nouvelles persos
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Et ils s'envolèrent…


Auteur : Pok

Style : Scènes de vie







- Préface -

On dit que la bibliothèque d'un individu révèle sa personnalité au tout venant, et que son propriétaire dévoile ainsi ses valeurs les plus glorieuses ou les plus viles… Pour ma part, je considère que la bibliothèque n'est que le révélateur des rêves et des envies, et non celui du cœur et de l'âme. Qu'il est facile d'adhérer aux idées d'un autre et de faire voyager son esprit dans des pays imaginés pour nous au fil de pages et d'encres lourdes ! Alors que vivre son imagination au quotidien est l'acte pourtant simple qui trouve pour obstacle à la fois une désespérante paresse et un fatalisme sans bornes.

Que le quotidien soit fait de merveilleux et d'insolite, que l'on s'évade autant en rentrant chez soi qu'en quittant le monde connu, que les rêves d'enfants et les pensées opprimées prennent enfin le rôle qu'ils méritent : le premier ! Et que sur le devant de la scène un insignifiant devienne grandiose, un malsain plutôt original, un banal extraordinaire, un fou hilarant, un enfant modèle de sagesse, pour tout dire, un commun méprisable.
L'acteur ? Nous bien sûr ! Le metteur en scène : l'imagination. Le scénariste : la folie. Le théâtre : une maison. Le public : pas de public, rien que des acteurs pour jouer, jouer toujours, envers et contre tout et tous !


J'ai construit ma maison comme un jouet, et j'y joue du matin au soir.
Pablo Neruda

« Elles sont partout les fées ! Elles sont dans la vie, autour de nous, seulement on ne les voit pas, alors on décide qu'elles sont bidons et du coup elles se mettent à douter, elles aussi, elles ne croient plus en elles ; à force d'entendre qu'elles n'existent pas, ça déteint, elles ne se rappellent plus qu'elles sont magiques» L'éducation d'une fée. Didier Van Cauwelaert

- I -


Il y a d'admirables préparatifs au sommeil; il y a d'admirables réveils; mais il n'y a pas d'admirables sommeils, et je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité. Car le plus beau sommeil ne vaut pas le moment où l'on se réveille.
(André Gide, Les nourritures terrestres)

Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous !
(Daniel Pennac, Au bonheur des Ogres)


La musique russe de Tchaïkovski retentit soudain et se répercuta sur les cinq murs de la pièce. Suivant un parcours complexe, guidée par l'architecture particulière de la chambre à coucher, s'enveloppant dans les tentures et prenant possession de chaque espace, la mélodie semblait faire de la pièce son terrain de jeu musical. Puis, lorsqu'elle en eut assez de s'amuser à poursuivre son propre écho - environ un centième de seconde plus tard -, elle décida d'aller stimuler l'appareil auditif le plus proche. Le dit appareil appartenant en l'occurrence à ce qui, de loin, ressemblait à une masse informe composée de tissus chiffonnés, cheveux hirsutes, peau marquée de plis de toutes sortes, et grognements en prime.

Chaque matin elle laissait le hasard décider de la musique qui aurait l'honneur d'être sa première stimulation sensorielle de la journée. La chaîne, avec plus de 800 titres en mémoire, sélectionnait de façon aléatoire l'un d'entre aux à 8h30 précises. Tchaïkovski était son compositeur favori : un savant mélange d'instruments, une mélodie irréprochable et des rythmes montant de manière progressive jusqu'au déchaînement musical…c'était parfait pour commencer cette journée qui devait s'annoncer riche en événements divers et en rebondissements imprévus. C'est pourquoi elle n'eut pas trop de mal à se tirer du lit, ce qui correspondait chez elle à se laisser tomber du matelas jusqu'au sol et à ramper vers la salle de bain, où son reflet dans le miroir lui procurerait enfin le choc nécessaire à son réveil définitif.
Elle contourna le bananier qui poussait au milieu de la salle de bain, et se plaça dans l'angle réservé à la douche. Elle éclata de rire, et à ce signal une pluie chaude se déclancha progressivement. Elle se déversait sur un large espace ouvert qui lui permettait de se déplacer librement entre le lavabo aquarium et le moniteur de choix vestimentaire. Ainsi elle choisissait sous la douche sa tenue du jour, qui serait sortie automatiquement du dressing lorsqu'elle aurait fini sa douche. En attendant, elle se brossait les dents, se lavait, se démêlait les cheveux sous la douche, tout en se dandinant en rythme sur la musique qu'elle avait choisi pour se donner de l'énergie : Pulp Fiction.

Enfin prête, elle s'approcha d'une barre en métal qui reliait le plafond et le sol de la chambre, la saisit à deux mains, fit un petit saut et disparu soudainement, comme avalée par le sol.


Une odeur de bacon grillé et d'œufs au plat envahit l'aile gauche du manoir. Ses narines frémirent bien avant que son esprit remonte à la surface, libéré des limbes du sommeil. Ce qui arriva aussitôt que la voix eut prononcé quelques mots, soufflant par l'intermédiaire des enceintes placées à côté du lit : « Mon amour, il est temps de démarrer le premier jour du reste de ta vie, je t'aime… »

Bien sûr, si cela le réveilla, ça ne fut pas suffisant pour le tirer du lit. Cela n'arriva que quand l'écran au dessus du lit s'alluma, et fit apparaître l'une des vidéos stupides (les « vidio » comme ils disaient) prises lors de délires bizarres en Europe de l'Est. C'est en riant de bon cœur qu'il se leva enfin, et rejoint sa salle de bain. Il choisit les jets d'eau brûlants qui jaillissaient des murs, et les régla pour un massage du dos, qui le faisait légèrement souffrir depuis sa soirée de la veille. Devant lui, une immense baie vitrée en arc de cercle servait de cloison à cette pièce qui surplombait de manière étonnante le coin de jungle tropicale qui entourait le manoir, et son regard contemplait les eaux turquoise du lagon qui se trouvait non loin de là.

De l'extérieur, on ne voyait qu'à peine cette pièce qui pourtant avait été greffée directement sur la façade ouest, et faisait donc une saillie complètement transparente sur la grande bâtisse. Leur ami architecte avait parfaitement étudié la question, et avait agencé l'appendice de telle sorte que la végétation interdit toute visibilité de l'extérieur, sauf éventuellement en venant directement du lagon. Ce qui était impossible, car en plus d'être privée, l'étendue d'eau était rendue inaccessible par la grande barrière de corail qui en délimitait la surface. Les palmiers et autres arbres hauts qui foisonnaient poussaient leur feuillage jusque dans la pièce elle-même grâce aux espaces ménagés dans le sol, et masquaient un jacuzzi de bonne taille qui servirait plutôt en soirée. Il laissa le soleil, dont la chaleur matinale était amplifiée par le toit de verre, le sécher doucement tandis qu'il se rasait et se passait du monoï sur le visage et les cheveux. Il s'habilla rapidement, se plaça devant le grand miroir, se tapota les joues avec un sourire satisfait, hésita un moment, ouvrit une trappe dans le mur, y engagea ses jambes et disparu.


