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Toro


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




Gaar avait toujours vécu dans les vastes pairies bleutées de Yul, parmi les siens, à paître longuement l'herbe grasse sous les soleils-dieu, ou à se reposer près des sources, à l'ombre fraîche des grands arbres. Il n'avait jamais dépassé les majestueuses montagnes ocres qui au loin barraient son paysage familier ni poussé ses pensées au-delà des nuages blancs qui traversaient son ciel et le fil régulier de son existence n'était perturbé que par les tempêtes saisonnières et les incursions des Drills.

L’événement survint un jour comme les autres et le surpris donc. Il y eut en premier cette légère souffrance au fond de son esprit, si discrète qu'il n'y prit garde que lorsqu'elle s'amplifia et se chargea d'une perception inhabituelle de douleur et de crainte. Pourtant tout était calme autour de lui : les autres mangeaient dans le vallon et tout là-bas le Guetteur semblait tranquille. Puis une scène confuse et lointaine s'anima par bribes en lui-même, faite de visions fugitives, d'odeurs de sable chaud et de cris étranges. Trop de soleil, songea-t-il en secouant son rostre massif pour chasser cette gêne curieuse. Il crut un instant aller mieux. Mais, loin de céder, le malaise s'amplifia et devint rapidement pénible puis insupportable. Ses puissants membres se dérobèrent. Il s'affaissa. Son épaisse cuticule faciale faucha les hautes herbes et son rostre creusa un sillon dans le sol gras. Ses évents sifflaient bruyamment et il lui sembla manquer d’air. Un brouillard troublait sa vue. Très loin résonnaient faiblement depuis sa harde, des appels lançant son nom. Il sombra.

Gaar avait chaud ; la lumière était crue et jaune et lui faisait mal. Quelque chose tapait en lui très fort et résonnait jusqu'à son crâne. Sa respiration était trop rapide et bruyante. Tout son corps lui paraissait lourd et son esprit comme engourdi par un sommeil trop long. Il fit un effort pour repousser cette chape pesante et confuse et, doucement, des perceptions lui parvinrent de nouveau. Les bruits, tout de suite l'envahirent : hurlements en vague, tintamarre discordant, s'atténuant puis revenant plus fort, émaillés de sonorités aiguës. Puis les odeurs : familières celle de la terre chaude tout contre lui, dont le contact le rassura et une autre forte et musquée, inconnue mais qui lui sembla certainement animale. Ses yeux insensiblement s'accoutumaient. Il distinguait devant lui une pente circulaire chargée de taches colorées et mouvantes qui semblaient animées et au dessus le ciel, d'un bleu étrange et lumineux. Plus près de lui se tenait une forme, ou plutôt un être, de petite taille, bipède, à la peau dorée et brillante, immobile. Gaar connaissait beaucoup d'espèces, petites ou grosses, faibles ou puissantes, inoffensives ou dangereuses, mais il ne trouvait pas dans sa mémoire de souvenir de créature aussi curieuse.
Ce n'est en tout cas pas un Drill, pensa-t-il, ce qui était bien pour lui la chose la plus agressive et menaçante connue.
Il tenta de se lever et réussit sans peine : son corps était beaucoup plus léger et souple qu'il ne s'y était attendu. Devant lui, l'Etre s'anima et s'avança doucement.
Ne pas bouger. Attendre. Une impatience qui lui était très étrangère montait pourtant en lui, attisée par la forme rouge agitée nerveusement devant lui par l'entité. Il réussit à repousser cette brûlante envie de charger.

D'un mouvement brusque et qui le surprit, l'Etre brandit une arme fine et tranchante, se jeta en avant et la planta violemment dans l'épaule de Gaar. La douleur fulgurante mêlée de fureur le propulsa irrésistiblement en avant et d'un large mouvement de tête il lança ce qui était jusqu'alors une corne puissante et meurtrière mais qu'il ne percevait plus. Il ne rencontra que l'objet souple et fuyant : rapide, l'Etre s'était esquivé. Les tentatives suivantes furent aussi vaines et chacun de ses échecs était rythmé par une clameur aiguë qui montait du vallon. Maintenant Gaar avait parfaitement compris la stratégie élémentaire de son agresseur : la provocation et lors de l'attaque, l'esquive latérale, dissimulée derrière un leurre de couleur vive.
Gaar s'était arrêté au centre de la cuvette. Il détourna son attention de l'Etre et se concentra sur sa situation. Ses nouvelles et étranges perceptions, l'échec de sa contre-attaque et l'ombre inhabituelle que son corps projetait sur le sol poussiéreux le persuadaient insensiblement qu'il n'était plus le même sans que son intelligence puisse expliquer un événement aussi étonnant et nouveau. La nostalgie de sa prairie et de ses semblables l'envahit puis reflua sous la perception du danger. Il entreprit l'examen attentif des les lieux à la recherche d'une issue. Mais tout autour de lui s'étendait une surface lisse et abrupte ininterrompue. Sa situation était donc critique : aucune fuite possible, aucun secours rapide à espérer de ses semblables et une agressivité croissante du bipède qui tenait de nouveau devant lui l'objet long et tranchant évoquant une arme de Drill. Gaar compris qu'il était en péril mortel dans ce lieu étranger et qu'il devrait sauver sa vie en luttant.
Sa réaction fut rapide : il fit mine de charger le leurre, tourna brutalement la tète vers le flanc de l'Etre, puis d'un large mouvement de cou, lança en arrière le corps pantelant. Il se dressa alors et lança son long cris rituel de victoire dont il ne reconnu pas les sonorités et la puissance.

Un silence profond régnait sur le vallon. Manifestement son attaque avait surpris. Tout un groupe de bipèdes courrait à sa rencontre, tous armés et agités. Gaar se replia prudemment vers la paroi afin d'éviter l'encerclement. Le premier tenta une approche de front qui fut aisément esquivée ; un large cou de tête assomma l'attaquant. Puis comme dans sa prairie-mére, Gaar chargea soudainement. La souplesse de son nouveau corps remplaçait l'énorme puissance qu'il avait connue et son intelligence redoutable au combat restait celle longuement aguerrie dans les cruels affrontements contre les Drills.

La chaleur, le silence, la lumière. Gaar contemplait le terrain écarlate, jonché des corps de ses assaillants. L'excitation du combat retombait doucement tandis qu'il cherchait prudemment autour de lui une nouvelle menace, mais l'espace était vide. Il décida une exploration méthodique du pourtour du vallon mais ne put avancer : sa vue se troubla, puis le malaise le saisit de nouveau, aussi imprévu et indéfinissable. Il ne lutta pas et se laissa sombrer dans son vertige.

Gaar broutait dans sa vallée en contemplant les siens jouer non loin dans les soleils et il sentait près de lui la présente massive et rassurante de ses frères. Aucun signal de danger ne flottait dans les senteurs de la brise qui descendait des collines. L'air était tiède et embaumé par les essaims d'oiseaux-fleurs qui voletaient dans les bosquets en bruissant. Doucement, le souvenir de son étrange fugue s'estompait dans sa mémoire comme une chose inutile.

Non loin dans des contorsions chaotiques la brèche d'espace-temps se referma.





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