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Xyltry mon amour


Auteur : CUSSET Christian

Style : Science-fiction




La pluie ruisselait sur le noir de la grande baie et chaque goutte déformait et multipliait les couleurs vives et changeantes des enseignes lumineuses. Le trafic restait dense pour l’heure tardive et aussi haut que le regard portait entre les murailles des bâtiments, des véhicules illuminés sillonnaient la nuit. Dans la rue une faune cosmopolite s’affairait sans but apparent et sa rumeur traversait, confuse, l’épais vitrage.
Satané pays ! La pluie, toujours la pluie. Et la nuit. Ou ce crépuscule permanent voilé par l’épais brouillard et qui tenait lieu de jour. Depuis quand n'avais-je pas vu un beau soleil brillant dans un ciel pur ? Satanée planète ! Quelques attardés, finissaient sans conviction leur dernier verre au comptoir, contemplant d’un air las les hologrammes dansants aux murs. Un couple enlacé chuchotait tout au fond de la salle, distillant sans doute d’ultimes minutes. Un clineur parcourrait méthodiquement le sol avec un léger chuintement. J’avais froid. Les deux verres de mixture chaude et alcoolisée que m’avaient servis le barman ne m’avaient pas réchauffé.
Il était tout contre la vitre, blotti dans sa parka. Depuis que je l’avais remarqué, il n’avait pas bougé, contemplant le spectacle de la ville, l’air lointain. Avec son visage mal rasé, ses cheveux courts et son bonnet de laine enfoncé sur le front il ressemblait à n’importe quel ouvrier rentrant tard de son travail ou s’apprêtant à prendre son service de nuit. Mais tout de suite je sus qu’il n’était pas de la ville. Quelque chose dans son regard de plus vaste, cette nonchalance distante avec laquelle il regardait l’agitation de la rue sentait le spatial. Je le contemplais longuement, m’interrogeant sur sa présence au creux d’une mégapole, essayant de deviner son histoire. Les bars à pilotes foisonnaient près des spacioports, mais ils n’avaient rien de ce petit bistro de sol et la plus proche base interstellaire était à deux ou trois milles kilomètres de là.
Sans raison, par ennui et aussi curiosité sans doute, je me levais en emmenant mon verre encore tiède et me frayais un chemin à travers les tables vides jusqu’à lui.
— Vous permettez ? Il leva la tête vers moi, prêt à dire non ou même pire, mais son regard accrocha l’insigne de pilote cousu sur mon caban :
— Un spatial ; dans ce bar à rampants !
Considérant que c’était une sorte d’acquiescement, je tirais la chaise devant lui et je m’installais avant qu’il ne change d’avis.
— Vous aussi. Ne dites pas le contraire.
Il m’examina longuement comme pour me jauger puis reprit la surveillance de la rue.
— Regardez tous ces êtres. Cette ville immense, sombre, si triste. Comment peuvent-ils s’entasser là, croupir toute leur vie sous cette chape de crasse ? Vingt milliards d’individus survivants dans ces termitières surpeuplées, ternes et bruyantes.
Je rétorquais sans conviction:
— Ces gens sont nés ici et y ont toujours vécu. C'est leur vie.
— Oui et ils mourront un jour dans ce trou sans l’avoir quitté !
Son cynisme m'énervait un peu. Je répondis par un lieu commun:
— Nous mourrons tous un jour, alors ici ou ailleurs.
— Mais l’espace, ils ne connaîtront jamais l’espace pour la plupart. Peuvent-ils seulement l’imaginer ? Vous, vous savez. Le regard qui embrasse des centaines d’années-lumière, des myriades de soleils. Comment leur expliquer les mondes extraterrestres, la beauté toujours nouvelle de leurs paysages, la fascination des voyages trans-luminiques.
Il parlait vite, avec ferveur et ses yeux s’étaient mis à luire. Il passa une main rapide sur son front et son bio-insert brilla à son poignet.
— Bien sûr, mais ils ne le savent pas et la plupart s'en moque sans doute.
Il releva les yeux vers moi, comme s’il semblait me découvrir et resserra son manteau sur ses épaules:
Dites-moi, pilote, que faites-vous dans un pareil trou à rat ?
Toujours cette manie de ne pas répondre aux questions.
— Mon vaisseau est aux mains des technos, en grande révision pour deux semaines. J'ai de la famille dans les environs.
— Vous feriez bien allez voir votre famille, plutôt que de traîner dans les rues à cette heure.
— J’ai tout mon temps.

Je vidais d’un trait le restant de mon grog. Il me regardait, de ses yeux noirs, enfoncés dans leurs orbites, soulignés de sourcils sombres. Son long visage était barré par une bouche fine comme un sillon au-dessus d’un menton carré. Une petite cicatrice fendait sa pommette droite. Curieux, vu la facilité des manipulations esthétiques de tout type.
Je contemplais pensivement le fond de mon verre et risquais :
— Et vous, qu’est-ce que vous faites là ? Disponibilité, convalescence ? Certainement pas la retraite.
— J’étais des Frontières.
— Dans les Frontières ? Vous étiez dans les Explorations ?
J’étais subitement impressionné. Un astro des Frontières, un de ces types mythiques qui s’embarquent pour plusieurs années dans des vaisseaux d’exploration ultramodernes pour les zones inconnues du secteur, vers l’extérieur, toujours plus loin. Des gars aux nerfs d’acier triés sur le volet, la crème des pilotes, des professionnels et des scientifiques à qui l’on doit la découverte de tous les mondes récents. Je me sentais soudain un petit garçon dans ma tenue de pilote de ligne.
Il me regarda mi- amusé, mi- narquois semblant lire dans mes pensées :
— Ouais c’est ça, un surhomme quoi ! Il se pencha vers moi, ses deux mains posées sur la table et ajouta plus bas : notre réputation est, je crois, un peu surfaite. Il y a des types bien, mais aussi pas mal de connards.
J’éludais l’ironie :
— Vous avez tout de même dû voir des trucs pas ordinaires. J’avais un ami qui a fait deux voyages dans les Frontières et il était enthousiaste. Du côté du Sextant je crois.
— J’y ai bourlingué deux ans ; rien d’intéressant. Le Nord est plus riche en systèmes : Persée bien sûr, l’Hydre ou les amas du Cocher. Vous n’imaginez pas la diversité des soleils de ces régions : pas un pareil, rouges massifs, jaunes brillants ou les étoiles bleus des nuages d’Orion. Et le spectacle d’une minuscule neutrone, éblouissante, qui aspire, jour après jour le manteau de sa gigantesque compagne. Je crois qu’on ne peut se lasser de ce spectacle.
Ses yeux brillèrent de nouveau dans la pénombre, chassant un instant le masque sombre et blasé de son visage. Il se tut de longues minutes et je le laissais brasser ses mystérieuses visions, le regard lointain, sans oser l’interrompre. Il reprit enfin, la voie plus sourde :
— Maintenant tout cela est fini, pilote. Je suis un rampant, tout neuf, tout beau.
Il leva son verre vide en criant :
— A la santé du nouveau rampant ! A la fin du spatial ! A la fin de tous les spatiaux !
Quelques visages curieux se tournèrent brièvement vers nous. Je faisais signe au serveur pour une tournée et tentait une nouvelle question:
— Vous me paraissez bien jeune pour avoir raccroché ?
— Raccroché ! A non petit gars, j’ai pas raccroché, j’ai été viré, viré comme un malpropre, comme un indésirable.
— Déclassé ?