- II -

Qui n'a pas d'imagination n'a pas d'ailes
(Cassius Clay)

La vie peut être belle même si la réalité ne l'est pas
(Ingmar Bergman)


Assis par terre en tailleur autour d'une table basse, et devant un grand écran plat diffusant des dessins animés, Ils prenaient leur petit déjeuner. Bacon / œuf sur le plat / jus d'orange pour lui, Céréales / lait froid / café pour elle. Devant les péripéties de coyote ou les aventures des zinzins de l'espace, ils se racontaient le déroulement de leur journée. Elle savait qu'aujourd'hui, c'était à elle de commencer, elle prit donc un léger temps de réflexion, sourit et annonça :
- Je vais aller en ville à bicyclette, et je rencontrerai sur la route un cheval. Du coup, je l'échangerai contre le vélo et irait au travail sur son dos. Le directeur de la publicité, me voyant arriver, et lui même mordu d'équitation, décidera soudainement que je suis la mieux placée pour aller tourner cette nouvelle pub avec les chevaux sauvages. En plus, il me regardera vraiment pour la première fois et trouvera que j'ai un visage extraordinaire et que je vais être la nouvelle coqueluche du studio. C'est là que je lui dirai que j'accepte à la condition de virer ce connard de directeur commercial et de t'embaucher à sa place. Avec toi et moi sur ces postes stratégiques on pourra faire de cette boîte ce qu'on veut, on pourra même amener Ares au boulot.
- Quelle bonne idée, répliqua-t-il d'un ton ironique. Toi, tu as choisi la rampe de pompier ce matin…
- Comment tu as deviné ?
- C'est ta méthode des grands jours, tu prends toujours la rampe quand tu veux qu'il t'arrive des choses incroyables… Au moins, tu pars direct sur une pente vertigineuse…
Avec une lueur amusée dans les yeux, elle répliqua :
- En parlant de pente vertigineuse, moi aussi je peux deviner comment tu es descendu…
- J'aimerai bien voir ça, tu es loin d'avoir ma faculté d'analyse je te signale ! Répondit-il d'un ton mi sérieux mi amusé.
- Je parie pour le toboggan
- !… et c'est ton petit doigt qui t'a appris ça, ou tu lis dans les pensées ?
- Ha haa…. Private…. !

Sur ces mots, un sourire d'autosatisfaction éclairant son visage, elle s'en alla joyeusement embrasser cette belle journée qui l'attendait. Son programme n'était pas tellement chargé, sauf si évidemment elle trouvait un cheval sur le bord de la route. Mais elle avait toujours un plan de secours au cas où ses prédictions du matin ne se réaliseraient pas. Entre autre racheter quelques pantalons pour Lui, qui usait un peu plus les siens à chaque fois qu'il prenait le toboggan. A cette pensée, elle sourit à nouveau et espéra qu'il serait toujours aussi facile de le berner. Il adorait le mystère, et s'il soutenait qu'elle l'étonnerait toujours, son chéri la connaissait par cœur. Enfin presque… Elle était très contente de savoir qu'elle aussi le connaissait, et suffisamment pour emprunter des chemins tortueux où sa pensée ne la suivait pas.

Perdue dans ses pensées, elle laissait ses rollers la guider sur la route qui menait à la ville (car elle avait bien-sûr changé trois fois d'avis sur son moyen de locomotion rien qu'entre le salon et l'entrée de la maison), et la vibration de son téléphone cellulaire manqua de la faire tomber de surprise. Il faut dire que son téléphone était toujours glissé dans la poche arrière de ses jeans au cas ou un appel viendrait faire agréablement vibrer la partie de son anatomie la plus sensible à ce type de stimulation. Si certains se plaisent à dire qu'il n'y a pas de petit profit, elle pensait pour sa part qu'il n'y a pas de petit plaisir, et était bien heureuse de cet état d'esprit. C'est donc fort bien disposée, malgré sa surprise, qu'elle décrocha son téléphone, assise dans l'herbe qui bordait la route, un brin d'herbe entre les dents. Soudain, une lueur vive fit briller ses yeux, et son visage prit un air particulier alors que son souffle s'accélérait tandis qu'une voix grave et chaude lui parlait doucement. Fascinée, elle l'écoutait lui raconter comment il s'était levé ce matin en pensant à elle, à son corps contre le sien ; comme il aurait aimé être à ses côtés cette nuit là, la caresser doucement et lui donner plus de plaisir qu'elle ne pouvait imaginer… Il lui dit comme il la rendrait heureuse si elle le rejoignait enfin. Il s'amusa à imaginer leur avenir, un avenir rempli de rêves et de surprises. Pendant tout ce temps, elle ne répondait rien, hypnotisée par cette voix. De toute façon il n'attendait rien, rien de plus que ce qui se passait entre eux à cet instant. Il voulait juste la faire rêver et faire battre son cœur, gratuitement. Il la laissa sans avoir entendu sa voix, et elle resta pendant un instant, rêveuse, sur le bord de la route.

Son amant était un homme extraordinaire, qui savait de façon presque surnaturelle entrer dans ses désirs de femme et lui en faire connaître de nouveaux, plus exquis les uns que les autres. Elle se dit qu'elle avait une chance extraordinaire, car son mari savait combler son quotidien comme personne, il savait l'aimer et embellir sa vie sans jamais tomber dans la routine ni la platitude. En plus de ça elle avait un amant plus doué et imaginatif que tous les hommes qu'elle avait connu, sachant à la fois lui faire l'amour tendrement et passionnément, et satisfaire ses appétits violents. Les femmes qui ne connaissent que l'un des deux peuvent déjà s'estimer heureuses, celles qui connaissent les deux sont bénies des dieux, encore faut-il qu'elles sachent l'apprécier. Elle se dit qu'elle était la seule femme au monde à connaître les deux en un seul homme, mari et amant formant les deux facettes de l'homme qu'elle aimait tant et dont elle ne pourrait jamais se lasser.
Cette conversation téléphonique l'avait mise en appétit, et elle décida de sécher le boulot pour aller occuper sa journée de manière beaucoup plus intéressante.



