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La chambre de l'âme


Auteur : BAKKAR Amel

Style : Scènes de vie







Evina n’aimait pas l’hôtel. Cette année, exceptionnellement, elle avait dérogé à la règle. Elle avait décidé, pour ses 20 ans, de changer ses habitudes. Sa destination favorite était les Landes, et elle ne pouvait en démordre.
C’était le plus joli coin de France.

On était mardi soir. Il faisait chaud. Elle s’empressa de déposer ses valises sur le lit, prit une douche et enfila un tee shirt, jean et baskets. Voilà, elle était à l’aise dans cette tenue décontractée.
Pour dîner, les propriétaires de l’hôtel, M et Mme Scorcez, lui conseillèrent le restaurant familial qui se trouvait à 200 mètres.

Ils connaissaient bien la région. Alors, elle leur fit confiance et s’empressa de ce pas vers le restaurant qui lui avait été indiqué. En arrivant, elle fut surprise de voir l’accueil qu’on lui accorda et l’ambiance chaleureuse qui se dégageait de ce resto. Ce soir-là, tous les villageois étaient descendus fêter la première soirée Karaoké.

Les patrons, Monsieur et Madame Bonin étaient encore dynamiques pour leur âge. La femme d’une cinquantaine d’années avait l’air stricte. Quelqu’un me dit qu’elle avait toujours été la maîtresse de maison. Sans doute avait elle hérité du restaurant transmis de génération en génération. Son mari, plus âgé, était quelqu’un de réservé. Leur fille était aussi belle qu’un cristal.

Le restaurant proposait un buffet à volonté avec tous les mets, les spécialités locales. Après une bonne fête, le soleil s’éclipsa. Il était temps de rentrer et glisser sous les draps impatients. En rentrant dans la salle de bains, elle trébucha sur une dalle mal fixée. En la remettant en place, elle trouva dessous un paquet qui avait vraisemblablement été abandonné depuis plusieurs années.

La curiosité l’emporta sur l’indifférence. Elle nettoya la boîte, l’ouvrit et découvrit un cahier ou plus exactement un cahier de route. Un mot y était joint :

- « Bonjour, à toi qui m’as trouvé. Prends soin de moi et fais passer le message. »

De quel message pouvait bien parler la personne qui l’avait écrite ?
Pour en savoir en plus, elle s’installa sur le lit et commença :

- Samedi 12 juin -

Un jour, ma vie a basculé.
Peut-être qu’un jour, je pourrais dire cette phrase à mes enfants.
Je n’aurai jamais imaginé être capable de le faire et pourtant je l’ai fait.
Je viens de tout quitter : famille et mari pour me réfugier dans cette chambre de 10m2 dans les Landes. Cette nuit, j’ai traversé toute la France. Derrière moi, j’ai laissé mon ancienne vie et ce destin qui creusait ma tombe.
Il voulait que je porte le voile. Il me rêvait comme les femmes cachées d’Afghanistan. Moi, je refusais de me soumettre et de me voiler la face.

J’ai profité de l’absence de Noureev pour prendre les clefs de la voiture et m’éclipser. Comme d’habitude, il avait refusé que je me joigne à eux. Chaque année, sa société organise un repas de fin d’année, avec à la clef un superbe cadeau. Le mien, il le récupérait, l’offrait ou l’abandonnait dans la rue.
Il avait peur, peur que je dévoile tout. Il angoissait à l’idée que ses collègues et patron le sachent un jour. Alors, il préférait me laisser seule à la maison.

Progressivement, en dix ans de mariage, il avait réussi à m’isoler. Il avait insisté pour que je démissionne de mon poste d’assistante de direction. Il disait que je gagnais suffisamment pour subvenir à mes besoins. Il disait qu’il pouvait tout payer et faire vivre notre couple officiel.

Personne n’a su qu’il me battait certains soirs. Ivre de rage, amoureux des bières, il venait se glisser sous les draps pour m’écarter les cuisses endormies et inonder mon temple vaginal. Je ne pouvais rien dire.
Main gauche sur ma bouche, il tenait de sa main droite sa chose pour éjaculer un deuxième masque sur mon visage.