— Affirmatif ! Jeté.
— Et, pour quel motif ?
Il ne répondit pas, les yeux plongés au fond de son verre vide. J’attendais patiemment.
Le serveur, apparu silencieusement près de nous et fit le plein, l’air absent.
Je grommelais un remerciement qui parut, comme un signal, décider mon vis-à-vis.
— C’est une longue histoire, un drôle de truc que vous ne trouverez pas sur les réseaux, pilote. Vous m’avez dit ne pas être pressé ?
— J’ai toute la nuit.

Il se cala dans le fauteuil, avala une gorgée de son verre et commença.
Il avait bien été dans Explorations une dizaine d’années. Il avait été recruté dès la sortie de l’université et s’était engagé sur un coup de tête.
— On bossait en principe pour la Fédé, mais les gros consortiums étaient sur la plupart des projets. Evidement ils se tiraient un maximum dans les pattes dès que quelque chose d’intéressant était découvert. Mais on avait des moyens géniaux: systèmes de propulsion dernier cri, du matériel high-tech. Mon truc c’était l’exobiologie et je dois dire qu’au début mon métier me passionnait. Chaque campagne était une nouvelle aventure, de nouveaux mondes à étudier durant des escales de plusieurs semaines, voire quelques mois dans des coins intéressants. Bien sûr pour une planète valable, il fallait en explorer des dizaines de stériles. Nous les choisissions sur des critères précis: classe de l’astre, orbite stable, température au sol raisonnable, présence d'eau liquide, vous connaissez tout ça. Et puis aussi un peu au feeling. Les systèmes doubles avec leurs satellites chaotiques, les planètes orphelines perdues loin des systèmes planétaires et les mondes brûlants ou glacés sont toujours décevants. Les géantes gazeuses, les astéroïdes rarement intéressants. Par contre les gros satellites sur orbites stables peuvent cacher des trésors. Dans les crevasses à l’abri des UV, sur les pentes des volcans, dans les mares de méthane, il faut chercher partout. Souvent même forer des kilomètres de glace, pour atteindre un océan limpide où grouille toute une vie étrange comme sur Europe. Evidemment, la planète bien située, qui tourne bien rond, autour d’un soleil unique, si possible de classe G c’est le gros lot. Mais çà c’est beaucoup plus rare. Il y a toujours quelque chose qui cloche: un peu trop petite et pas d’eau, trop inclinée avec des saisons excessives, pas de champ magnétique. Vous savez, la terre est un sacré coup de chance.
Il but une rasade et s’approcha de la table.
— Et puis au fil des années on fatigue. L’étude des lichens, des algues photosynthétiques, ça finit par être un peu monotone. Parfois nous avions une bonne surprise, comme les biominéraux de SC-576 ou les arachno-morphes de Mizar, mais la vie n’a apparemment pas une infinité de modes d’apparition. Je me disais que j’aurais dû faire géologue; des cailloux, des minerais à exploiter, au moins il y en a partout.
Il fit une pose, se massa le front selon sa manie, puis reprit:
— C’était il y a deux ans. Nous avons été envoyés dans la frange du bras galactique V. C’était la première fois que l’on s’y aventurait. Trois semaines d’hyperespace, du jamais vu. Nous étions à plat mais tous très excités.
Le vaisseau était un prototype. En fait un Voyager classe IV doté de modules de vie et de réservoirs supplémentaires et gonflé de quatre propulseurs à plasma. Là, ils y avaient vraiment mis le prix. Il avait confié le bijou à Kaliov, un petit type calme et peu causant qui avait bourlingué des années dans les confins et qui avait la confiance du Conseil.
On a émergé prudemment dans les amas qui bordent le bras. Les premiers systèmes explorés étaient pauvres: quelques naines et une pépinière de jeunes bleues. Nous avions une pénible impression de déjà-vu. Puis nous avons traversé en mode standard d’immenses nébuleuses. Des parsecs et des parsecs de gaz raréfiés. Mêmes les astrophysiciens déprimaient.
Il fit une pause, laissa planer longuement son regard dans le fond du bar.
— Et puis un jour on est tombé sur Honolulu. Honolulu, évidemment, ce n’était pas son vrai nom, mais notre navigatrice, Ardis avait entendu parler d’une île sur la Terre, du genre paradisiaque et le nom sonnait bien : AA-1765, c’est quand même moins joli. La plus part d’entre nous n’avions vu la Terre qu’en holo, mais, croyez-moi on s’est tous crus en approche terrestre. Une grosse boule bien bleue, avec des nuages spiralés bien blancs.
— Jamais entendu parler de ça.
— Evidemment c'est classé, chef, et à mon avis pour des années. Le temps que les scientifiques la dissèquent, la fichent, en archivent les moindres recoins. Et les trusts qui ont en partie financé compte bien avoir les retombées.
— Nous sommes restés près d’un mois en orbite basse et tout y est passé : atmosphère, océans, géographie, températures, climats. Bon sang, nous étions enthousiastes. En gros c’était effectivement la terre, mais avec un seul gros continent, montagneux et sec sur l’équateur, mais manifestement recouvert d’une sorte de jungle dans les régions tempérées, ce qui expliquait la composition de l’air avec juste un peu moins d’oxygène et plus de gaz carbonique que sur la terre.
— Vous l’avez exploré, vous vous êtes posés ?
— Doucement. Lorsque nous avons eu le maximum de données, oui. Il faut dire que Kaliov était un méticuleux. Palin, Mansour, Li-vans, tous les chefs des départements scientifiques piaffaient d’impatience et demandaient l’organisation d’au moins une navette avec un premier équipage. Mais le commandant a pris son temps. Cartographie complète par réseau de satellites, analyses spectrales, champ magnétique, analyses atmosphériques, radioactivité. Puis toute une phase de collecte d’échantillons au sol par sondes automatiques. On a fini par en savoir presque davantage que sur la Terre. Il disait que la planète n’allait pas s’envoler, que plus nous en saurions avant de nous poser, mieux ce serait, qu’il avait la responsabilité de l’expédition, du bahut et de tout l’équipage. En fait il n’avait pas tort et nous le savions bien.
La première expédition a emmené trois hommes à la limite de la zone désertique, le biologiste Palin, un pilote et Walt, la planétologue. Ils sont restés trois jours et ont remontés un coffre de cailloux, avec de curieuses mousses bleues et des spécimens de plantes en forme de boule. J’ai étudié ça une semaine, sans pouvoir comprendre le moindre principe métabolique ou mode de reproduction s’il y en avait un. C’était vraiment une curieuse biologie. Du pas vu.
J’ai réussi à faire partie de la troisième expédition. MacIntosh la commandait, le second du vaisseau, jeune et bardé de diplômes et qui la ramenait un peu. L’équipage ne l’aimait pas trop, mais lui faisait confiance. Moi, je m’entendais bien avec lui, au début tout au moins. Il y avait aussi Luc, un géologue, Susan, une chimiste, bien sûr le chef Palin et le pilote Wu, un synthé. Cette fois la navette s’est posée en pleine jungle, dans une clairière recouverte d’une sorte d’algue spongieuse rouge foncé. On aurait dit du sang séché. On s’est équipé avec des scaphandres normo bars et on a ouvert le sas.
— Des scaphandres ? Mais je croyais que l’atmosphère était respirable.
Attendez ! Vous ne débarquez pas sur une planète vierge comme ça ! D’abord on ne peut prévoir tous les pathogènes, même avec des analyses minutieuses. Et puis il n’est pas question de polluer les écosystèmes nouveaux avec nos protéines, nos acides nucléiques ou nos propres germes. C’est un principe élémentaire !
