptions noires, comme une suite d’écrans figés. Le support était jauni, par endroit taché ou usé et illisible et certains feuillets se détachaient en petits lambeaux. Le premier chapitre intitulé Genèse, était le plus lisible, écrit d’une façon curieusement désuète mais compréhensible. Elle posa respectueusement le livre et entrepris la lecture d’une voix un peu émue qui résonnait étrangement dans l’espace clos.
— Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était sans forme et vide, et l'obscurité couvrait l'océan primitif. Le souffle de Dieu se déplaçait à la surface de l'eau. Alors Dieu dit : « Que la lumière paraisse ! » et la lumière parut. Dieu dit encore : « Qu'il y ait une voûte, pour séparer les eaux en deux masses ! ».
Et, silencieux, attentifs, Magl et Ogad écoutaient la longue histoire de la création du monde, du ciel et de la terre, des continents et des océans, des montagne et des vallées, des arbres et des végétaux, puis des êtres vivants, des oiseaux, des animaux domestiques et sauvages, de par la seule volonté de Dieu.
Elle arriva enfin au vingt-sixième chapitre et marqua un temps. Ils se regardèrent, conscients d’accéder à des révélations suprêmes. Puis, émue, elle reprit sa lecture :
— Dieu dit enfin : « Faisons les êtres humains ; qu'ils soient comme une image de nous, une image vraiment ressemblante ! Et Dieu créa les êtres humains comme une image de lui-même. Il les créa homme et femme ».
Magl prit la main d’Ibis et ils restèrent un long moment recueillis.
Ibis releva son visage. Elle sourit doucement.
— Ainsi nous sommes des êtres humains.
— Créés par Dieu à son image, c’est vrai, ajouta Magl.
Les caractères étaient ensuite presque effacés, indéchiffrables et Ibis dû avancer de plusieurs chapitres sur les feuillets suivants :
— « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie et cet être humain devint vivant. Ensuite le Seigneur Dieu planta un jardin au pays d'Éden, là-bas vers l'est, pour y mettre l'être humain qu'il avait façonné ».
Ibis se tut et ils se serrèrent l’un contre l’autre bouleversés. Eden. Leur quête était terminée, ils connaissaient la vérité, ils connaissaient les Origines. Elle referma avec soin le Livre, le confia à Ogad. Il le prit religieusement, le serra doucement contre sa poitrine et ses yeux brillèrent davantage un instant.
— Nous devons partir maintenant.
Avant de quitter la pièce Ibis jeta un rapide coup d’œil dans le coffre. Il n’était pas tout à fait vide et elle aperçut au fond un second fichier grossièrement carré en plastique bleu sali par le temps. Après une hésitation, elle le prit hâtivement et rejoint ses amis qui avaient déjà quitté la pièce. Ils sortirent du bâtiment en silence. Dehors, tout était désert. Une légère brise descendait des collines et berçait les frondaisons proches. Le temps était très clair et la voûte sombre du ciel criblée de millions d’étoiles leurs sembla plus familière.

Plusieurs jours passèrent. C’était l’été et ses journées interminables, son ciel éternellement bleu et son air lourd et brumeux.
Magl était maintenant avec Ibis. Il paraissait très heureux, transcendé à la fois par la révélation des Origines et la vie en couple. Ogad s’était retiré avec le Livre et passait l’essentiel de son temps à le restaurer et le numériser.
Ibis, seule sur le perron de sa loge, écoutait la rumeur de la ville en contrebas monter jusqu’à elle et contemplait le paysage familier des blocs, des entrepôts et des ateliers qui s’étendaient jusqu’à la rivière.
Ainsi ce monde si harmonieux qu’elle aimait depuis toujours, ces monts escarpés et ces vallées fertiles, ces champs d’herbe grasse et ces lacs profonds, ces animaux étranges et si divers, elle et ses semblables avaient été voulus, conçus et créés par une entité supérieure, à la puissance sans limite, à la volonté inflexible, au dessein impénétrable.
Désormais, cela était devenu simple et indéniable.
Elle songea alors au livre bleu qu’elle avait ramené de la Bibliothèque. Elle n’en avait pas parlé puis n’y avait plus pensé. Elle se leva, alla jusqu’à son bureau où elle l’avait rangé le soir de leur expédition au fond d’un tiroir et revint s’asseoir face à la baie vitrée. Il était bien plus ordinaire que le livre des Textes, avec une couverture sommaire en matière synthétique et quelques feuillets reliés par une sorte de spirale. Quelques traces de lettres restaient imprimées et en faisant jouer le soleil elle put discerner un titre : Journal de bord.
Le début manquait et des débris dentelés accrochés aux anneaux témoignaient d’anciennes pages disparues. Le texte était dans un langage normal mais étrangement tracé, d’allure régulière mais imparfaite, sans doute tracé à la main. Intriguée, elle commença à lire.