-III-


Il ne partit pas travailler ce matin là. Il s'était habillé uniquement pour qu'elle ne se doute pas de ce qu'il préparait. Il se changea rapidement et sorti. Il se dirigea vers la forêt qui entourait leur maison, et s'enfonça dans les bois. Après quelques minutes de marche il atteint l'emplacement qu'il avait repéré lors d'une promenade quelques jours plus tôt. En passant à cet endroit avec elle, elle s'était émerveillée de la magie qui se dégageait de l'endroit. Alors que le climat de l'endroit était de type tropical, et que la forêt ressemblait plus à un morceau de jungle, cette petite clairière avait tout d'un décor celtique sorti de la légende du roi Arthur. Le vent y murmurait d'anciennes formules oubliées qui racontaient comment se lier d'amitié avec les forces de la nature. Quand on regardait attentivement, on pouvait apercevoir de la poussière d'Elfe accrochée dans les plis des écorces rugueuses recouvrant les vieux chênes. Du moins c'est ce qu'elle disait, elle avait toujours été persuadée que des elfes étaient cachés là, quelque part, à observer les humains qui se promenaient sur leur territoire. Elle disait qu'ils récompensaient ceux qui respectaient la forêt par des vœux de chance et de bonheur qui duraient plusieurs jours. Mais aussi qu'aux imprudents qui ne respectaient pas l'endroit, il arrivait comme par hasard les pires malheurs dans les jours qui suivaient. Il n'avait jamais su si c'était une parabole qu'elle employait pour dire que les forces de la nature sont supérieures à celles de l'homme et qu'il est en notre intérêt de respecter notre environnement naturel, ou alors si elle croyait carrément à ces histoires d'elfes protecteurs de la forêt.

Quoiqu'il en soit, ils étaient tous deux tombé amoureux de cet endroit, et il avait tout de suit imaginé une façon merveilleuse de la faire rêver. C'était ça la base de leur relation, réfléchit-il d'un air songeur. Se faire rêver l'un l'autre…C'est ainsi qu'ils avaient bâti leur maison. C'étaient leurs rêves et leurs espoirs qui en formaient les murs sans concession aucune. C'est pourquoi trois parties distinctes composaient la grande bâtisse : chacun d'eux vivait ans une aile, et le reste de la maison était la partie commune dans laquelle ils se rejoignaient lorsqu'ils en éprouvaient le désir. Ils respectaient ainsi leur vie privée, tout en vivant ensemble. Un sourire vint éclairer son visage lorsqu'il se remémora le jour où il lui avait proposé de vivre avec lui. Ils n'étaient pas mariés, et construire cette maison avait été pour eux un symbole beaucoup plus fort que n'aurait pu l'être un mariage. Il le savait avant même qu'elle ait accepté, et avait donc fait sa « demande » conscient de son caractère à la fois solennel et excentrique.
« Si tu le veux, avait-il dit, je bâtirai de mes mains une maison et ferai évoluer son architecture au fil de notre vie. J'inventerai un quotidien au lieu de laisser les jours s'écouler. J'imaginerai de nouveaux rites qui seront propres à notre vie de couple, et je t'offrirai tes rêves de petite fille et de femme érotique. Je te ferai rire chaque jour, j'écouterai ce que tu me diras et ce que tu ne parviendras pas à me dire. Je jure de respecter tes aspirations contradictoires sans jamais chercher à te simplifier, et de toujours te parler d'amour par symboles, en privilégiant ce langage. Enfin, je promets de toujours régner sur ton imagination. Et si je suis fou, c'est de la plus belle folie qu'il soit donné à un être humain de connaître ! »

Elle avait ri, il s'en souvenait… Les yeux brillants elle avait ri… Et avait rétorqué :
« Mon chéri je ne sais si c'est ma main que tu demandes, mais j'aimerai à mon tour te faire une proposition. C'est ton pied que je demande, ton pied pour que tu puisses le prendre à nouveaux. Dans la vie, au lit, dehors, tout le temps et partout ! Parce que c'est plus rigolo, mais aussi parce que ce n'est pas t'attacher quelque part que je veux. Je veux que tu tombes, que tu sautes à cloche pied, que tu t'accroches à ma jambe pour me faire trébucher à mon tour, que nos pieds soient attachés ensemble pour être obligés d'avancer en fonction de l'autre et avec l'autre, qu'on fasse toujours attention à éviter ensemble les ornières et les cailloux… ou qu'on se casse la gueule ensemble ! Mais en riant alors…parce qu'après tout, ça n'est qu'un jeu de fête de village, ce qui est beaucoup plus important que toute autre institution sérieuse et non moins inutile. C'est une aventure et un jeu que je veux moi, pas une chaîne à nos poignets… Les gens lient leurs mains pou ne pas toucher la texture de la vie, et laissent leurs pieds inventer pour eux des routes séparées. Moi je veux qu'on avance sur le même chemin, qu'on ne laisse pas l'autre trébucher pendant qu'on contourne l'obstacle… Je veux qu'on caresse la douceur et la rugosité du monde, chacun à sa façon, pour être plus libre de se caresser toujours mieux et toujours différemment. » Elle avait joint le geste à la parole et ils avaient fait l'amour furieusement…
C'est peu de temps après qu'ils avaient élaboré ce projet un peu fou, reposant sur la conviction qu'un couple est composé de trois entités : l'homme, la femme et le couple en lui-même. Car l'épanouissement d'un couple en tant qu'unité ne pourrait s'accomplir en oubliant les individualités. C'était le mur porteur de leur avenir. Les pièces étaient faites de leurs rêves et les plafonds de leurs désirs, quant aux escaliers, eh bien… il n'y en avait pas. Le passage d'une pièce à l'autre devait se faire de la façon la plus amusante possible, c'était la règle. Et de préférence on devait avoir le choix du moyen à utiliser, afin de ne pas se lasser et de laisser s'exprimer l'humeur du moment. A chaque fois qu'un changement intervenait dans leur vie ou qu'ils comprenaient quelque chose sur eux-même, la maison se modifiait. Elle évoluait avec eux. Comment vivre dans un endroit figé quand on ne veut pas l'être soi-même ? Ils étaient tous deux très fiers de cette bâtisse dans laquelle ils avaient mis toute leur énergie, et qui était à la fois un terrain de jeux, un lieu de repos et d'harmonie, et un paradis du sexe et de l'amour. S'évader en rentrant à la maison, voilà comment il faut vivre ! Il était si satisfait d'avoir su mener son rêve comme il l'entendait… La femme parfaite, la maison de rêve, la vie idéale… Et ça n'était pas fini ! Sans cesse ils trouvaient de nouvelles façons d'explorer la magie de ce monde, et le potentiel qu'ils avaient en eux. Et pourtant… Pourtant depuis quelques années il sentait qu'il manquait quelque chose. Un sentiment indéfinissable lui disait que quelque chose lui échappait, malgré sa certitude que tout était sous contrôle. Le moindre petit dérapage dans leur vie de couple était aussitôt maîtrisé et corrigé, tout sentiment négatif était transformé en énergie positive, leurs rares disputes n'étaient que prétexte à une réconciliation sur l'oreiller…Alors où avaient-ils loupé le coche ? Qu'est-ce qui lui donnait l'impression qu'ils pourraient aller encore beaucoup plus loin dans leurs relations, et qu'ils ne le pouvaient pas pour le moment ? Et comment aller plus loin alors que tout était déjà parfait ? L'aventure, le jeu, l'amour, l'amitié, le rire, l'érotisme, ils avaient déjà tout ça… Et tellement plus encore !