Il examina quelques instants la rue et le ballet des passants.
— Je me souviens de mes premiers pas sur ce sol souple et doux. Le soleil venait de se lever et ses rayons illuminaient le sommet de grands végétaux bleu foncé dressés autour de nous comme des colonnes. Une brume légère s’élevait du sol chauffé par ses premiers rayons, voilant les frondaisons sombres de la lisière. Nous avons débarqué et installé des systèmes de survie puis avec Palin, Luc et Susan nous sommes partis explorer les environs. Nous nous sommes enfoncés dans une sorte de jungle dense, où la progression s’est très vite avérée difficile. Ce qui tenait lieu d’arbres était en fait de grandes arches à trois ou quatre pieds qui semblaient posés sur le sol comme des ventouses et culminaient à vingt ou trente mètres. De longues guirlandes d’allure végétale dont les couleurs allaient du bleu profond au vert clair en descendaient, parfois jusqu’au sol. La surface gardait la même consistance élastique que dans la clairière, percée par de longs tubes groupés comme des orgues. Il fallait continuellement contourner ces formations en prenant garde de faire le moins de dégâts possibles. Un étrange silence figeait cette jungle à peine troublée par le frémissement des feuillages et des craquements plus sonores des troncs qui résonnaient comme dans une caverne. Au bout d’une heure nous sommes arrivés au bord d’un ravin. Les parois descendaient rapidement vers une vallée en contrebas. Le sol rocheux était recouvert d’une sorte de lierre à larges feuilles rondes. Par endroits dépassaient de grosses grappes des mêmes boules bleues que celles ramenées lors de la première expédition. La beauté du paysage était prenante. Le fond de la vallée était une féerie de formes et de couleurs. De grands ifs jaunes et magenta, d’épais buissons carmin et une herbe haute très semblable à celle de la terre tapissait le fond de la vallée jusqu’à un lac central aux eaux translucides piquées de taches vertes. La forêt se poursuivait au-delà, vaste étendue d’un bleu très foncé qui découpait le ciel plus clair et parsemé de cumulus. Je crois que le paradis doit ressembler un peu à ça.
Après concertation nous avons convenu d’explorer le vallon si possible jusqu’au lac car le coin paraissait intéressant. Palin, m’avait fait remarquer l’absence apparente de toute vie animale. Comme lui, depuis notre arrivé, j’étais frappé par l’absence de tous ce qui aurait pu passer pour un organisme mobile terrestre ou volant, petit ou gros. Le milieu était envahi par une vie végétale exubérante et colorée mais sans le moindre oiseau, sans le plus petit papillon, sans aucune bête petite ou grosse et nous espérions au fond de nous, dénicher quelque chose dans le lac. Il nous a fallu deux bonnes heures pour trouver une voie praticable et en atteindre le bord. Ceux-ci étaient envahis d’ajoncs comme ou en trouve sur Terre mais bien plus longs, argents, ondoyants en larges bancs. Par endroit de grosses racines s’y frayaient un chemin depuis les forêts proche, telles de gros serpents et s’entrelaçaient en s’enfonçant dans les profondeurs du lac. Les taches de la surface étaient en fait de vastes feuilles flottantes, semblables à de gigantesques nénuphars. De partout surgissaient tiges, lianes, troncs et feuilles enchevêtrées dans un ballet immobile et coloré.
Nous avons installé un campement sommaire en bordure du lac dans une des rares zones à peu près dégagée puis Susan a commencé toute une série de ces prélèvements méticuleux dont elle seule avait le secret. Luc s’occupait de relevés topographiques. J’examinais avec attention les environs, sous le charme de cette vallée, toute empreinte de mystères et d’une tranquillité que je sentais bien factice. Ce monde était à dominance végétale, peut-être même exclusivement végétal, mais il devait obéir nécessairement à des lois biologiques connues. L’absence de fleur qui ne m’avait pas immédiatement frappé compte tenu de l’exubérance de la végétation et de la richesse des couleurs m’apparut alors dans son évidence: pas d’insecte, pas d’hyménoptère pour une pollinisation. Y avait-il seulement une sexualité, une génétique comparable aux espèces connues. Les organismes exo-biologiques connus étaient généralement sexués et comportaient des équivalents de gènes avec un système d’échange sommaire, mais se limitaient à des lichens ou à des vers tubicoles primitifs. Là, nous avions affaire à un système complexe, très évolué, à une écologie ancienne et élaborée. Que pouvait avoir élaboré des siècles d’évolution dans un monde si étrange ? Nous en avions pour des années de supputations et de recherches.
— Une vie uniquement végétale, est-ce possible ? demandais-je. Je ne suis pas biologiste mais j’imagine qu’une voie évolutive animale, mobile, prédatrice des ressources organiques aussi importantes d’un tel monde et inévitable.
— Mais pourquoi inévitable ? Sur notre planète une spécialisation des cellules primordiales s’est faite très tôt, il y a un ou deux milliards d’années avec l’acquisition de la photosynthèse. Les micro-organismes qui en étaient dépourvus auraient dû disparaître mais en fait ont réussi à survivre malgré leur désavantage évolutif grâce à leur mobilité et leur capacité à prélever directement leurs besoins énergétiques sur la lignée végétale. On peut bien imaginer que sous une pression trop forte cette adaptation n’ait pas eu le temps d’apparaître ou ait échoué. La diversification intense du règne végétal et la conquête rapide dans des conditions favorables de tous les écosystèmes auraient ensuite anéanti toute émergence d’une autre voie énergétique.
— Ce qui c’est donc produit sur ce monde ?
— Oui manifestement et toutes les données recueillies allaient dans ce sens. Et nous étions là, au milieu de toutes ces merveilles, de tous ces mystères à résoudre. Nous étions fascinés, excités comme des gamins dans un magasin de jouets et en même temps effrayés par l’ampleur du travail à accomplir.
Ses yeux semblèrent pétiller un instant de cette excitation. Il se sera un peu plus dans son caban puis poursuivit:
— Autant que je m’en souvienne, c’est Palin qui est tombé le premier sur le bouquet. Je l’ai aperçu au loin qui me faisait signe de brancher l’interphone. Il me demanda tout excité de le rejoindre. Je me frayais un passage dans des herbes fuchsia surmontées de grosses boules jaunes et parvenais au-delà d’un taillis en bordure du lac. Le biologiste se tenait debout et sans me regarder me désigna du bras la zone qui bordait le plan d’eau devant lui.
Je ne crois pas avoir été surpris immédiatement. Tout ce que nous voyions depuis notre arrivée sur cette planète était tellement inhabituel que mes capacités d’étonnement me semblaient épuisées. Et puis je les vis. De longues formes élancées, hautes de un à deux mètres, d’un jaune-vert lumineux, s’épanouissant en une large corolle plus sombre. Il devait y en avoir une dizaine, de tailles diverses, mais identiques, qui ondulaient lentement au bord de l’eau dans la brise. Comme Palin, je fus tout de suite fasciné par la beauté et la sérénité de cet étrange ballet. La première chose qui me vint à l’esprit fut : des fleurs, de très grandes fleurs. Il est vrai que cela en avait l’aspect, la beauté, les couleurs, mais quel étrange animal aurait bien pu polliniser de telles géantes. Nous sommes restés longuement à les contempler. Leur lent balancement évoquait une danse et je frémis soudain: au loin le feuillage des grands arbres était figé sur le ciel et les joncs se penchaient immobiles sur le lac. Il n'y avait pas de brise, pas le moindre souffle d'air qui eut pu agiter un simple végétal. La gorge serrée, je m'avançai prudemment entre les tiges. Elles parurent s'écarter sur mon passage tout en gardant le rythme. Il me sembla qu'une ou deux corolles se penchaient un peu plus vers moi mais je n'en étais pas sûr. Quand je fus au centre filtra doucement une faible vibration et je dû m'arrêter pour écouter plus attentivement. Assourdie par mon casque et le faible ronronnement de la ventilo me parvenait une lente mélopée aux notes étranges et entêtantes de chants lointains polyphoniques. J'étais envoûté par cette mélodie modulée par les ondulations des longues tiges. C’est la voix inquiète de mon collègue qui me ramena à la réalité. Je rassurais et me repliais vers lui à l'orée du groupe des végétaux.
