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Objets nomades


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie







I

Il y a deux façons de remplir une valise. Ou bien, plusieurs jours avant le départ on la tient ouverte et on y dépose au fur et à mesure les objets indispensables au voyage, éventuellement à l’aide d’une liste. Ou bien, au tout dernier moment, il suffit de prendre ce qui vous tombe sous la main, quitte à oublier l’essentiel.
De toutes façons, difficile d’imaginer un voyage sans bagages, ou alors c’est le dernier.
Les coffres des voitures suffisent amplement la plupart du temps surtout quand ensuite il faut prendre l’avion où tout se pèse, où tout est calibré.
L’avion, lui-même n’est rien d’autre qu’une grande valise compartimentée avec des soutes, des casiers, des lieux de rangement, pour les passagers comme pour les objets. La quantification est ici la règle. L’obèse paie double place. Les colis sont mineurs de 25 kilogrammes.
Chaque chose a une place bien précise .Même les bagages à main sont retirés des mains lorsqu’on s’engouffre dans l’appareil. L’espace y est rare, tout ce qui est rare se partage avec parcimonie, la cabine est comme une matrice.
Le vol est une parenthèse entre un monde et un autre. Pour faire oublier ce vide, pour occuper l’esprit, pour faire passer le temps qui sépare d’un autre monde, le nouveau monde, on organise une distribution d’objets. D’abord les bonbons acidulés, sucer, cela rassure. Puis les serviettes chaudes ou les kleenex, comme à l’accouchement, selon les compagnies, selon les classes, selon les latitudes. Viennent ensuite les journaux, les écouteurs, les boissons, les coussins, les couvertures, les caches vues. On distribue mais on reprendra plus tard.
Les objets, c’est toujours comme ça, ils sont destinés à être confisqués, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre, provisoirement mais le plus souvent définitivement.
Parmi les lieux publics, il n’y a guère que dans le sanctuaire où l’objet n’est pas déplacé, au moins pour une durée supérieure à une durée de vie humaine.
Ailleurs, seul le solitaire peut déposer, entasser, empiler, jeter là, sans qu’une femme de ménage, une femme, un homme, ne décide de ranger donc de déranger. Les mariages ressemblent à des batailles autour des objets : « où est passé ce livre, cette paire de chaussures, le tournevis cruciforme ? ».
Premier principe : on ne touche pas à l’objet personnel d’un autre, à plus forte raison à l’objet auquel on tient fortement, valeureux objectivement ou subjectivement.
Deuxième principe : l’objet d’appropriation collective est soumis à une règle d’utilisation que nul n’est sensé ignorer.

Si on touche à l’objet de l’autre sans son accord, si on ne respecte pas strictement la bonne règle de l’usage collectif, c’est le conflit.
Donc, le mariage (mais aussi la vie en groupe) débouche sur une bataille d’objets. Bien sûr, on peut toujours user de stratagèmes, cacher le bien dans un endroit insolite ou inviolable, mais on perd le fil de sa pensée, ce n’est pas le lieu naturel, et puis on se prive de son usage normal, on risque même de ne le plus trouver.
Pour se protéger de l’intrusion, on enferme, on barreaude, on dispose des alarmes, simples puis plus perfectionnées, c’est une fuite en avant, une guerre nucléaire peut découler, de fil en aiguille, d’une bataille au lance-pierres. A quoi bon rester propriétaire de ce qui vous échappe, de ce qui s’éloigne !
Heureusement il n’y a pas que le vol, l’objet est parfois l’objet d’un cadeau. Les valises dans les soutes des avions en regorgent. Les cadeaux ne font pas d’aller-retour. A l’aller, ceux que l’on va donner, au retour, ceux que l’on a reçus. Même le don absolu de la mère pour son enfant n’est pas totalement désintéressé.