Tout de même, il repensait à cette drôle de chose que les fées leur avaient dit cette fois où ils étaient allés faire une sieste près de l'étang. Elles parlent toujours en énigmes, et parfois elles ne font que se moquer de nous et de notre faiblesse d'esprit. Depuis le temps, il avait appris à ne pas trop tenir compte de leurs drôles de devinettes. Mais dans celle-ci quelque chose le troublait. Voilà ce qu'elle avaient murmuré à leurs oreilles : « si proches sont les êtres le cœur entre eux, plus loin le peut l'esprit en se séparant un peu »…
Il s'était déjà dit… qu'être si proche de sa femme n'était pas forcément un bien. Il avait peur de l'étouffer, de l'empêcher de s'épanouir de son côté… Mais ils étaient si bien ensemble. Ils s'épanouissaient tous les deux, en même temps, sans jamais se laser ni s'ennuyer. Que voulaient-elles dire, ces satanées fées ? Est-ce qu'elles se moquaient encore ?



-IV-


La rue était immense. Réservée aux piétons, pas un glisseur ne venait troubler les promeneurs qui déambulaient dans une ambiance festive. Tout était fait pour créer chez les passants une certaine émotion, les couleurs, les odeurs, la musique, devait troubler et stimuler l'imagination des plus timorés. On y voyait de tout : jeunes et vieux, hommes et femmes, en couple ou en solitaire, bourgeoises et campagnards… mélange improbable pourtant réunis dans un même but. Ici avait été créé le lieu privilégié destiné à servir au mieux les plaisirs de la chair. Aucune vulgarité ne transpirait en ce lieu, plutôt une joyeuse agitation colorée. Les tabous y disparaissaient pour tous ceux qui faisaient de l'amour un culte, une passion, un roman ou une science. A chaque personnalité correspondait une boutique, qui affichait sur sa devanture des maximes appropriées à l'esprit qui y régnait, Sade, Epicure ou Gide y étaient rois. Des poètes proposaient aux passants des odes dédiés à l'être aimé. Certains, bâclés, ne faisaient que l'éloge fade de la beauté ou de la tendresse du partenaire. D'autres, plus élaborés, étaient construits pour faire monter le désir chez l'autre… En images choisies selon les indications du commanditaire, l'écrivain faisait de la pointe de la plume une caresse de mots, un désir conjugué à la deuxième personne du singulier, un souffle ponctué de points érogènes à souhait. De fermes exclamations, de rondes déclarations, de chaudes allusions, d'haletantes comparaisons brûlaient le papier comme un homme doit brûler un corps de femme. Comme les curieux observent le peintre faire naître sur une toile le visage d'un touriste assis sur le tabouret quelque part à Montmartre, le long de notre rue les amants écoutaient ces artistes créer dans l'atmosphères des vibrations pour le cœur, le corps et l'âme.

Déjà émoustillée par la voix chaude de son homme, elle s'abreuvait de ces flots électriques qui faisaient vibrer l'air doux de ce début d'été. Alors que son corps peu vêtu attirait les regards des passants, ceux-ci étaient comme autant de caresses sur sa peau, stimulant encore un peu plus son désir. Sa poitrine se soulevait en rythme avec ces voix aux intonations lourdes qui emplissaient la rue, tendant le tissu de sa robe. Ici, tout le monde se désirait, et personne ne se touchait, ni même se parlait. C'était plutôt comme un nuage d'électrons gravitant autour d'un atome, et dont un courant électrique venait accentuer l'effervescence. Ce soir elle était sûre que son homme apprécierait la surprise qu'elle lui ferait, même si pour l'instant elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait préparer. Là était la magie de l'endroit, qui plongeait ses visiteurs dans un état d'excitation proche de la transe. Ainsi les idées et le désir étaient optimaux dans l'esprit de chacun. Alors qu'elle marchait tranquillement, savourant l'ambiance électrisante de la rue, le mouvement de ses bras faisait se rencontrer brièvement sa main et le tissu fin au niveau de sa cuisse. Chaque aller retour faisait légèrement remonter sa robe le long de sa jambe, et le frottement du tissus se faisait plus prononcé au fur et à mesure que son excitation grimpait. Au moment où elle se décida pour entrer dans l'une des boutiques, elle écarta sa main et respira profondément afin de reprendre son calme.

A l'intérieur, rien n'était fait pour l'aider à rester indifférente à ses pulsions. Elle avait consciemment choisi l'échoppe en fonction de la soirée qu'elle attendait, soirée qu'elle comptait bien ne pouvoir décrire ensuite comme « romantique ». Elle laissait ça pour un autre jour. Aujourd'hui elle était d'une autre humeur, et elle voulait être sûre que son partenaire serait dans de semblables dispositions. Aussi laissa-t-elle les vendeuses la guider dans les rayons. Plantureuses et sensuelles, elles avaient le don de découvrir ce qui convenait le mieux à chaque client. Elles venaient tout droit d'une île où ne naissaient et ne vivaient que des nymphes, rompues aux plaisirs des sens. Quand l'envie leur venait de se mêler à d'autres créatures comme les humains, elles venaient proposer leur art là où il était apprécié. Ca n'était pas de simples gadgets qu'elles proposaient, mais ce qu'elles appelaient des « Oniritions ». En langage nymphe, cela correspond à une pensée idéale que l'on fait devenir réelle. Chaque rayon était en réalité un espace consacré à une atmosphère particulière, et ressemblait à un petit laboratoire d'alchimiste. Quand elle évoqua la soirée qu'elle comptait passer avec son amant, les nymphes poussèrent des exclamations ravies, heureuses de pouvoir libérer leur créativité sans souci de bienséance. Elles tournaient autour d'elle tout en la frôlant de leurs doigts légers pour extraire ses envies et l'aider à mettre en forme ses fantasmes. Il émanait du groupe des volutes colorées qui se mêlaient entre elles pour former une sorte de tresse immatérielle, qui était aussitôt absorbée par un petit œuf de pierre. Lorsqu'elle reprit conscience, les nymphes la regardaient en chuchotant et en riant doucement. Elles lui tendirent l'œuf avec précaution, en lui chuchotant à l'oreille des mots qui la firent rougir légèrement derrière son sourire ravi. C'est le regard brillant et les joues roses qu'elle sorti de la boutique des nymphes et poursuivi son chemin.