Nous avons rejoint MacIntosh, terminé en silence la mise en place des enregistreurs puis regagné harassés la navette pour la nuit. Nous sommes restés six jours sur le site. Tous les matins une équipe de trois personnes se rendait à la vallée et je me suis arrangé pour en faire toujours partie. L’autre groupe prospectait les environs mais ils n’ont rien trouvé d’équivalent à la forêt de corolles. Je laissais le géologue s’exciter sur les couches sédimentaires ou Susan remplir ses fioles et je pénétrais dans le bosquet et passais des heures à contempler les hautes fleurs. J’avais emmené des caméras 3D et des enregistreurs polymodaux. Et puis mon carnet de croquis que je couvrais de dessins et de graffitis. Je sais cela parait vieillot et faisait sourire mes collègues mais c’est une habitude que m’a laissé mon père qui me détend et me permet de réfléchir.
Dès le premier jour les ondulations et les chants ont repris. Lentement tout d’abord, à peine perceptibles, puis amples et scandées comme si ma présence les inspirait et j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de fleurs, pas plus que de simples végétaux. Dans la tige lisse, flexible, musculeuse semblait battre doucement un pouls, et la corolle, aplatie, pâle entourée d’une crête souple de couleur vive et changeante du rouge au fuchsia était trop mobile. Elles se penchaient de plus en plus vers moi et je pus voir sur la partie supérieure trois petits globes sombres, brillants et lisses. J’eu alors la sensation fugace d’une conscience, d’un regard, d’une intelligence dans le triple reflet du soleil
— Des aliens ? murmurais-je la bouche sèche.
Il me regarda d’un air amusé.
— Vous voulez dire sans doute une entité extraterrestre pensante, une intelligence ni humaine ni synthétique, une pensée d’une autre nature que tout ce que nous avions rencontré ou imaginé. Oui bien sûr, et en y repensant cela était quasi inévitable. Comment la diversité et la complexité biologique de cette petite planète jumelle de notre terre aurait pu ne pas accoucher d’êtres supérieurs.
— Fantastique, et vous avez pu communiquer ?
— Doucement, pilote. Ça parait simple, raconté comme cela, mais il a fallu du temps et de la patience. Le soir du troisième jour, je savais bouger comme elles, lentement, debout les bras le long du corps, imitant leur danse, en phase, comme une respiration. Les chants avaient repris, profonds, J’avais compris qu’il y avait une présence derrière ces drôles de pétales et un message dans ces lentes ondulations. Les corolles étaient toutes inclinées vers moi, comme curieuses de cette étrange apparition qui tentait sans leur grâce d’imiter leur ballet. Je crois être resté des heures les jours suivants à danser avec les fleurs et peu à peu j’ai perçu qu’il s’agissait d’un mode communication subtil, d’une sorte de langage, où les mouvements étaient des mots, le rythme des phrases, les sons une syntaxe.
— Tout cela parait bien compliqué ; j’aurai plutôt vu une sorte de télépathie.
— Bien sûr. Et vous, vous lisez trop de science-fiction. Depuis le temps que je tourne dans des coins pas possible de l’espace, je n’ai rien vu de près ou de loin qui ressemble à de la télépathie. C’est d’ailleurs une hypothèse de travail qui n’a jamais été retenue : invraisemblable et de toute façon il y aurait une barrière d’espèce.
Il s’étira et se recala dans son fauteuil en examinant pensivement le plafond.
— Nous avons regagné le vaisseau en orbite au bout d’une semaine. Tout l’équipage semblait satisfait : chacun ramenait dans des malles ou sur ses disques suffisamment de matériel à déchiffrer pour plusieurs mois. Les jours suivant ont été occupées à d’interminables réunions de tout le staff scientifique chapeautées par les directeurs et bien sûr Kaliov pour faire le point sur les découvertes et définir les priorités. Une activité intense agitait fébrilement tous les laboratoires. Moi, j’étais surexcité mais je ne me suis pas précipité pour parler de mon affaire. Vu l’importance de ce que je croyais avoir découvert, il me fallait du temps et de la réflexion. J’avais mes croquis, mes prélèvements et mes enregistrements polymodaux dans les puces de mon biosinsert et je me suis enfermé dans mon labo pour réfléchir et organiser tout ce que j’avais dans la tête. J’étais passionné par ce que j’appelais mes étranges fleurs.
Il s’agissait indiscutablement d’êtres évolués, ou plutôt d’un être car j’étais convaincu que tout le groupe était l’expression d’une seule entité. Anatomiquement il y avait une sorte de gros rhizome en bulbe s’enfonçant d’après les échographies profondément dans le sol et les tiges duveteuses portant la partie aérienne. Le centre de la tête semblait sensoriel avec les globes et les pétales avaient sans doute une fonction respiratoire. Les mécanismes métaboliques m’échappaient en grande partie, mais faisaient intervenir sans doute l’équivalent d’une photosynthèse. Après plusieurs jours de travail patient j’ai pu percevoir partiellement une sorte de langage complexe fondé sur les sons émis par les corolles et les mouvements ondulatoires des tiges, mais pour le reste j’étais bloqué. Je n’étais pas ni cryptologue ni linguiste et nous n’en avions pas à bord. Il me fallait les ressources d’IA de l’ordinateur central et j’ai lâché le morceau à Palin et aux chefs de départements. Bizarrement mon histoire de fleurs qui pensent les a modérément branchés et comme j’étais un type à vrai dire un peu distant et en marge des équipes ils ont pensé que j’en rajoutais pour me faire remarquer. Comme d’habitude Kaliov a écouté patiemment les avis de chacun puis a tranché de façon définitive : mon projet de recherche était retenu avec un accès confortable à l’unité centrale et une place pour le prochain séjour en surface. Palin a protesté en prétextant l’importance d’autres travaux absolument vitaux sur des champignons bleus à pois verts ou je ne sais trop quoi. Moi, j’étais satisfait. Bien sûr j’étais convaincu que tout cela était de la recherche, des travaux essentiels sur une des plus grandes découvertes de l’humanité et c’était d’ailleurs vrai. En fait, j’ai mis plusieurs jours avant de comprendre qu’il se passait autre chose, que j’étais sous le charme, qu’une pensée m’occupait l’esprit : revenir dans la vallée et retrouver les fleurs.
Avec mes nouvelles ressources j’ai rapidement progressé. En fait l’important de la sémantique était dans les vibrations basses fréquences que j’avais négligées. Les harmoniques et les mouvements ondulatoires étaient un habillage à connotation émotionnelle d’interprétation plus difficile. Avec Al-Rhu de la maintenance, le bricoleur de génie de la mission, nous avons concocté un algorithme de décryptage et une unité de synthèse.
