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365 jours et toi


Auteur : VIJAYA Evelyne

Style : Drame







J’aurais aimé le tuer. Là. Sans vis-à-vis. D’un coup de regard. L’assassiner. Le voir se pendre, se reprendre, puis se laisser rembobiner tout seul, comme une cassette, avec tous ces mots insignifiants que j’écoutais depuis trois heures, assise sur cette chaise, à cette terrasse de mois d’août abominable, où les gens semblent tous heureux, avec sur leurs jambes et bras nus, l’expression d’une contemporanéité exécrable.

    Mais je suis restée. Tu comprends ça. Rester. Plantée là. Comme un fusil debout, mais non chargé. J’ai écouté tes paroles, ta vie, tes détails, tes plaintes, tes humeurs, tes problèmes au travail, tes envies de vacances. Tu parlais seul. Tu sais, comme chez les psychologues, où l’on est assis et qu’on déblatère nos vices, qu’on vidange nos biles et nos acides délétères. Je suis restée. Oui. Je n’ai pas pris de notes, j’avais tout en tête. J’ai écouté tellement. Tellement de personnes qui viennent se masturber le cerveau devant moi, qui n’ai rien demandé. Je n’ai pas voulu.
    J’en ai bu des verres. Du Coca-cola. Du thé glacé. Du chocolat chaud en hiver. Des sirops aussi, j’aime bien. Tu ne le savais pas? Ah oui c’est vrai tu ne regardais pas ma présence, tu plongeais tête baissée dans tes absences volubiles, je coulais à marrée basse mais tu portais haut ton mât égocentrique de la parole, de ta parole.
    Tu sais que je ne bois pas d’alcool? Je t’ai vu, toi, le blond un brun timide, avec tes Margarita, tes verres de vins blanc. Ou toi, petit rouquin insatiable, avec tes pintes de Leffe, ou d’Affligem, et parfois même, du Jacks Daniels. Et toi, le brun ténébreux, avec tes shots de tequila, tes envies de mélange entre jus et alcool qui monte et démonte. Et toi. Toi. Toi encore.
    Tu sais que je ne fume pas? Que je ne bois pas de café? Mais cela ne t’as pas gêné d’enchaîner cigarettes sur cigarettes, jusqu’à faire envoler cette odeur de la racine à la pointe de mes cheveux noirs. Beaucoup trop noirs pour toi. Et toi. Et toi. Toi encore.

    Quand je rentre je sais tout de toi, je t’ai observé je connais même tes manies, tes gestes, tes sourcils qui se froncent ou pas, le pli de ta peau sur ton front, ton menton qui se penche ou qui se relève indignement. Et toi, lorsque tu repars, et que tu me fais une bise chaleureuse, en me disant de façon désinvolte « On se revoit j’espère? J’ai passé un bon moment vraiment », tu ne sais rien, non, absolument rien de moi.

    
    Le thé est tiède. Un peu triste comme ça. Il faudrait refaire chauffer la bouilloire. Pas vraiment la force. L’envie. Le déclic. Je reste bras croulants devant ma tasse qui n’infuse plus. On est samedi matin. J’engouffre dans ma bouche ma deuxième tartine de miel et file sous la douche. Je laisse tout se défaire. Mes longs cheveux. Mes muscles qui se relâchent. Mes yeux qui s’humidifient. Je laisse tout couler. Je dois manger avec ma meilleure amie ce midi, mais je ne sais pas si j’ai la force d’aller écouter sa vie et les engrais de sa vie, qui prennent terre, qui se fortifient. Je sens trop la pluie pour tout ça. Mais j’irai. Pour toi, Marjolaine.