Tout en marchant, elle pensait à son homme qui devait lui aussi penser à elle en ce moment même… Elle en était sûre ! Ils étaient branchés sur fréquence couple, voilà tout. Ils ne pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Et pourtant… Pourtant, quelque chose lui disait qu'ils leurs manquait quelque chose… Pour aller encore plus haut… Mais pourquoi pensait-elle à cela, tout à coup ? Alors qu'il y avait encore tant de plaisirs à butiner là où elle se trouvait… Elle se promit juste d'essayer de trouver les fées bientôt, histoire de récolter quelques énigmes intéressantes qui l'aiderait peut-être à comprendre ces idées étranges qui lui passaient par la tête.



-V-


Il écrivait un courrier pour un client important - un gobelin qui avait hérité de son arrière grand oncle par alliance une fortune considérable, mais malheureusement maudite par un sortilège de kiffpalamifa - quand le tube émit le bruit caractéristique de l'arrivée d'un message féminin. Laissant là ce à quoi il était occupé, il attendit que ledit message arrive. Quelques secondes plus tard une sorte de parchemin enroulé fut éjecté du tube. Il le déroula précautionneusement, et lu ces mots :
« Mortel tu es et les plaisirs ne seront toujours à ta portée
Multiples tu les désires, avant ta mort je le sais
Nombreux sont ceux que ta bouche a goûtés
Mais il en est un que pourtant tu méconnais. »

Un plaisir qu'il ne connaissait pas encore ? Cela l'intriguait. Depuis tout le temps qu'il la connaissait, il avait eu à cœur de réaliser d'une manière ou d'une autre tous les fantasmes qu'elle n'avait pas connu avant, et si ils en goûtaient désormais les nombreuses variantes, il ne voyait pas ce qu'il pourrait faire de vraiment inconnu pour la combler. Alors qu'il était perdu dans ces considérations, le bruit se fit de nouveau entendre. Un nouveau message arrivait. Il avait la même apparence que le premier, mais celui-ci disait :
« Ton cœur est généreux, et ton ardeur non moins
Mais donner ne remplace pas recevoir
Pour vérifier ce dicton ce soir
Accepte le désir, mais ne le maîtrise point. »

C'était malin ! Si elle voulait le rendre fou, et pendant sa journée de travail, elle avait bien réussi… Qu'est-ce que cela voulait dire ? Ne maîtrise pas ton désir… Bon, mais après, qu'est-ce qu'il devait faire ?
Il ne reçut pas d'autres messages de la journée, mais son impatience monta jusqu'au soir. Il espérait qu'au moins il obtiendrait la clef de cette énigme le soir même.
Soudain, une lueur étrange à sa fenêtre attira son attention. Il approcha doucement son nez de la vitre, et recula vivement quand la drôle de lumière traversa le carreau et vint tournoyer autour de sa tête. Après l'avoir nargué pendant quelques minutes, elle fila vers la porte, et il comprit qu'il devait la suivre. S'ensuivit une course folle dans les escaliers, les couloirs, les différents bureaux du manoir, causée par une facétie certaine de la part de cette lumière, qui décidément commençait à être vraiment agaçante. Il n'avait jamais vu ça auparavant, amis décida de l'invectiver histoire de voir si ça changeait quelque chose. Malheureusement au moment où il parlait à cette petite lumière, son chef -un petit homme chauve ventru qui avait le niveau d'excentricité d'une endive en phase de déclin - surgit de l'un des bureaux voisins. Dans son regard, on put lire quelque chose s'approchant à la fois du dégoût le plus profond et de la désapprobation, mêlés d'un sentiment qui apparaît le plus souvent quand on marche dans une crotte de chien. Ce qui fit que quand la lumière reprit sa route à toute vitesse, son poursuiveur ne se le fit pas dire deux fois pour reprendre sa course et sortir du manoir en priant absurdement pour que son patron n'ait pas eu le temps d'assister à toute cette scène.

Finalement, la lumière l'avait entraîné jusque chez lui - tout ça pour ça, s'était-il dit- et il ne savait toujours pas ce qui se tramait. Néanmoins, il continua à avancer puisque la lumière avait pénétré à l'intérieur de a maison. Elle le conduisit jusqu'à la grande bibliothèque, où elle tourna trois fois autour de sa tête et disparu. Il n'était pas mécontent d'être enfin débarrassé de cette bizarrerie, mais se demandait quoi faire à présent. Il ne se le demanda pas longtemps, et lorsqu'il trouva la réponse un large sourire fendit son visage. Il s'approcha de la bibliothèque, se saisit de l'un des livres et tira. La bibliothèque pivota, laissant apparaître un petit espace ressemblant à un placard. Il entra à l'intérieur, actionna un levier, et la bibliothèque se referma pendant que l'ascenseur - car s'en était un - l'amenait jusqu'à la grande pièce secrète du manoir. C'était une pièce dont ils avaient longtemps rêvé tous les deux, et qui avait été leur priorité dans la construction de leur habitation. Elle était réservée à leurs ébats sexuels, à leurs fantasmes… C'est dans cette pièce qu'ils avaient réalisés leurs rêves les plus torrides. Elle était entièrement tapissée de velours rouge très foncé. Un immense lit rond à baldaquin était placé sous un grand miroir plafonnier. Une baignoire de taille considérable prenait une partie de l'espace. Des tableaux et photos érotiques recouvraient les murs, la lumière très diffuse donnait à la pièce une ambiance chaleureuse te très intime… Ils possédaient une grande armoire, qui contenait une collection étonnante de gadgets et jouets divers, ainsi que leurs meilleurs films. Les caméras, dissimulées dans les murs et le plafond justifiaient cette dernière collection…