— Une sorte de traducteur quoi.
— Oui, mais qui ne faisait qu’une partie du boulot. Les programmes furent chargés sur mon insert. Le module électronique avec le transducteur s’insérait directement sur mon biopod. J’ai attendu mon retour au sol deux longues semaines en m’entraînant quotidiennement avec l’IA à combiner les bonnes vibrations sonores avec la bonne gestuelle. Je progressais, mais compte tenu des données partielles dont je disposais je ne pouvais pas être certain que ça marcherait. Et on a fini par partir. La navette alla directement dans la vallée avec Susan et Parker, une biochimiste, un peu botaniste aussi qui devait me donner un coup de main. Une fille brune autant que Susan était blonde, au teint mat et avec de grands yeux noirs d’enfant, très mignonne et dont à peu près tout l’équipage était fou. J’ai fait pas mal de jaloux avec mes deux nanas, coincé un mois dans ce coin perdu de la Galaxie.
On s’est posé au bord du lac tout près du site de notre première visite où Luc avait laissé une balise. Le changement m’a frappé toute de suite. Le lac était toujours aussi lisse et tranquille, entouré de ses arbres aux troncs multiples entrelacés et une mousse aussi épaisse étouffaient nos pas, mais une sorte de joncs charnus de plus de deux mètres de haut surmontés d’un plumeau en forme de houppe avait envahi la plage et là où s’était tenu le premier bivouac un mois auparavant avait poussé un gros choux fleur dont la surface écarlate dessinait des motifs fractals. Cela en disait long sur l’exubérance et la vitalité de cette curieuse biologie.
Dès mon arrivé, tandis que les robs installaient le campement, je suis allé voir Xyltry.
— Xyltry ?
— Oui, Xyltry. C’est le nom des fleurs.
— Bon sang ne me dites pas que ce machin avait un nom !
Il me regarda d’un air sombre et lança avec une exaspération à peine contenue :
— Ce machin comme vous dites est en fait une des formes les plus évoluées de conscience du monde connu avec l’homme, mon gars et cela lui donne bien le droit d’avoir un nom, même si cette notion n’a pas le même sens pour eux et pour nous ! Et puis je me demande pourquoi je vous raconte tout cela ?
Je rétorquais d'un ton calme :
— Ce n’est pas à moi que vous racontez cette histoire, convenez-en, mais bien à vous. Vous avez besoin de revivre quelque chose, de vider votre sac et il se trouve que je suis là.
Il cacha son visage dans ses mains, eu une profonde ventilation puis reprit lentement d’une voie plus grave :
— Xyltry. C’est le nom que je lui ai donné. Ou sans doute celui qu’elle m’avait suggéré. Je ne sais plus très bien et je ne sais pas si elle en avait même un. A quoi lui aurait-il servi ? Elle était si seule. Mais Xyltry, cela lui allait bien.
Il sourit brièvement.
— Vous avez dit « elle » ?
— Oui « elle ». Il fallait bien choisir. Je pense en fait qu’il s’agit d’entités asexuées et il n’est pas possible d’utiliser nos schémas humains. Mais Xyltry, avait les comportements, la sensibilité, l’intuition, la douceur propre à ce que nous nommons nous-même la féminité.
Une ombre de tristesse passa sur son visage et cette image parut étrange chez cet homme dur. Il reprit le fil de son récit :
— Les fleurs étaient là, aussi belles que le premier jour, chatoyantes dans le soleil et je m’arrêtais pour les contempler. Elles paraissaient immobiles et une légère brume qui s’étendait depuis le lac leur donnait un caractère encore plus irréel. Je m’avançais le cœur battant, doucement, comme pour ne pas les effrayer et tout de suite je sentis qu’elles m’avaient perçu : les corolles se tendirent imperceptiblement vers moi tandis qu’elles reprenaient le même balancement qui m’avait frappé lors de ma dernière visite. J’étais arrivé dans le bosquet et je m’arrêtais, à l’écoute. Mais au lieu des mélopées et des chants monta lentement un son plus monocorde, une plainte infiniment triste qui me glaça. Je pensais un bref instant être la cause de ce trouble, mais ça ne collait pas avec mon premier séjour. D’ailleurs les corolles s’étaient penchées vers moi comme pour un salut. Tendu, presque immobile, j’examinais attentivement le site. D’abord je crus que rien n’avait changé. Et puis je la vis. Une liane de la taille d’un bras humain d’un vert profond sillonnée de veinules plus claires serpentait à la base des tiges. De multiples radicelles s’en échappaient et s’enfonçaient rapidement dans le sol. Elle semblait venir du lac et son apparence la distinguait nettement des Fleurs. J’étais certain qu’elle n’était pas là un mois auparavant et je compris soudainement. Un prédateur. Un prédateur végétal, dans ce monde sans mouvement, sans griffe et sans mâchoire. Une racine fouisseuse à pousse rapide, mais en quête de quoi ? De matière organique élaborée tel un carnivore ? Ou de minéraux indispensables et sans doute disputés dans ce monde prolifique et en compétition permanente pour les ressources ? Cette plainte était un cri de souffrance, voire d’agonie. Le bosquet était agressé, victime d’une attaque lente et progressive, muette mais inexorable ! Le cœur battant, je remontais dans le taillis le long de la racine, avec beaucoup de difficultés jusqu’aux abords du lac. Là, elle rejoignait plusieurs lianes identiques dans un nœud dense et inextricable. Rien n’irradiait de cette grosse masse végétale, aucune vibration, aucun chant, aucun frémissement de conscience mais seulement l’image hideuse d’un gros parasite tentaculaire et je l’ai tout de suite haï. Je n’étais plus le scientifique méthodique qui analyse et répertorie, mais un être passionnel qui aime et prend parti.
Il fallait sauver les Fleurs. J’étais persuadé que cette chose était en train de l’affaiblir, peut-être de la tuer et le temps manquait pour faire la part des choses. Je retournais précipitamment au camp où Susan dirigeait l’aménagement des cellules et du labo. Elle parut étonnée par mon inquiétude et ma fébrilité et j’ai eu la pénible impression qu’elle ne saisissait pas l’urgence de la situation. Parker était revenu et j’eu toute les peines du monde à les amener sur le lieu du crime. C’était des femmes et je comptais dessus pour mieux les convaincre. Elles ont fini par admettre l’intérêt très particulier de ce curieux végétal et la possibilité d’une certaine forme de conscience, mais avec un intérêt purement scientifique et non pas été sensibles à la magie du lieu. Quant à mon idée d’intervenir dans le conflit ça les a fait bondir. Susan m’expliqua longuement que notre mission était d’étudier sans perturber l’écosystème de la vallée, que l’on ne pouvait prévoir les conséquences d’un tel geste et que les livres d’histoire terriens étaient pleins de catastrophes provoquées par l’intervention lourde et irraisonnée de l’homme sur des équilibres subtiles et blabla et blabla. Parker, elle, prétendait que ce serait une agression criminelle et que je ne pouvais prétendre lequel des Fleurs ou du prédateur avait le droit de vivre. Pour moi le choix était fait et je n’allais pas laisser détruire Xyltry.
— Vous êtes donc intervenu ?