    Elle est à l’heure dans sa petite robe estivale et ses sandales à la mode. Je constate, avec le temps et une amertume, que les gens qui ont besoin d’être écoutés sont à l’heure. Ou bien ils sont polis lorsqu’ils ont du retard et vous préviennent. « J’arrive dans dix minutes. » ; « Aline je suis fatigué mais j’arrive quand même, attends moi. » J’appréciais au début de mon ignorance crétine ces jolies formules pleines de bon sens et d’attention, aujourd’hui je les regarde avec lourdeur et une haine dont toi, tu n’as pas idée.
    Marjolaine me fait la bise.
« Tu ne sais pas, enfin tu ne devineras pas ce qui m’est arrivé ce week end. Tu sais, je t’avais parlé de Stéphane et de ses mystères, eh bien moi qui stressait comme pas deux, imagine quoi? C’était pour m’offrir ça!
Elle me montre un superbe collier qu’elle porte fièrement à son cou.
_ C’est beau, dis-je, ça se voit que….
_ Mais complètement trop beau! Et t’aurais vu comment il me l’a donné, avec son regard tout mielleux tu sais quand il fait ça; bon je sais c’est bête dit comme ça, mais faut avouer que je m’attendais tellement pas à ça, avec son boulot et tout. Au fait, je t’ai dit pour le magasin? Il va fermer, je suis deg' de chez deg', mais vraiment! Bon heureusement je serai mutée mais tu sais ça sera pas à dix minutes de l’appart, mais plus vingt minutes, ça va être chiant quoi, dans l’organisation, et puis bon aux heures de pointe le métro tu connais. Du coup pour me donner du pep’s je me suis achetée pleins de jeans que je voulais, tu sais les slims, bon j’ai pris un peu de poids mais je trouve que ça me fait des fesses plus galbées, non? Bref moi ça me plait, même si je vais peut-être arrêter avec les glaces j’arrête pas avec cette chaleur c’est dingue et le parfum qui me rend folle c’est toujours, tu sais….
Mais bien sûr que je sais. Je sais tout. Je stoppe là son monologue à moins que vous vouliez la suite? Je bois mon jus d’ananas en regardant le peu de nuages qui se profilent à l’horizon, une pointe de mélancolie dans ce flot de paroles âcres où la beauté se meurt.

    Et il reste toi. Dont je n’ai pas parlé. Parce que les personnes comme toi prennent plus d’espace et de temps, et je ne sais pas si j’en ai encore, tu comprends? Tu es venu dans ma vie avec tout l’espoir que j’attendais; ma crédulité juvénile t’a permis d’entrer dans mon existence comme un compte en banque vide rentre inexorablement dans les caisses de l’Etat. Je n’ai pas fait cas de ta parole intarissable ni de tes messages proustiens. J’ai voulu vivre cette histoire entre nous deux, comme n’importe quelle histoire existerait. Tu m’as dit je t’aime comme un distributeur de billets bien renfloué, c’est à dire à chaque jour que Dieu fait. Ton compte en banque de déclarations devait sans doute être dans le rouge mais tu continuais à débiter toute la beauté grecque que je représentais pour toi, tandis que le temps créditait tes paroles comme la bourse du CAC40 le surveille toutes les heures.
    Nous parlions chaque soir jusqu’à minuit, heure à laquelle ton forfait se terminait. Somme toute, il était bien question de calculs, n’est ce pas?
    J’ai cherché dans tes paroles, au début, à placer les miennes entre deux. Un voyage monosyllabique s’est alors dessiné peu à peu, sans que je m’en aperçoive, me sentant aimer par tout ce flot inconsidéré de compliments que ma petite personne mal dans ma peau se pensait à croire que je le méritais. J’imaginais qu’à un moment donné, tu allais faire une pause, et m’écoutais. Mais non. Je vivais alors dans le flot continu de tes discours et monologues, et dans les espaces discontinus de mes songes. Lorsque nous demeurions ensemble, tes gestes parlaient et je ne m’en plaignais pas. Si je voulais te confier mes soucis, tu écoutais le début et partait dans des théories péremptoires et des conseils que tu croyais les plus avisés. Avec le temps j’appris à m’écouter, lorsque tu ne parlais plus, lorsque personne ne me parlait de leurs vies. Et je m’entendis comprendre exactement là où il fallait me diriger pour arrêter ce massacre.
    Je te fis disparaître de ma vie après de longs mois d’hésitation pénible. Car, évidemment, tu t’accrochais à moi, ton anxiolytique, dont tu ne voulais pas te sevrer.

    En une année, j’avais récolté de quoi écrire toutes les anecdotes, peut-être trois cent soixante-cinq. Mais restait l’année à suivre. Non. Cela ne pouvait pas se passer ainsi indéfiniment. Tout de même. Après toute l’expérience que j’avais vécue et les personnes que j’avais fuies, sentant leur besoin viscéral de parler.

    Bref, il restait Marjolaine que je voyais de temps à autre. Et puis toi maintenant. Qui me lit. Comment? Tu as dis quoi? Attends, je ne suis pas. Quelle rupture? Mais laisse moi comprendre, tu parles trop vite. C’est fini avec ton amie? Mais pourquoi tu me dis ça soudainement? Oh, tu m’écoutes? Et les clefs de ton appart? Eh bien comment je pourrais savoir, c’est à elle que tu dois demander. Ton travail demain? Tu commences tôt? D’accord. Bien je ne t’embête pas plus alors. Euh…. bien, tu es partie.
    Et mon histoire que je viens d’écrire alors, qui s’en soucie? Même pas toi, ni toi, et toi?







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