Debout au milieu de la pièce, elle l'attendait. Elle lui fit signe de s'asseoir sur le lit. Lorsque ce fut chose faite, elle prit le petit œuf de pierre des nymphes, et souffla doucement dessus. Une chaude lumière s'en échappa alors, l'œuf s'ouvrit en deux, et une vague de lumière submergea la pièce, transformant tout sur son passage. De grands chandeliers remplacèrent les lampes électriques, des chaînes apparurent sur les murs, des liens s'enroulèrent autour des poignets de la « victime ». Elle-même se retrouva soudain vêtue de cuir, et un petit couteau d'argent apparu dans ses mains. Il sentit une pression sur ses poignets, en plus des liens qui le seraient déjà. Il tourna la tête, pour se trouver face à deux femmes masquées, mais au corps magnifique, et qui le tenaient de façon à ce qu'il ne puisse bouger. C'est alors qu'il comprit que ce soir là, il ne contrôlerait rien. C'est elle qui allait mener les réjouissances, et certainement pas à la manière la plus douce… Elle le regardait avec un petit sourire, et dans son regard il lu qu'il ne se trompait pas…



-VI-


Un soir, une magnifique calèche tirée par deux chevaux blancs et conduite par un cocher en queue de pie et haut de forme attendait à la porte de l'établissement dans lequel elle travaillait. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le cocher s'inclina devant elle et la pria de monter ! Enchantée et surprise, elle prit place sur la banquette en velours, et laissa les rideaux fermés à la demande du cocher. Aussi ne vit-elle pas la direction que prit l'équipage lorsque le claquement de langue du cocher fit avancer les chevaux. Sur la banquette qui lui faisait face, une robe de velours cramoisi et de dentelle noire reposait comme la femme lascive étendue qui aurait pu la porter en cet instant. Près de la robe, une parure de rubis posée sur une paire de gants de dentelle noire n'attendait que son cou pour prendre son éclat. Comme hypnotisée, transportée dans un autre monde, elle passa la robe, enfila les gants, et porta précautionneusement le collier à sa gorge. Le contact des pierres froides avec sa peau la fit légèrement frissonner, et dans ses yeux le mélange de ravissement et d'inquiétude lui donnait un air naïf qui tranchait avec sa tenue sensuelle et provocante.

A peine avait-elle revêtu sa tenue, que le cocher arrêta les chevaux et descendit de son siège. Lorsque la porte s'ouvrit une question naquit sur les lèvres, mais le cocher l'arrêta d'un geste doux, et lui passa un bandeau devant les yeux. Elle était désormais aveugle, et devrait se fier à qui guiderait sa main. Un discret bruit de fond lui fit dresser l'oreille, et en se concentrant elle cru reconnaître une musique curieuse, comme celle d'un clavecin sorti d'un bal du 17ème siècle. Des violons lui faisaient écho, si elle ne se trompait pas… Comme c'était curieux… D'autant plus que lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, elle n'entendit plus rien. Elle sentit une main gantée venir réclamer la sienne, et l'aider à descendre le marchepied. C'est de bonne grâce qu'elle se laissa guider le temps de quelques pas, impatiente mais tranquille. Alors seulement cette même main vint dénouer le morceau d'étoffe qui l'empêchait de voir, livrant son regard à un spectacle étrange et fascinant.
Elle se trouvait au cœur de la forêt, à l'orée d'une clairière, et dans la nuit les nombreux arbres qui l'entouraient semblaient encore plus grands et majestueux, presque inquiétants. La lune ne perçait pas au travers de l'épais feuillage, et seule la clairière bénéficiait de ses rayons blêmes qui venaient accentuer l'irréalité de la scène. Là, au cœur de la forêt, un bal battait son plein. De grands chandeliers faisaient vaciller des ombres curieuses de par les flammes dansantes de leurs bougies, un clavecin et des violons jouaient pour l'assistance, hommes et femmes vêtus comme elle l'était tournoyaient ensemble en riant. La plupart étaient masqués, leur visage caché par un loup ou par une face blanche. Nourriture et boissons foisonnaient sur les longues tables de chêne placées sur les côtés. Son regard allait d'un danseur à l'autre, stupéfié d'assister à cette scène, en ce lieu. Elle avait reconnu ce morceau de légende bretonne caché dans la forêt qu'ils avaient trouvé la dernière fois. Il se vengeait ! Et de manière spectaculaire, il fallait le reconnaître.

Lorsqu'elle se tourna vers lui pour lui parler, il lui saisit la main et l'entraîna au milieu des danseurs, entamant une valse autour de la clairière (- tiens, il avait même appris à danser-) au rythme des violons. Le vin coulait à foison, et l'assistance paraissait de fort bonne humeur. Les corps étaient de plus en plus proches, se frôlaient en se croisant. Le clavecin entama la musique des pêcheurs de perles. A ce signal, tout le monde fila soudain entre les arbres pour se cacher dans les bois. Toute étonnée, elle écouta cette voix à son oreille lui murmurer : « C'est l'heure de la partie de cache cache. Attention ! Les trois premiers que tu trouveras seront tes esclaves, et passeront la soirée à n'agir que pour ton plaisir… »

Il s'avéra qu'elle trouva deux femmes, puis un homme… Tout ce que l'on pu dire de cette soirée, c'est que la forêt fut longtemps bien agitée pour une chaude nuit d'été…



-VII-


« Vous êtes des fées vous aussi, mais vous ne le savez pas. »

Ils se regardèrent, intrigués. Encore une énigme bizarre ? Devant leur regard mi-intrigué mi-ennuyé, la créature ailée émit un petit rire, qui ressemblait à un tintement de cristal. Elle se moquait ! Qu'étaient-ils allés rencontrer cette fée ? Pourquoi étaient-ils venus d'ailleurs ? Ils étaient bien en peine de le dire. Pourtant tout à l'heure, ils avaient eu tous les deux de très bonnes raisons d'y aller. Ils s'étaient retrouvés tous les deux près de l'étang, pas plus étonnés que ça de s'y rencontrer, ça n'était pas la première fois qu'ils avaient les mêmes envies au même moment. Fréquence couple et tout et tout.