— Oui évidement. Et il fallait faire vite car à chaque visite je la sentais baisser et ses chants devenaient plus plaintifs. J’avais essayé mon traducteur, mais je n’ai rien pu en tirer, sans doute à cause de sa faiblesse. Alors j’ai cherché une arme, quelque chose de coupant, et ça n’a pas été facile. Bizarrement nous avions un tas de matériel sophistiqué, mais pas grand-chose qui puisse couper ce truc coriace. Finalement j’ai déniché un scalpel au fond d’un kit de prélèvement et j’ai sectionné la tige quelques mètres avant le bosquet un soir comme un voleur. Un suc clair s’est simplement écoulé quelques minutes ; ça ne m’a pas paru être un crime.
Dès l’aube je suis revenu sur les lieux : la tige s’était rétractée d’un bon mètre et l’extrémité distale s’était nettement desséchée et je me suis dit que c’était bon. Mais lorsque je suis arrivé à Xyltry, je n’ai pas constaté de changement. Les tiges étaient immobiles et il me semblait qu’elles fléchissaient comme le font les fleurs sous un soleil trop fort. Le cœur serré, un peu bêtement, je me suis mis à chuchoter des paroles d’encouragement comme on peut le faire au chevet d’un malade et puis, presque sans y penser, tout doucement j’ai passé ma main gantée sur une tige. Je suis resté de longues minutes, peut-être une heure à lui parler et j’avais la conviction qu’elle entendait. J’ai passé tous les jours suivants auprès d’elle. Je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait faire pour la soigner. Je dois reconnaître que Parker m’a aidé après m’avoir traité d’irresponsable et tout en me faisant la gueule. Les métabolismes nous étaient pour l’essentiel inconnus, mais avec quelques analyses et pas mal de supputations nous lui avons décidé de lui apporter de l’eau et un cocktail de tas de truc et de sels minéraux, du Sélénium notamment. C’est moi qui bien sûr m’en suis occupé. Je ne la quittais plus et j’ai fini par passer mes nuits, allongé sur le sol moussu, blotti contre elle à l’affût de ses pulsations. Ca a fini d’énerver mes deux collègues. Susan, surtout. Je crois qu’elle était jalouse.
— Jalouse d’une plante ?
Cela m’avait échappé et j’ajoutais avant qu’il ne s’énerve :
— Vous aviez une liaison avec elle ?
— Non, mais elle n’aurait pas été contre. Vous savez dans ces voyages interminables, le sexe c’est une distraction et les couples se font et se défont, c’est comme ça. Suzan était, il me semble à cette époque avec un astrophysicien, mais sans me vanter je sais que je lui plaisais. Elle s’est rapidement rendue compte que mon attirance pour les Fleurs avait quelque chose de passionnel.
— Et Parker ?
— Ah, Parker, non ! C’était un Purs, une assex quoi. Elle avait été conçue en exomatrice sur un modèle féminin, mais n’avait bien sûr rien des organes internes et des pulsions d’une femme. Elle était indifférente à tout ce qui touchait le sexe et ne prenait son pied que dans le boulot. Comme tous les Purs elle ne voyait dans tout cela qu’une perte de temps.
— J’en ai rencontré un sur une ligne il y a quelques années. Efficace mais glacial.
— Dans les Frontières il y en a pas mal. Les gros bonnets des Explos les apprécient beaucoup. Elle m’accusait d’en faire trop, de compliquer leur boulot et d’être un idéaliste stupide. Moi, je me moquais complètement de ce qu’elles pensaient. Toutes mes préoccupations allaient à Xyltry. Et elle a récupéré. J’ai su plus tard que tous mes soins avaient été utiles. A l’aube, vers le sixième jour, je me suis réveillé au pied des tiges. Je m'en souviens nettement. J’avais froid sous ma mince couverture de survie et le soleil qui émergeait à peine de la canopée ne parvenaient pas à me réchauffer. Ma ventilation ronronnait dans mon casque et quelques bruits filtraient à travers les taillis dans ce monde du silence, craquement d’un tronc qui se dilate, chute d’une feuille alourdie par la rosée, frémissements des futaies dans la brise du matin. Et puis je l’ai entendue, d’abord lointaine comme pour ne pas déranger puis plus insistante, la mélopée des premiers jours, le chant vibratoire qui diffusait de toutes les Fleurs et semblait m’appeler. Mon cœur s’est arrêté de battre et j’ai ouvert les yeux pour être sûr de ne pas être encore dans un rêve. Au-dessus de moi, derrière ma visière embuée, se découpaient sur le ciel bleu les larges corolles et, penchées sur moi, elles me contemplaient. Oui, c’est bien l’impression que j’ai eue et leurs taches noires multipliées étaient autant d’yeux au regard attentif et patient. Je me suis doucement relevé et, debout, je me suis retrouvé le visage à leur hauteur, cerné par les larges pétales et le chant s’est amplifié. C’était merveilleux et j’ai compris que c’était gagné : elles étaient sauvées et c’était un hymne de remerciement et d’amour.
Son visage était transformé, épanouit et il me regardait sans me voir, les yeux brillants. J’évitais soigneusement tout commentaire et il poursuivit :
— Je suis resté immobile, sans faire de bruit afin de ne pas rompre le charme. Puis j’ai lentement tendu une main vers la fleur la plus proche que j’ai caressée doucement sur la tige et le bas des sépales, comme je l’avais fait les jours précédents. C’est longtemps après que j’ai songé à mon traducteur. J’ai connecté le boîtier à mon bio-insert et lancé les programmes. Après quelques minutes de scannage le système s’est callé et le logiciel principal s’est syntonisé sur les chants et les mouvements et a débuté le décryptage. Une large part des informations captées et décodées a soudainement été transmise par le bus principal de mon insert puis converties en signaux neuronaux. Ce fut une telle explosion d’images, de sons et de senteurs que j’en suis resté un instant groggy. Je tentais en vain de remonter le flot tumultueux et coloré puis lâchais prise. J’étais désormais comme un bateau sur un torrent, mais un torrent aux dimensions multiples et chatoyantes et je compris qu’il ne fallait pas lutter. Ça n’a pas été facile, mais une fois dans le flux, j’ai pu associer comme un puzzle les données multi-sensorielles et ce fut comme un tridi, mais en mieux. Il s’agissait bien d’un langage, ou du moins d’une forme de communication élaborée, dense, souvent redondante. Et une foule de questions me parvenaient sous une forme imagée : qui es-tu ? Où sont tes racines ? Pourquoi ne chantes-tu pas ? Qu’as-tu fait au Schorr ? C’était magique.

Il fallait répondre. Je formulais les réponses à voix hautes. Si tout se passait bien le traducteur devait par un processus inverse émettre un chant codé et ça a marché. Xyltry s’est tue, comme attentive puis, les questions sont revenues. Et nous avons parlé, longtemps, plusieurs heures sans doute, je ne sais plus.
— Fascinant. Vous êtes le premier humain à avoir échangé avec une autre entité consciente de l’univers. Personne n’en a parlé et vous êtes là à me raconter tout cela, tranquillement en buvant votre verre. Je n’arrive pas à y croire.
— Je vous avais prévenu que c’était classé. Je n’ai pas bien compris comment ils voulaient gérer cette affaire, mais je crains le pire. En tout cas ils n’ont pas réussi à me faire oublier ce que j’ai vécu là-bas.
— Et qu’est-ce qu’elle vous a raconté ? Bon sang, vous avez pu apprendre des choses sur elle, sur son espèce ?
Evidemment et croyez-moi, tout le temps dont je disposais, je l’ai passé à en savoir le plus possible. C’était d’ailleurs facile car elle était très bavarde, tout au moins la journée. La nuit, son métabolisme était privé de soleil et se mettait en mode végétatif, une sorte de sommeil profond, mais dès les premiers rayons, doucement, elle reprenait son activité. Comme la Belle au bois Dormant.