De plus en plus on est obligé de substituer le don matériel au don de soi. Plus question de se donner corps et âme. D’ailleurs, il n’y a guère que le frère siamois qui peut être là tout le temps. Le rite du cadeau permet de se dédouaner vis à vis de l’autre. Le cadeau va être présent plus longtemps que la personne. Ce n’est pas par hasard si l’on appelle çà un présent. Il est démembrement de la personne, il veut prouver le lien affectif et la générosité de l’âme. Il permet parfois de se faire plaisir à soi-même, de se ressentir comme un bienfaiteur…

Difficile pour le travailleur émigré de rentrer au pays quand originaire du sud il s’expatrie vers le nord. C’est souvent plus facile dans le sens contraire. L’Africain part avec un sac, revient usé en bout de course avec sa vieille 404 Peugeot bourrée d’objets propres à la revente là-bas, impropres pour la vie ici. Tout ça pour ça ?
L’Européen de l’hémisphère sud essaie de revenir le plus souvent possible. Il faut aller vérifier si les racines sont toujours bien à leur place. Il faut vérifier que le père, que le repère, sont toujours là, que les témoignages du temps passé, les témoins âgés du temps qui passe, au moins eux, ne bougent pas. Il faudrait vérifier tout le temps…
La quête paisible de l’altérité, de l’exotisme, est à ce prix. Troquer, toujours, ce qu’on a, parfois seulement la vie, pour des aspirations, des désirs, un espoir, le troc où l’enjeu est inégal, où le pari est parfois perdu d’avance...


II

L’avion a fini par atterrir. Me voici de nouveau sur la terre natale. L’émotion des premiers retours s’est estompée. L’étonnement provient maintenant du déphasage, des saisons inversées. Dans le TGV qui me ramène au point de départ, je traverse des longues plaines nues, balayées par le vent, coupées par quelques arbres maigres. Je frémis en imaginant la température extérieure.
La nature attend des jours meilleurs. Les hommes sont repliés dans les villes et les villages et ne regardent même pas les trains passer. Les vaches, si, et encore, quand elles sont tournées du bon côté. Il y a trop de choses à regarder, un autre train nomade passera, de toutes façons, plus tard.
Je vais à la rencontre d’une vieille dame aux cheveux blancs qui vit dans son monde à elle où ce qui bouge est presque imperceptible pour l’étranger. Elle n’a pour ainsi dire jamais rien possédé pour elle-même, pas plus que son défunt mari. Si des objets se sont entassés notamment dans une grande salle qui ressemble à une salle des ventes, ce sont des biens acquis par ses parents, objets vénérés mais inutiles. Seuls restent à sa portée immédiate les objets très usuels.
A quoi bon consommer lorsque ce n’est pas vital ?
La sobriété en tout comme vertu cardinale. L’apparence du dénuement par choix, pour limiter l’encombrement, pour mieux vivre dans la spiritualité .La vraie simplicité des gens pas compliqués.
Si des éléments de modernité sont rentrés dans la maison ce n’est qu’après de longues discussions avec les enfants. La machine à laver en premier et puis tardivement le réfrigérateur, puis le téléphone, puis, il y a peu les WC intérieurs.
La maison et les meubles ont été hérités de ses parents. La pièce où vivait et où est mort son père est restée en terre battue. Le lit n’a pas servi depuis. D’autres objets ont été déposés et restent là. Ce qui rentre, en principe ne sort plus sauf à la demande d’un familier ou d’une personne de passage. «- Cela vous fait plaisir, servez-vous ».
Seule condition de la réussite du communisme : le cas où c’est le possédant qui donne de son plein gré en pensant que le donataire fera un meilleur usage que le donateur de l’objet. Cette maison est ainsi le dernier bastion du communisme.
Elle est toujours surprise et presque embarrassée quand elle reçoit un cadeau. Il va falloir lui trouver une place, sur une étagère dans une armoire, ou sur un buffet, mais l’objet rangé n’existera alors plus que par lui-même. Comment de plus recevoir sans avoir prévu un don en retour. « - Vous prendrez bien cette douzaine d’œufs, ces pommes ? » difficile, difficile quand on voyage.
La solution pour que la consommation soit effective, pour que l’appropriation se fasse, consiste à lui rapporter des choses comestibles, de préférence des confiseries, mais oui, elle est gourmande, c’était son seul péché quand elle allait à confesse.
Et encore, même les chocolats sont parfois oubliés sous les piles de linge…

