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Première fois


Auteur : BOLAND Micheline

Style : Scènes de vie




Rose et Berthe sont amies. Elles se connaissent depuis l'école primaire. Elles ont vécu ensemble les mêmes sortes de tragédies et de bonheurs. Elles ont quatre-vingt-un ans et sont veuves toutes les deux depuis trois ans. On dirait que leurs vies ont suivi des voies parallèles. Lorsqu'elles ont, l'une et l'autre, épuisé leurs larmes, Rose a eu l'idée de reprendre une existence ordinaire. Rose et Berthe sont de nouveau allées de temps à autre au théâtre et chaque dimanche au restaurant, comme elles le faisaient avant.

Leur première sortie au restaurant après leur deuil, fut pour elles un moment extraordinaire. Ce jour-là, elles décidèrent de retourner au "Clos des Roses", un endroit cossu, magique où elles avaient passé tant d'heures heureuses. Berthe riait. Berthe voulait une fête. Alors, elles avaient commandé un apéritif et, d'un commun accord, elles avaient décidé de goûter à ces "escargots du chef" accommodés avec du fromage de chèvre, présentés dans un cœur en pâte feuilletée. Rose et Berthe avaient bien ri de l'audace de leurs commandes. Connaître une nouvelle première fois les emportait au-delà d'un quotidien si gris ! Jamais encore, elles n'avaient mangé d'escargots !

Elles avaient trouvé cela délicieux. Depuis ce fameux dimanche, il ne passait pas une semaine, hors leurs trois semaines de vacances en août, sans qu'elles y goûtent.

Ce dimanche-là, Rose et Berthe passent commande pour les "escargots du chef". Le jeune et nouveau maître d'hôtel leur répond : "Mesdames, je regrette beaucoup, nous n'avons pas d'escargots aujourd'hui."
Une vraie désolation.
- Ce n'est pas possible n'est-ce pas ? Où allons-nous ?
- Mesdames, je vais demander confirmation au chef mais je suis, pour ainsi dire, certain qu'il n'y a pas de petits gris.
- Oh Rose, quelle affreuse chose !
- Oui Berthe, ce restaurant n'est plus ce qu'il était.
- Qu'aurait dit ton Georges ?
- Et ton Alfred donc ?

Cette petite conversation s'entend dans tout le restaurant. Berthe martèle avec la pointe du couteau sur la nappe blanche. Rose gigote sur sa chaise. Elle a les joues en feu.
- Mesdames, c'est bien ce que je craignais, il n'y a plus de petits gris !
- Mais nous voulons les "escargots du chef". Ce n'est pas la mer à boire…
- Mesdames, vous avez un beau choix d'entrées. Cela ne vous dit rien des cuisses de grenouilles ou des scampi ou une belle tranche de foie gras ?
Rose et Berthe s'entêtent. Elles ne se souviennent même plus du temps où, avec Georges et Alfred, ils étaient tous quatre friands de croquettes aux crevettes grises ou de carpaccio de saumon.
- C'est une honte… On ne propose pas sur une carte des choses qu'on ne peut servir.
- Du temps de Monsieur Henri, les choses ne se seraient pas passées ainsi.
- Impensable, impensable !
- Nous devrions partir !
- Allons-nous en, ma chère…

Les clients n'ont d'yeux que pour la petite table ronde près de la fenêtre où sont installées les deux amies.
Rose se dirige vers le vestiaire, suivie par Berthe. Au passage, elle renverse une chaise. Un véritable ouragan. Les voilà déjà qui sortent, qui marchent sur le trottoir.
- Impensable…
- Ils entendront parler de nous…
- On n'a plus aucun respect.

Elles avancent, le chapeau mis de travers, le manteau grand ouvert. On dirait qu'on vient de les agresser. Pour l'une et l'autre, d'anciennes images défilent. Elles ont trente ans, elles se querellent avec le boucher qui avait oublié de préparer l'épaule d'agneau farcie pour leur réveillon. Elles en ont quarante, elles refusent de quitter les fauteuils d'orchestre qu'elles occupaient par erreur. Quand elles sont deux, elles se sentent tellement plus fortes ! Elles ont l'énergie, le souffle, la rapidité de la colère…

Elles avancent vers le boulevard. Elles sont prêtes à manifester contre tout ! Elles n'ont même pas entendu le : "Mesdames, une de vous a oublié son parapluie sur la banquette", ni : "le chef vous offre l'entrée de votre choix". Non elles foncent. Elles courent presque… Elles arrivent sur la place. Essoufflées, elles s'arrêtent. Après quelques secondes, une vague de rires les submerge.
- Et maintenant si on allait au fast-food, Berthe ? Nous n'avons jamais mangé ce type de cuisine dont raffole Maxime, mon petit-fils.
- Bonne idée Rose.