— Qui ?
— La belle au Bois Dormant. Il me regarda brièvement puis agita sa main vers moi et ajouta : laissez tomber, c’est un vieux conte de la Terre. Il reprit :
— Très curieuse aussi. Elle voulait tout savoir de moi. Au début ça a été très difficile car elle n’avait aucune idée du fait qu’un organisme puisse bouger, changer d’endroit, venir de quelque part. Alors d’une autre planète ! Elle me prenait pour une sorte de plante qui aurait perdu ses racines et ne comprenait pas comment je pouvais survivre. Amusant non ? Alors je me suis mis à sa place, dans la peau de quelque chose qui est ancrée dans le sol depuis toujours, dont les racines fouissent la même terre et dont les fleurs surveillent toujours le même ciel et la même vallée. Mais elle comprenait vite. Cette vivacité et cette richesse d’esprit étaient même étonnantes chez un organisme au métabolisme assez lent et peu habitué aux échanges directs. Je crois qu’il existait chez elle une curieuse vie intérieure très riche et elle me rappelait ces vieux ermites qui méditent seuls durant des années et sont si loquaces quand ils rencontrent quelqu’un qui les écoute.
Il s’interrompit et son regard fixa à travers la vitre l’agitation de la ville qui n’avait pas faibli. Puis il me fixa avec ses yeux profonds et comme si je lui rappelais le fil de son histoire il poursuivit :
— Les Voix. C’est ainsi qu’elles se nommaient ou du moins l’image la plus approchée que j’ai eu de leur nom. Elles sont cent, peut-être mille ou plus mais les nombres n’ont pas de signification pour elles. Elles peuvent communiquer sur de larges distances car leur densité est très faible et nous avons eu beaucoup de chance de tomber sur l’une d’entre elles. Leur mère est la terre et leur père le soleil. J’ai eu du mal à connaître l’âge de Xyltry car nous n’avons pas la même perception du temps. Sans doute plusieurs dizaines de nos années terrestres. Sa vie s’écoulait au fil des jours et des saisons, à se gorger de la chaleur bienfaisante du soleil et à puiser au bout de ses milliers de radicelles l’eau fraîche et les sucs nourriciers de la terre. Souvent l’eau du ciel tombait et venait ruisseler sur son corps qu’elle rafraîchissait avant de pénétrer lentement jusqu’à ses racines. Lors de la belle saison, quand l’astre du jour était le plus généreux, elle chantait et emplissait l’air de ses vibrations modulées et en écoutait l’écho ténu dans la brise, toujours nouveau, émanant d’un lointain congénère. Alors elle lâchait par milliers les fines spores légères qui portées par le vent allait donner peut-être dans un endroit propice et si les chants étaient beaux, une nouvelle Voix. Elle aimait sa vallée, connaissait chacune des courbes de son horizon, ses frondaisons changeantes, son air chargé de milles parfums, son lac à l’eau délicieuse, son sol tendre et gorgé d’humus. Même la sournoise menace du Schorr qui avait éteint au loin d’autres Voix ne parvenait pas à entamer sa sérénité Et aussi sans doute chez Xyltry, un certain ennui. Mon arrivée dans ce cadre tranquille et immuable l’avait tout d’abord apeurée, mais comme je ne ressemblais à rien et que mon comportement bien qu’étrange ne paraissait pas menaçant, sa curiosité l’avait rapidement emportée. Elle m’avait d’abord imaginé comme une sorte de dieu descendu du ciel, là où se tient le Père, et qui arrête par sa puissance le cours de la Mort, soulage et réconforte. Elle s’était ensuite forgée une image plus réaliste d’un être venant d’ailleurs, un peu curieux mais finalement pas très différent d’elle par l’esprit.
Les jours les semaines se sont succédé et je ne les ai pas vues passer auprès d’elle ? Je regagnais de plus en plus rarement le campement et c’était à chaque fois pour subir les reproches de Suzan et les quolibets de Parker. Et puis ce furent des menaces. Elles avaient manifestement averti le vaisseau de mon comportement, sans doute à leur façon, sans connaître malgré mes efforts l’empathie profonde qui me liait maintenant à Xyltry.
Il se tu une longue minute en serrant son front dans sa main comme pour soulager une douleur puis repris d’une voix cassée :
— J’aimais Xyltry. Et je l’aime toujours. J’aime ses fleurs colorées, ses grands yeux sombres et paisibles, les courbes de ses tiges. Ses chants me manquent, sa voix qui pétille dans ma tête me manque. Je sais que je ne retrouverai plus jamais cette harmonie et j’éprouve un grand vide.
Je ne pus m’empêcher de m’étonner :
— Vous êtes tombé amoureux de Xyltry !
— Oui évidemment, et je le suis toujours. Follement, passionnément et j’en suis heureux. Ça vous étonne n’est-ce pas ? Amoureux d’une plante qui pense ! Oui et alors ? Songez à tous ces gens normaux qui nous entourent, là dans ce bar, dans cette mégapole ou sur nos colonies. Combien parmi eux sont homo ou bi, combien se passionnent pour des assex, vivent avec des robs ou font l’amour régulièrement à des créatures virtuelles sur holos ? J’avais un ami sur Riga II qui vivait avec une nana synthétique depuis de années et elle n‘avait pas le dixième de l’intelligence et de la féminité de Xyltry ; personne ne trouvait ça étrange. Je ne crois pas que j’éprouverai un jour pour une femme quelque chose d’aussi fort, une telle harmonie, un état aussi fusionnel. Ne pensez-vous pas que l’amour ne puisse dépasser et transcender les apparences corporelles ?
— Vous ne pourriez pas avoir été sous l’effet d’une substance psychotrope, d’une molécule exotique mais active chez l’homme ?
— J’y ai pensé, mais c’est très improbable. Quand j’ai découvert Xyltry, nous portions des scaphandres. Mes collègues n’ont à ma connaissance rien ressenti de particulier et j’ai dû subir à mon retour des tests si poussés que je ne vois pas ce qui aurait pu leur échapper. Et puis l’amour a bien dans tous les cas un mécanisme neurochimique. En tout cas nous avons passé plusieurs jours inoubliables. Ensuite ça a commencé de se gâter. Quand la navette est venue nous récupérer, j’ai refusé de partir. On a parlementé pendant une heure avec le pilote et Palin à la radio, mais j’ai tenu bon. La fenêtre de retour en orbite se rétrécissait et il a bien fallu qu’ils me laissent. Ça m’allait très bien. Seul avec de quoi subsister en faisant attention une ou deux semaines mais je savais qu’ils ne me lâcheraient pas comme cela. Ils allaient me laisser réfléchir, interroger Suzan et Parker, discuter entre eux puis envoyer une navette avec cette fois-ci un équipage renforcé. Cela me donnait quelques jours de tranquillité avec Xyltry. Et ça a été super. Nous avons parlé longuement de nos vies, de nos mondes, de l’univers. Et puis d’amour. En fait c’est elle qui m’a fait comprendre à sa façon qu’elle aimait être avec moi, m’écouter et me parler. Que j’avais plus d’importance pour elle que les autres Voix, qu’elle voudrait que cela dure toujours, qu’elle ne pourrait vivre sans moi. J’aurai voulu lui expliquer que je devrais bien partir un jour, regagner mon vaisseau puis franchir des centaines d’années lumières qui nous sépareraient pour toujours. Que d’autres viendraient semblables à moi mais pourtant différents et que chaque moment que nous passions ensembles pouvait être le dernier. Mais je n’ai pu y parvenir. Partir pour elle voulait dire mourir et les ondes de tristesse que je recevais étaient trop pénibles. Alors je lui ai promis de ne pas la quitter, de rester auprès d’elle et de la protéger pour toujours. Après tout certains avaient bien subsisté sur d’autres mondes. J’avais de l’air, de l’eau à profusion, et ce serait bien le diable si je ne parvenais pas à fabriquer quelque chose de comestible
Alors j’ai fait quelque chose d’inouï qui m’aurait paru insensée quelques semaines plus tôt et qui l’est sans doute, quelque chose de fou mais qui m’a paru tellement naturel alors.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
Il me regarda bien droit dans les yeux l’esprit manifestement ailleurs :
— J’ai enlevé mon scaphandre. Je crois que c’est pour ça qu’il mon saqué.