J’ai subi tous ces caprices, ces années d’insultes dans un silence glacial. Puis le jour est arrivé où j’ai décidé de ne plus souffrir. Hier soir, j’ai brisé cette solitude pour lui voler de l’argent, récupérer quelques affaires et m’enfuir.

- Dimanche 13 juin -

Je n’ai plus de repères. Entre ces quatre murs de béton, je suis comme un soldat jeté sans parachute. Je suis libre, mais je ne sais pas où je vais. Hier soir, je me suis enfermée dans les toilettes pour me poser et essayer de dormir en sécurité. Le calme me fait peur. J’ai repris mon cahier de route vierge. La noirceur de mes mots le remplit petit à petit. Il sera l’amant de mon intimité, ma béquille spirituelle.

- Mardi 15 juin –

Voilà quatre jours que je suis enfermée dans cette chambre. Son fantôme me hante. J’ai peur qu’il puisse me retrouver un jour. Avec quelques économies en poche, j’ai de quoi me relooker et changer de tête.
Samedi, en arrivant, j’ai vu un panneau près de l’hôtel. Dessus était écrit : « Restaurant Milendo recherche serveuse à temps plein ou extra en week-end. S’adresser au patron, à 200 m sur la gauche ».

- Mercredi 16 juin –

J’ai bien dormi. J’ai pris mon courage à deux mains pour aller au centre ville. J’ai fait le plein d’essence et le vide dans ma vie. Je me suis arrêté chez le coiffeur sur la grande place : le Salon RevovCoiff. La coiffeuse m’a conseillé une coupe à la Demi Moore : court et sexy m’a-t-elle dit.
En sortant, je ne me reconnaissais pas.
Je suis revenue au village. Il est 14 heures. Je vais pouvoir aller me présenter.

- Même jour, 17h30 -

En arrivant, le patron m’a demandé si j’étais de la région.
Je lui ai dit : « Non, Monsieur. Je suis venue pour l’annonce. Vous avez trouvé quelqu’un ? je veux bien essayer. Je suis disponible tout de suite. ». Il a ri, m’a dit que j’étais bavarde et il a traversé la terrasse pour rentrer dans le restaurant. Deux minutes plus tard, il est revenu avec un tablier et un carnet à la main : « vous commencez ce soir. Tâchez d’être à l’heure. On reçoit beaucoup de monde le vendredi. Si vous vous débrouillez bien, je vous garde. À ce soir 18H30. »
Génial ! C’est un essai, je sais. Mais je commence ma nouvelle vie dans une heure. Super.


- Dimanche 14 heures –

Ça fait une semaine que je n’ai pas eue le temps de te donner de mes nouvelles. Je vais mieux. Le patron m’a gardée. Je travaille tous les soirs de la semaine.
J’ai plein de pourboires. Noureev ne sait toujours pas où je suis. Quand je travaille, je l’oublie. J’ai peur de dormir.


- Mercredi 21, 09 heures –

Je suis fatiguée. Il m’est difficile de me confier à toi et tout raconter. Je vais bien. J’ai rencontré quelqu’un. Il s’appelle Antonin. Il est grand, brun avec des yeux verts en amande. Il m’a aidé à transporter toutes les baguettes jusqu’à la camionnette du restaurant. Il est gentil et il surtout beau. Je crois que j’ai le coup de foudre comme dans les films.


- Lundi 27 décembre, 20 heures –

J’ai passé le réveillon seule. J’aurais eu honte de raconter à Antonin que je n’avais pas de famille. Il m’aurait prise en pitié et aurait insisté pour qu’on le passe ensemble. J’ai offert une bouteille de champagne et des bougies à Monsieur et Madame Scorcez. Sachant mon histoire, ils m’ont fait un très bon prix pour la chambre sinon je serais déjà à la rue. Je leur doit bien çà.
Monsieur Milendo m’a offert une jolie robe et des moufles. Antonin n’a pas su quoi acheter alors il m’a offert une soirée dans un bon restaurant du coin et une superbe paire de boucle d’oreilles : des perles de culture. Elles sont magnifiques.