« Laissez-moi vous expliquer. Chaque siècle, le conseil des fées se réunit, et choisit un humain qui aura l'honneur de recevoir le pouvoir des fées. Cet humain doit avoir un esprit d'enfant dans un corps d'adulte, et vivre au dessus des considérations basses et matérielles qui caractérisent habituellement votre race. Et bien sûr, il doit croire en nous. D'habitude nous avons beaucoup de mal à trouver cette personne, mais voilà trois ans maintenant, en suivant notre piste (car cet être humain en laisse toujours une, comme une vibration dans l'air), nous vous avons trouvés. Tous les deux. Ensemble. C'était très bizarre, et bouleversait des traditions établies depuis des milliers d'années, mais nous ne pouvions distinguer lequel d'entre vous laissait cette trace particulière. Nous en avons conclu, après vous avoir observés, que c'est votre couple qui la générait. Alors nous avons dérogé à nos traditions et vous avons transmis nos pouvoirs, à tous les deux. Vous avez du remarquer quelques détails, comme le fait que vous pensiez souvent la même chose au même moment, votre façon de réussir ce que vous entreprenez sans aucune difficulté, cette facilité à imaginer et à créer, votre manque d'affinités avec le commun des mortels… Mais vous avez bien plus encore. Depuis trois ans nous essayons de vous mettre sur la voie, mais nous avons décidé d'intervenir directement. Voilà pourquoi vous êtes venus me voir aujourd'hui.
Ce couple qui fait votre unicité vous empêche aussi de développer ce qui fait votre individualité. Vous avez chacun en vous un pouvoir qui doit s'exprimer de façon très personnelle pour pouvoir s'épanouir. Vous pensez tellement à rendre belle la vie de votre partenaire que vous ne faites plus rien uniquement pour vous-même, pour vos moments de bonheur personnel. Il vous faudra trouver comment développer ce pouvoir chacun de votre côté, ça n'est que comme ça que vous vous retrouverez enfin, plus intensément que jamais. »

Ils n'osaient pas se regarder, ne sachant comment réagir. Ils n'avaient jamais parlé de ce sentiment, qu'ils avaient pourtant tous les deux, celui qui leur disait tout bas qu'ils pourraient aller plus haut. Ils essayèrent de se prendre par la main, mais la fée avait dressé entre eux un mur invisible qui les empêchait de se toucher. Ils comprirent qu'ils devaient rester séparés jusqu'à ce qu'ils aient réussi à trouver leur source personnelle de pouvoir.



-VIII-


Elle attendait la solitude comme un amant secret et tourmenté. Elle préparait avec soin ces moments privilégiés. Pendant des jours parfois, elle pensait à ces moments futurs, pendant lesquels elle n'aurait qu'à se laisser emporter par un paresseux et sensuel abandon. Elle savait que c'était le plaisir qu'elle cherchait alors, l'amour solitaire, parfait. Il y avait tant de façon d'y parvenir… Ca n'était pas le plaisir de la chair qui l'attirait, mais la sensualité qui se dégage de certains gestes, de certains moments lorsque l'on est seul à savoir que l'instant est magique.

Lorsque la peau de ses jambes nues crisse sur le vieux cuir du fauteuil, le seul meuble qui se trouvait encore dans la maison lorsqu'ils l'avaient achetée. Blottie dans une trop grande chemise d'homme, une de ces chemises à carreaux qui semblent avoir été faites pour habiller les femmes le lendemain des nuits d'amour, les jambes repliées sur le fauteuil. Un ballon de cognac 25 ans d'âge au creux de sa main, qu'elle fait tourner lentement pour en dégager l'arôme et regarder la façon dont le précieux liquide accroche le verre. Un cigare se consumant lentement dans le lourd cendrier en pierre de lave, souvenir de l'un de ses voyages en Polynésie, et qu'elle porte de temps à autres à sa bouche, juste pour le plaisir de l'image qu'elle donne. Et ce tableau fascinant accroché sur le mur juste un peu au dessus de son regard, ce qui fait qu'elle lève légèrement le visage et le penche un peu vers la droite pour mieux regarder. Elle reste des heures sans presque bouger. Parce que le plaisir de ce moment fait naître en elle une forêt de songes dans laquelle elle peut laisser son esprit divaguer au fil de pensées passagères. Mais aussi parce qu'elle s'imagine que vue de l'extérieur elle ressemble au sujet d'un tableau, et qu'elle contemple en pensée cette toile qui est un morceau de sa vie.
Ca n'est qu'une courte pause dans le tourbillon du quotidien, mais cela mérite de n'être pas médiocre. C'est l'esthétique, l'humour ou la profondeur qui devait guider le moindre de ses actes et de ses paroles, banalité ou superficialité étaient bannies de sa vie et surtout de son couple. Elle avait la chance infinie d'avoir trouvé l'homme qui savait donner vie à la toile sur le mur, et elle refusait d'abandonner l'impressionnisme pour le réalisme. Mieux encore, son but était d'atteindre le surréalisme, et c'est là qu'elle prenait son inspiration.

Dans ces moments de solitudes, blottie au fond de son fauteuil, assise sur la branche d'un chêne dans la forêt, ou encore allongée dans les hautes herbes d'un pré au printemps, elle guettait un bourdonnement. Le bourdonnement que font les ailes d'une fée lorsqu'elle vient se pencher au dessus de nous. Si elle attendait assez longtemps, si son esprit atteignait cet état paisible et léger, elle savait qu'une fée viendrait lui parler. Le lent battement de ses ailes lui effleurerait le visage alors que de sa voix infiniment douce sa fée lui raconterait la beauté du monde et celles des gens, cette beauté qui n'est accessible qu'à ceux qui croient. Peu d'adultes étaient capables de contempler ces choses, et encore moins d'apercevoir une fée. Mais presque tous les enfants le pouvaient. Elle se demandait souvent pourquoi les adultes refusaient de se laisser aller complètement. Quel plaisir pouvait-il y avoir à être enfermé dans les pragmatiques tourments du quotidien, en quoi avoir l'air distingué et socialement accepté par tous pouvait être amusant, comment atteindre le bien être en se pliant à toutes ces règles absurdes crées par l'être humain contre l'être humain ? Et cette cascade de messages négatifs dont il faudrait s'abreuver pour pouvoir se dire cultivé… Comme si l'insecticide déversé sur les champs servait à faire pousser les blés… Comme ils étaient peu nombreux ceux qui savaient laisser le poison tuer les insectes et se nourrir plutôt de l'engrais sous la surface ! Et pourtant l'engrais est tellement plus près des racines… Mais pour le savoir il faudrait savoir également que la véritable culture n'est pas un processus superficiel, qu'elle est solidement ancrée dans les profondeurs et que ce qui circule avec le vent n'est que billevesées sans importance et sans fondement. Heureusement, les fées étaient là pour lui montrer où regarder quand elle doutait. Dieu seul sait ce qu'il serait advenu d'elle autrement ! Probablement se serait-elle transformée en monstre, ou pire, en expert comptable.

