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L'enterrement d'Armand


Auteur : HESSE Rémi

Style : Humour







Malgré le temps maussade et les bourrasques de vent froid, ils étaient nombreux dans la cour de la ferme à piétiner le sol boueux, à discuter par petits groupes. On reconnaissait la famille, les proches et leurs amis ; pas d’ami du mort, il n’avait jamais eu d’ami.
Le maire serrait les mains, il avait troqué ses sabots pour des souliers dans lesquels il n’était guère à l’aise, et coiffé son crâne à demi-chauve d’une casquette neuve. A chacun il assénait cette même phrase en tiraillant sa moustache :
-    Cinquante ans tout de même, c’est pas vieux…
Chacun hochait la tête avec gravité en pensant : « c’est pas trop tôt, vieux salaud ! »
Le plus proche neveu du défunt arpentait la cour, faisant un discret inventaire en se frottant les mains. — Pas uniquement à cause du froid— précisa une langue de vipère.
-    Cher oncle, cher oncle, murmurait le jeune homme, c’est bien la première fois que tu me fais plaisir…
Vint le moment de la mise en bière, la majorité des présents convergea vers la chambre. Discrètement une douzaine d’hommes, emmenés par un voisin à la figure rougeaude sous son vieux béret bleu marine, prit la direction du sous-sol. Sous la lumière vacillante d’un rat-de-cave, ils débouchèrent la première bouteille de Sancerre. De l’avis général, il fut jugé excellent, à tel point qu’Albert, le forgeron, s’empressa d’en ouvrir deux autres bouteilles.
-    Y a pas… C’était un vieux con, mais il savait faire le pinard, précisa l’instituteur en tendant son verre, c’est du velours pour la glotte !
-    Mais c’est bien la première fois qu’il nous en offre… dit un petit moustachu en faisant claquer sa langue. Albert, ouvre des bouteilles, on va manquer !

Au dessus de leurs têtes, dans la chambre mortuaire, le vieux prêtre commença son homélie d’une voix grandiloquente
-    Trois fois il tomba, trois fois il se releva…
-    Mon père, mon père, cria une dame patronnesse, mon père… On n’enterre pas Jésus, on enterre le père Armand !
-    Hein… Pardon ? demanda  l’abbé, en portant la main en forme de pavillon à son oreille droite.
Le vieux prélat était sourd comme un pot.
-    Tu t’es gouré de bonhomme, curé ! lança d’une voix forte le maire, qui avait le sens de la formule.
La dame patronnesse lança à l’édile des regards de haine tout en marmonnant des mots sans suite :
-    Blasphème, sacrilège, sale rouge, partageux !
De la cave montaient des bruits de verres choqués, de bouchons qui sautent, et même des rires.
-    On va voir ce qui se passe, déclara l’ordonnateur des pompes funèbres, en entraînant ses collègues.
D’une voix forte et chevrotante,  le vieux curé reprit sa bénédiction :
-    Armand, toi qui étais aimé de tous…
Les gens se regardaient, beaucoup peinaient à garder leur sérieux.
-    Tu parles ! tout le monde le détestait, souffla un grand type.
-    Il nous le rendait bien ! asséna le maire.
-    Chuttt !!
Le curé dont les mains tremblaient sous l’effet de la maladie de Parkinson peinait à ouvrir son missel. Il chercha un moment l’encensoir qu’il avait égaré. Puis, fidèle à ses origines lotoises, il recommanda l’âme du défunt à la bienveillance de Saint Géry, l’ancien évêque de Cahors, un autre pays de vin. Tandis que l’on refermait le cercueil, le maire tira du gousset de son gilet noir son vieil oignon en cuivre patiné. Il trouvait le temps long et aurait volontiers bu une goutte de Sancerre avec les autres.
L’assistance s’était considérablement clairsemée, un à un les participants s’étaient éclipsés pour rejoindre la cave. Un moment de recueillement suivit, tout juste troublé par le bourdonnement des quelques mouches, pas encore tuées par l’hiver… Et par les bruits qui montaient la cave, bouchons qui sautaient, rires et joyeux éclats de voix ; qu’autour du cercueil on feignait de ne pas entendre.  

Le cercueil fut chargé sur le corbillard par deux porteurs chancelants. Le cocher, habit déboutonné et chapeau de travers, gagna son banc. Avec forces imprécations et coups de fouet, il réussit à mettre le vieux percheron pommelé au petit trop. Derrière, le cortège, bien que suivant au pas de gymnastique, fut rapidement distancé. Il fallut envoyer un cycliste pour rattraper le corbillard qui s’était engagé sur un mauvais itinéraire : le conducteur éméché se trompait de cimetière.

Une demi-heure plus tard le corbillard fit son entrée dans le cimetière municipal, précédant une troupe clairsemée constituée de personnes hors d’haleine qui avaient suivi tant bien que mal. Seul manquait à l’appel le vieux curé, qui vu son age, avait refusé, et on le comprend, de suivre ce train d’enfer.
Les porteurs se saisirent du cercueil, ils échangèrent un regard surpris ; l’incrédulité se peignit sur leurs visages. Après un conciliabule, il fut décidé d’ôter le couvercle. Un « oh ! » de surprise sortit de toutes les gorges : vide ! la boîte était vide, on avait perdu le cadavre.

Chaque jour qui  suivit, durant toute une semaine, à chaque carrefour, sur chaque place, le garde champêtre battit le tambour. Un avis de recherche fut inséré dans la presse locale. Malgré ces louables efforts, le corps ne fut jamais retrouvé.
Le notaire constata le même jour, la disparition de la quasi-totalité du stock de vin blanc dans la cave du défunt.
L’enquête minutieuse des gendarmes venus du chef-lieu de canton ne put éclaircir ces deux points. A ce jour le mystère reste entier.







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