- Mardi 23 décembre, 14 heures –

Ça fait un an que je ne t’ai pas touché. Monsieur Milendo me dit que ça fait deux ans presque que j’habite cette chambre d’hôtel. Il dit que j’ai les moyens de partir, de louer un appartement. Il dit que je devrais tout dire à Antonin.
Je me sens en sécurité ici.
- Mercredi 17 février, 23h30 –

Je lui ai tout raconté.Il m’a demandé en mariage. J’ai dit oui. Monsieur Milendo m’a donné plus de responsabilités. Je gère la formation des serveuses parce qu’on s’est agrandi.

- 13 mars –

Je te néglige parce que je vais de mieux en mieux. Encore un an, que je t’ai mis de côté. Je t’annonce une bonne nouvelle. J’attends un bébé. Ça fait deux mois.

- 15 décembre, 14h30 –

J’ai reçu un colis de Monsieur Milendo. Il est parti seul en vacances en Italie. Il a joint une lettre aussi. Il est écrit :


Chère Eva,

Il y a quelques années, vous avez débarqué dans ma vie alors que je ne m’y n’attendais pas. J’ai appris à vous connaître, à adopter votre joie de vivre.
La clientèle ne peut plus se passer de vous et moi non plus.
Dans trois jours, je suis à la retraite. Pour me libérer, pour vous remercier, vous trouverez dans cette enveloppe les clefs du restaurant. Les murs étaient à moi. Ils sont à vous aujourd’hui. Je sais que vous en prendrez soin comme si c’était le vôtre depuis toujours.
Je vieillis, Eva. Je n’ai pas de famille. Je vous considère comme ma fille. Alors, pour démarrer votre vie Antonin et vous, je vous offre une stabilité financière.
Merci d’être là….

Votre Patron qui vous aime
Jacques Milendo



- 16 décembre –
Je te laisse une photo de nous. Je vais t’emballer dans un paquet. Je te remercie de m’avoir aidé à traverser mes douleurs et panser ma plaie. Je quitte cette chambre. Je te laisse là avec mes souvenirs.

Eva Bonin


Eva est la patronne du restaurant d’hier soir. Après avoir lu son journal, Evina, honteuse de l’avoir mal jugé, reste figé devant sa mémoire. Aujourd’hui, qu’allait elle faire de ses moments d’intimité?
Elle y réfléchit toute la nuit. Elle méritait qu’on honore son histoire, son parcours.

Jusqu’au dernier instant, le lendemain et les jours d’après furent des journées ordinaires. Pas un mot ne sortit de la bouche d’Evina, pas une allusion ne fut faite à propos de ce journal intime. Pas une ombre de cette parcelle de vie oubliée s’évada.

De retour à paris, elle décida de publier ses écrits. Étant donné la profondeur, il ne fut pas difficile de trouver une maison d’édition. Elle accepta le manuscrit avec beaucoup d’émotion. Ils voulaient savoir qui était cette fameuse Eva. Evina leur dit qu’elle n’en avait pas la moindre idée. Elle avait rayé son nom de famille pour que son secret reste éternel.

L’argent récolté par les ventes ont été versé à une œuvre caritative :
SOS femmes battues et à l’Association DAS-femmes blessées.
Voilà, deux organismes qui n’avaient rien demandé et qui profitaient sans savoir pourquoi de l’expérience d’Eva. Un public aseptisé avait pris connaissance d’un parcours qu’on ne devine pas forcément derrière un visage radieux.

En préface du livre, l’éditeur avait choisi cette présentation :

Il y a des vérités qui n’ont pas besoin d’être dévoilé. Seule la reconstruction et l’attitude importent. « Le Kyste d’Eva », nous ouvre les portes du passé caché d’une femme fragile qui a su dire non à la soumission et à la maltraitance.
Par sa construction personnelle et son humilité, elle vous touchera.
Après cette œuvre, vous ne verrez plus votre entourage avec le même regard.







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