15 septembre 2854
Voilà trois mois que je suis à terre, plus que ce qui était prévu du fait d’un problème de navette. Les gars sont de plus en plus mécontents. Personnellement je ne suis pas impatient car j’aime bien être au sol, même avec l’air irrespirable, la chaleur et l’inconfort des modules.
La tranche cinq des processeurs est presque terminée. Le lancement des générateurs est prévu pour le mois prochain, mais notre équipe sera en repos en orbite.
9 octobre 2854
Nous remontons demain. J’ai passé la main à Joe ce matin. Les biologistes ont débarqué par la même navette et vont surveiller la première phase de végétalisation à partir de sondes orbitales.
L’équipe est fatiguée.
Un peu de repos dans la station ne nous fera pas de mal à tous.
14 décembre 2854
Nous sommes de retour depuis deux jours. Li est resté là-haut et c’est Keman qui le remplace.
Les processeurs tournent à plein régime depuis quelques jours et un immense panache de vapeur blanche plane autour de la base dans le ciel ocre. L’odeur d’ozone et de terre mouillée s’infiltre dans les modules.
La végétation va se répandre, croître et transformer avec l’aide des processeurs cette atmosphère réductrice et un vrai air respirable.
2 mars 2855
Nous avons été très occupés ces dernières semaines. Les bios on faits du bon boulot et une sorte de lichen recouvre presque toute la région. Je préférerais que ce soit des prés et des forêts, mais ce ne sera pas avant cent ou deux cent ans selon eux. Je ne verrai jamais ça et c’est bien dommage
3 mars 2855
Je crois que j’aime cette planète. J’ai de la peine à penser que c’était un gros rocher sec et stérile avant la terraformation il y a plus de trois siècles, quand les types de la première mission ont commencé à s’en occuper. D’après ce que j’ai lu, il a fallu dériver plusieurs milliers de comètes pour les océans. Un sacré boulot.
Je pense que ce sera un monde semblable à la Terre à ses débuts. Une nouvelle chance pour l’humanité j’espère.
Il faudra éviter de faire les mêmes conneries.
17 avril 2855
Tous les modules sont installés. On a eu des problèmes avec les automates de maintenance mais c’est réglé. Saha dit qu’ils pourront tenir plusieurs siècles.
On repart en perm dans quelques jours.
En principe ce sera la dernière.
22 juillet 2855
J’ai trouvé le séjour à la station un peu long et je m’ennuyais sur la fin. Eden est très belle vue d’orbite et on se croirait parfois en approche terrestre avec le bleu des océans, les ocres et verts des continents et le blanc éblouissant des nuages d’altitude. La nuit on voit très bien la base toute illuminée.
Il a plu toute la journée. Je suis allé me balader près de la rivière et je suis rentré trempé, mais c’était super.
7 août 2855
Le central informatique est resté en panne trente-six heures. Ce machin est logé dans le plus gros des modules et pilote l’ensemble de la base. Il a fallu passer en manuel. Un sacré bazar ; on a failli s’éclairer à la bougie. Les systèmes sont pourtant hyper-redondants. Tout est maintenant OK selon les informaticiens. Il faut espérer car tout le planning automatisé de terraformation pour les prochains cinq cents ans dépend de leurs mémoires.
8 aout 2855
On a un peu moins de travail ces jours-ci et je suis allé sur la colline au-delà du fleuve. Avec la pluie récente, il roule des flots boueux.
On a une belle vue de là-haut sur la base avec ses modules cubiques et les énormes générateurs au loin. Depuis plus de quinze ans, j’ai presque oublié à quoi peut bien ressembler un vrai paysage terrestre.
Les cryo-banques sont en cours de chargement de milliers de graines et d’embryons et il a fallu donner un coup de main.
Une vraie arche.
2 octobre 2855
Les dernières navettes ont amené hier les premiers MX. Ce sont les tout derniers modèles, très innovants selon Carl, avec processeurs quantiques dernière génération, très autonomes, en interaction par réseau. Ils sont en stase et seront activés seulement dans plus de deux cents ans, à la phase IV, quand la planète deviendra exploitable. Ils sont programmés pour la mise en valeur agricole et la maintenance des infrastructures afin de préparer la première phase de colonisation, pas avant quatre à cinq siècles.
Tout cela sent le grand départ.
10 octobre 2855
Tous les MX sont au sol et stockés dans les modules. Un total de huit mille, rangés dans des nacelles, comme à la parade. Carl m’a emmené à des tests de validation sur un spécimen. Impressionnant. Leur mobilité, leur comportement et leur psychologie sont confondants de vérité pour des robots. Ils ont semble-t-il de très grandes capacités intellectuelles. J’ai surtout été très surpris par leur aspect humanoïde quasi parfait.
Ils ont vraiment été faits à notre image.
22 octobre 2855
Il y a eu un nouveau blocage du système hier, pas plus de quinze minutes.
C’est tout de même pas très rassurant.
24 décembre 2855
Nous partons dans trois jours. Tout a été vérifié et testé mille fois. La base devra être totalement autonome pour plusieurs siècles. Nous attendrons son signal.
Eden est désormais livrée à elle-même jusqu’à notre retour.
Elle va se métamorphoser en un monde de vie.
De par la volonté de l’homme.

Le texte s’arrêtait là.
Ibis referma le livre lentement et se leva.
Le soleil descendait au loin sur les collines couvertes au-delà du fleuve et jusqu’à l’horizon par la mosaïque verte des prés et des forêts. Un vol d’hirondelles passa en bruissant, hésita, puis s’enfuit vers la rivière. Elle suivit des yeux les oiseaux jusqu’à ce qu’ils disparaissent au loin dans les futaies. Quand elle tendit sa main vers le ciel et fit jouer ses doigts dans la lumière, les micromoteurs de ses phalanges ronronnèrent doucement.
Elle savait enfin.





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