Elle en était à ces réflexions, quand soudain le cuir du fauteuil vibra de manière étrange. Elle posa la main sur l'accoudoir, mais elle ne parvint pas à le toucher. Comme si elle avait trop bu et qu'elle voyait double. Elle jeta un coup d'œil à son verre de cognac, mais celui-ci ne lui fournit aucune indication sur l'événement qui se produisait en ce moment. Lorsqu'elle revint à ce qui était entrain de se passer, elle se rendit compte que le tableau sur le mur avait changé. Il représentait maintenant un ciel bleu, avec de petits nuages, des sommets d'arbres… AAAaah ! Ca n'était pas le tableau, c'était le vrai ciel ! Elle s'envolait ! Elle s'envolait ? Elle volait ! Ca voulait dire qu'elle avait réussi, qu'elle avait trouvé son pouvoir ! Mais qu'en était-il de son homme ? Peut-être que si elle pensait très fort à lui… Après tout elle avait le pouvoir désormais…



- IV -


Cela faisait des mois qu'il réfléchissait et essayait d'atteindre cet état d'accomplissement personnel qu'il recherchait. Il avait finit par partir, ne supportant plus de vivre près de cette femme qu'il ne pouvait toucher. Et curieusement, il se sentait maintenant comme apaisé.
Il n'était pas parti en vacances sans elle depuis des lustres. Il aimait se retrouver avec ses amis, à traverser le pays sans se soucier du lendemain. Manger des raclettes, tartiflettes et calzones à en avoir mal au ventre, boire de la bière et du vin jusqu'à l'aube, faire des batailles de boules de neige au milieu de la nuit…

Et la montagne bien sûr…

L'océan de ses yeux est à peine assez grand pour contempler ce paysage qui l'étourdit. Tel un naufragé retrouvant après des années un gargantuesque buffet, il ne savait s'il devait déguster et savourer lentement ces images précieuses, ou au contraire se gaver jusqu'à n'en plus pouvoir de ces lieux qui lui avaient tant manqué. L'émotion et l'excitation amplifiaient encore son souffle rapide, qui jetait dans le ciel de petits nuages de buée. Goûtant pleinement ce moment où l'homme va basculer du dieu contemplant son monde au jouet des forces de la gravité, il cessa brusquement de penser, plia ses genoux, se ramassa sur lui même, et d'une puissante détente se retrouva soudainement propulsé à une vitesse folle sur la pente enneigée, encore vierge de toute trace à cette heure où l'aube pointe et où les skieurs s'éveillent. Le vent hurlait à ses oreilles, et il se baissa un peu plus pour ne pas être ralenti par ce souffle glacial. La sensation était si forte qu'il avait envie de crier, son cœur était sur le point d'exploser alors qu'il continuait à dévaler le flanc de la montagne.

C'était là. Il y était. Comme un orgasme que l'on sent arriver, monter petit à petit jusqu'à l'extase, il sentait le moment arriver. Son corps était traversé d'une curieuse vibration, qui partait de ses pied et remontait doucement jusqu'au bout de ses doigts. Ses yeux s'agrandirent, son souffle s'arrêta, son cœur lui-même sembla un instant s'arrêter de battre, le hurlement du vent l'enveloppa jusqu'à faire disparaître toute autre sensation… Et puis soudain …plus rien. Plus de neige, plus de skis, plus même de montagne… Ah si ! Mais tellement petits sous son corps filant dans les airs comme celui d'un faucon… Il avait réussi !!! Tout à sa joie et à son émotion, il mis du temps à remarquer qu'elle l'avait rejoint. Elle aussi était radieuse, elle savait qu'il réussirait ! Ils avaient enfin atteint cet accord parfait, qui ne pouvait être obtenu qu'en le recherchant de façon individuelle. Ils le comprenaient désormais. Vouloir créer le couple parfait ne devait pas occulter le fait que chaque individu est unique. C'est en soulignant et en soutenant les différences entre les êtres que celles-ci deviennent des forces et que les âmes s'épanouissent. Pas en les atténuant pour le bien du couple. Ainsi, chacun ayant trouvé sa propre voie, ils purent enfin se rejoindre dans la plus belle union qui soit, volant avec les fées, jouant avec les dieux, éclatant leur univers dans une lumière d'absolu.


- fin -



-Postface-

Cette histoire parle de mes rêves, de nos rêves… Mais aussi de mes peurs. Toutes ces peurs que j'ai. Parce que ouvrir sa grande gueule et crier à la face du monde qu'on est plus fort, plus fort que tout le monde et que tout ça, c'est pas mal. C'est grand. Mais le gueuler à la face des gens qu'on aime ça demande un peu plus de courage. Ou de sincérité. La vérité c'est que j'ai peur de ne pas avoir le courage ou la force de continuer toute ma vie à me faire croire que la vie est ce qu'on en fait. De continuer à voir uniquement ce que j'ai envie de voir. De penser que je peux faire des enfants sans commettre une monumentale erreur. Penser que j'ai le droit d'avoir une famille parce que le monde n'est pas merdique. Parce que moi je saurais leur montrer que la laideur n'est qu'une illusion inventée par des vieux cons au cœur blessé. Comment tu fais pour expliquer à un enfant que 6 milliards de gens se trompent ? Et que c'est toi qui a la réponse ? Comment tu fais pour l'expliquer à un adulte ? Comment tu fais pour te l'expliquer à toi-même ?

Mais la réponse est là. Moi qui ai peur, peur de ne pas me souvenir, j'écris à l'homme que j'aime comment le monde se modèle selon notre volonté. J'écris que la réalité passe par nos sens, et que donc ils sont un filtre qui nous permet de nous foutre comme de l'an quarante de ce qu'il y a derrière. Philosophons, d'accord, mais sans oublier jamais pourquoi. Nul n'est tenu de pratiquer la masturbation mentale si ce n'est pour son propre plaisir.

Cette histoire n'est pas finie, peut-être commence-t-elle tout juste, mais elle est déjà une réponse. A quoi ? A qui ? A celui qui aura envie de poser la question. Ou plutôt à ceux qui ne se la sont jamais posé. Et un jour, ça sera la preuve que l'on fait du monde ce qu'on a le courage de vivre. Lorsque les enfants de nos enfants useront leurs pantalons (ou ce qui en tiendra lieu à cette époque !) à descendre de leur chambre au salon en toboggan, je me souviendrai qu'un jour nous avons eu le courage d'ouvrir les yeux un peu plus grand, et la force d'aimer les fermer pour rêver un peu plus loin.







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