On rentre toujours par l’arrière de la maison, il faut d’abord pousser le portail métallique après avoir déplacé un nœud de corde, il resterait toujours ouvert s’il n’y avait les poules et s’il n’y avait la route.
La cour de ferme n’est pas entretenue. Dans les remises, sur le côté, des dizaines et des dizaines de stères de bois coupé, presque suffisants pour l’espérance de vie et le besoin des cheminées de la génération suivante, rares souvenirs physiques du grand père. Ne pas avoir faim, ne pas avoir froid, c’était cela la vraie richesse pour lui, on ne vit pas cinq longues années hors du village, à plus forte raison comme prisonnier de guerre en Allemagne, sans avoir appris à aller à l’essentiel.
Dans un coin de la cour deux voitures anciennes qui attendent un bricoleur ou un collectionneur.
Dans l’étable, des mangeoires déchues, des carcasses d’appareils ménagers, des outils oubliés, des vélos qui ne roulent plus, qui rouillent encore.
Qui, à part moi, garde le souvenir des comices agricoles du canton qui, trois décennies plus tôt, avaient vu les dernières vaches résidantes rafler les médailles d’or ?
La porte d’entrée arrière à deux battants superposés, est fermée. La grand-mère doit être partie chez sa sœur dans le haut du bourg. Avec un petit bout de bois, le loquet cède tout de suite. Pour arriver dans la pièce principale, il faut toujours baisser la tête. Avant, à la campagne, le travail était si dur, penché sur un sillon toute la journée, plié sur des tâches ingrates, accroupi sous le pie des vaches, que les gens ne s’étiraient pas, se voûtaient et passaient donc aisément sous de petites portes.
Je frappe, personne ne réponds, la grande salle à manger, à séjourner, à réfléchir, est déserte. Le feu n’est pas allumé dans la grande cheminée centrale. Je m’assois quand même sur le fauteuil en rotin qui se trouve à proximité. Il fait froid malgré mon manteau. La pièce me semble plus vide que d’habitude. Au bout de quelques minutes je réalise enfin que cette maison n’a plus d’âme…
Je passe dans la pièce qui sert à entreposer les objets vénérés .Elle est presque vide, ne restent que les choses innommables, inconsommables et je comprends enfin.
La vieille dame n’habite plus là et si elle n’habite plus là, ce ne peut-être que pour sa dernière demeure !
Les héritiers sont déjà passés et ont embarqué les objets marchandables. Les lois prévoient les modalités de transfert des biens, certains héritiers, tels des aigles sur leur proie, cherchent à retirer le maximum. Tout est organisé socialement pour que les objets circulent.

Il n’y a personne sur la place de l’église, comme d’habitude, à cette saison, à cette heure. Le cimetière n’est pas loin. Je n’ai pas de mal à trouver la tombe de famille en bordure de l’allée centrale. Deux noms, curieusement sans date
(Souci d’économie des héritiers ?) sont fraîchement inscrits sur le granit de la dalle.
Maintenant il pleut, je suis vraiment transi de froid. Je pense à la caisse qu’on a du descendre au fond de la sépulture. Dernier objet d’accompagnement, même pas pour l’éternité, il est putrescible comme toute chose. Elle n’a pas pu ne pas conserver son alliance, rare objet à valeur de symbole. L’alliance à sa famille proche ou lointaine, l’attachement viscéral à sa famille définitive. Elle vivait très peu pour elle, vivait surtout pour se réjouir, loin d’eux, du bonheur des uns, pleurer, tout près d’eux, sur le malheur des autres, « - c’est pas drôle tout ça » répétait- elle souvent sans raison immédiate, avant d’éclater de rire, presque aussitôt, très spontanément, pour peu qu’on prenne le ton de la dérision en compatissant avec elle.

Les personnes immatérielles montent très vite, très haut dans le ciel, comme un ballon qu’on lâche, il n’y a pas de lest…

A la sortie du cimetière, il y a un enclos pour les fleurs fanées en été, pour les chrysanthèmes en automne, pour les choses à jeter le reste du temps. J ’ y dépose ma valise, remplie des objets – cadeaux devenus sans objet. Il n’y a plus rien à donner, plus rien à recevoir, l’échange n’est plus possible.

Je vais reprendre l’avion, sans bagages, les mains légères, le cœur lourd, mais en me retournant -comme d’habitude- combien de temps encore ?







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