— Quoi !
— J’ai enlevé mon scaphandre. C’était idiot, mais génial. L’air était tiède, semblait curieusement plus épais, mais c’est surtout l’étonnante multitude des senteurs qui m’a frappé : odeurs de sous-bois, de fruits rouges, effluves de vanille et de violette sans cesse changeantes. J’ai eu un léger vertige, qui n’était pas dû à un quelconque poison volatile mais à la sensation d’espace que j’éprouvais brutalement après tous ces mois de confinement. Je sentais après si longtemps une brise sur mon visage et la chaleur d’un soleil sur ma peau et c’était grisant. Je me suis approché d’une fleur qui s’est inclinée vers moi comme étonnée et j’ai pour la première fois senti son parfum de musc et de cannelle. Alors ma main nue a caressé doucement le haut de la tige et l’ovale des pétales et elle a frémi. C’était vraiment autre chose. Je faisais maintenant partie intégrante de ce monde, je respirais son air et mes yeux regardaient Xyltry sans le froid d’une vitre. La communication était aussi plus facile car si mon traducteur fonctionnait de la même façon, mon corps sans entrave pouvait danser naturellement.
— Et je suppose qu’ils sont venus vous chercher ?
— Evidement. Comme prévu au bout de six jours. J’ai vu débarquer une navette avec cinq ou six types de la sécurité, armés pour la forme. Là il n’était plus question de résister et j’ai compris que c’était fini. Macintosh était avec eux et quand il m’a vu sans casque ni combinaison il m’a traité de fou inconscient. J’ai bien tenté de lui expliquer, de lui montrer toute la complexité de Xyltry, mais il ne voulait plus écouter et je n’ai pu obtenir que cinq petites minutes pour faire mes adieux.
— Il eut une profonde inspiration est ses yeux devinrent plus brillants.
— Ca a été très dur. Je ne suis pas sûr qu’elle ait compris pourquoi ces hommes m’emmenaient loin d’elle, mais elle savait que c’était contre mon gré. Je l’ai étreins une dernière fois en silence puis je suis parti. Lorsque la navette s’est élevée je l’ai vue au creux de sa vallée devenir toute petite et ses fleurs étaient tendues vers moi pour un ultime adieu.
Je le laissais à ses souvenirs saisi par l’émotion de ses dernières paroles. Un groupe de personne entra bruyamment dans le bar et il sembla sortir de sa torpeur.
— J’ai été mis en isolement, scanné, sondé, aseptisé dans les formes. J’étais l’anomalie, le pestiféré, l’irrationnel. J’ai eu droit à travers la vitre aux sermons de Palin et de Macintosh. Au début, j’ai essayé de leur reparler des Fleurs, de ce que représentait cette nouvelle forme de conscience, de l’apport philosophique considérable qu’elle signifiait sur la place de l’intelligence dans notre univers mais je n’ai pu les convaincre. Pour Palin il s’agissait tout au plus d’un ensemble élaboré de réflexes conditionnés. Alors j’ai renoncé. Ils m’ont reproché mon inconscience et mon insubordination qu’aucun motif scientifique ne pouvait justifier. Là, j’étais bien d’accord et s’était autre chose qui m’avais fait désobéir et retirer mon équipement. Après, ça a été le tour du psychologue du bord, un type charmant avec sa barbichette rétro et sa blouse blanche. Il a essayé de m’expliquer que je souffrais d’une dépression masquée à composante anxieuse et que mon geste était un équivalent suicidaire. Très patient comme gars, mais je n’avais pas envie de lui parler. Au bout de trois jours je ne l’ai plus revu et je ne sais pas bien ce qu’il a pu mettre dans son rapport. Que j’avais disjoncté sans doute.
La suite est simple est sans intérêt. J’ai passé les six mois suivant consigné dans ma cabine, sans même accès au labo, pratiquement sans visite. Si, Suzan est venue un peu au début. Et puis le retour en hypercélérité et les gouffres de néant qui se creusent à chaque seconde entre Xyltry et moi. Il va sans dire que je n’ai participé à aucun des pots rituels ou débriefings sur la base. Je n’ai même pas été interrogé ; par contre ils ont piqué tous mes fichiers, mes vidéos et mon traducteur bien que je ne suis pas sûr qu’ils parviennent à s’en servir. J’étais toujours aux arrêts. Et puis un jour un petit homme bien habillé est venu me dire que j’étais viré pour indiscipline et comportements susceptibles de mettre en danger la mission et un technicien a effacé les mémoires de mon pod. J’ai signé un truc type clause de confidentialité et je me suis retrouvé sur un vol pour le plus proche système civil. Fin de l’histoire.

Il se renversa sur son siège et s’étira. Puis comme je ne disais rien il finit par dire :
— Bon, il se fait tard vous ne croyez pas ?
— Cette histoire et vraiment passionnante. Vous devriez donner ça à un média ? Ça ferait un tabac ?
— Vous n’y êtes pas, mon gars ? Cette histoire, c’est la mienne. Ça ne regarde personne d’autre. Xyltry c’est mon secret et je ne veux pas qu’on y touche. Ils ont vidé mes fichiers, ils m’ont cassé et jeté. Je vis dans un petit meublé au fond d’une rue pas loin d’ici où il ne fait jamais jour, seul, sans femme et sans ami. Je suis un type fini, grillé pour tous les jobs embarqués. Je vais traîner dans ce trou le restant de mes jours comme un paria, à survivre avec de petits boulots de rampants et les seules étoiles au-dessus de ma tête seront les néons de la ville haute. Mais je ne me plains pas et si tout était à refaire, j’agirais de la même façon ? Oui de la même façon. Parce que j’ai connu durant ces quelques semaines sur cette planète, il n’y a pas un seul humain d’ici ou d’ailleurs qui l’ai vécu et les souvenirs, les chants et les images que j’ai, bien gravés dans ma tête, suffiront largement à remplir mes prochaines années.
Ses yeux pétillèrent un bref instant. Il tendit une main que je serais machinalement.
— J’ai été content de vous parler, Pilote. Saluez pour moi les étoiles.
Je le regardais s’éloigner vers la porte puis disparaître dans l’agitation de la rue, ombre furtive et anonyme dans le flot des passants.
Je suis reparti durant de longues années vers l’’espace et ses mystères. Les soirs de quart, seul dans le silence feutré du poste de pilotage, lorsqu’à travers les baies les yeux sondent le noir infini et ses milliards d’étoiles, parfois je songe à deux êtres si différents séparés par l’espace et le temps et qui s’aiment au-delà des parsecs.
Alors, je salue les étoiles.





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