Rose et Berthe poussent la porte du fast-food. Elle restent un bon moment immobiles, elles attendent qu'on vienne les débarrasser de leurs manteaux et chapeaux. Elles restent là pareilles à des statues. Enfin, une jeune demoiselle passe auprès d'elle, une lavette à la main.
- Mademoiselle, notre vestiaire s'il vous plaît.
- Il n'y a pas de vestiaire.
- Comment cela, il n'y a pas de vestiaire ? Désignez-nous notre table alors…

La demoiselle saisit soudain la situation. Elle aime son métier. Elle fait son devoir. Elle vient à la rescousse.
-Hum, il faut commander au comptoir à votre droite, prendre votre plateau, vous installer où vous le souhaitez.
Rose et Berthe s'avancent vers le comptoir. Elles voient affiché : "Menus extra larges"
- On prend un menu extra large, un porto et un verre de pinot gris ?
- Oui, on verra bien.

L'employée au comptoir a tout entendu.
- Désolée, Mesdames, il n'y a ni porto ni vin. Mais nous avons du jus d'orange et de la bière. Vous prendrez le menu extra large avec du bacon et du fromage sans doute ?
Rose et Berthe s'interrogent du regard. Rose hoche la tête.
- Oui c'est ça Mademoiselle. Avec un jus d'orange et une bière n'est-ce pas Berthe ?
- Oui

Rose paie. Rose s'apprête à prendre le plateau. Mais la préposée qui les avait accueillies s'en empare.
- Venez. Je vous installe près de la fenêtre ? C'est là que Mamy s'installe quand elle vient manger des cookies…
- Oui ce sera parfait.
- Je vous apporterai des serviettes.
- Et des couverts et des assiettes s'il vous plaît, mademoiselle ?
- Je vous apporte des couverts en plastique mais nous n'avons pas d'assiette.
- Pas d'assiette ?

Rose et Berthe regardent autour d'elle. Deux ou trois tables sont occupées par des familles. Elles observent et analysent comment chacun se débrouille. Puis elles enlèvent leurs manteaux, les déposent sur une chaise auprès d'elles avant de boire leur jus d'orange. Elles rient jaunes lorsqu'elles sortent leur sandwich du carton et commencent à manger les frites avec les doigts comme les autres clients. La sauce dégouline de partout. Rose ne cesse de s'essuyer les doigts tandis que Berthe mange du bout des lèvres, une serviette entre les doigts. L'une et l'autre abandonnent leur repas après en avoir mangé moins de la moitié…
- C'est trop mou, trop cuit.
- La salade était mal préparée.
- Les frites manquaient de croustillant. Alfred aurait eu horreur de ça.
- Heureusement qu'on aura une bonne bière.

Rose rit. Les deux amies goûtent à cette bière fraîche mais mal servie, sans mousse dans un gobelet en plastique.
- On va prendre un café et un dessert, ma chère…
Les mots n'ont pas échappé aux oreilles de la préposée occupée à ranger.
- Je vous conseille les coins aux pommes. C'est chaud. C'est délicieux. Mamy adore ça. Tenez, il n'y a pas trop de monde. Donnez-moi dix euros et je vais chercher votre commande.

La demoiselle emporte les deux plateaux puis va chercher les desserts.
- Elle ne nous a guère laissé de choix.
- C'est vrai. J'aurais préféré le duo de mousses aux fruits comme au Clos des Roses.
- Cette petite est quand même gentille. Elle ressemble un peu à Marion, ta petite nièce…
- Peut-être un peu.

Le coin feuilleté aux pommes répond à leurs attentes.
- Cela ne vaut pas le feuilleté de chez Jo mais ça se laisse manger…
- Ça nous fait une expérience de plus, n'est-ce pas Rose ?

Rose et Berthe restent silencieuses. Elles savourent leur café et regardent passer les quelques rares promeneurs. Rose s'esclaffe. Bientôt Berthe est gagnée par ce rire. Des images leur reviennent. Elles ont dix ans, elles sont cachées derrière la haie dans le beau jardin des parents de Berthe. On ne les trouvera pas de sitôt. Elles ont trente-cinq ans, Berthe vient d'imiter la voix rocailleuse de son beau-père.
- Oh Rose, j'ai bien ri.
- Moi aussi…

Rose se lève, elle va donner une pièce de deux euros à la préposée si gentille.
- Merci ma petite. Vous êtes charmante. Un conseil. Vous devriez travailler dans une meilleure maison…

Rose et Berthe enfilent leurs manteaux, elles repartent d'un pas tranquille. Elles ont tant ri qu'elles se sont crues un moment immortelles, invincibles, aussi jeunes que leurs petits-enfants…
Le dimanche suivant, elles retournèrent au Clos des Roses, commandèrent deux "escargots du chef". Et tout se passa comme à l'ordinaire…





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