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Journée de printemps en Ile de France


Auteur : BAILLAT Christophe

Style : Vécu







Ce matin-là, je partis très tôt me promener, étant rentré fort tard la veille d’une réunion chez le sous-préfet de Me….

Pour m’y rendre il me faut une bonne heure de route. Sur la carte, l’arrondissement de Me… entre dans Ile-de-France en hésitant, mal assuré d’avoir vraiment sa place dans la région capitale, il demeure sur ses franges. En retard, le représentant de l’Etat finit par arriver. Il presse le pas mais au lieu de s’arrêter pour nous saluer, il nous dépasse pour aller fumer dehors sa cigarette qu’il tient à la main. Fanfaron, amateur de stylo à plume, toujours prêt à suspendre une réunion pour aller le remplir ou s’adonner à son vice, tel est le sous-préfet de Me….Je l’ai salué une première fois vers 19h, puis une deuxième, qui fut la bonne, dix minutes plus tard, puisque nous marchâmes à pied en direction de la gare, avant de reprendre chacun un moyen de transport différent. A 21h, enfin, je fus chez moi. Comme le lecteur en est déjà instruit, le lendemain je partis me promener. Les yeux fermés (on verra qu’un voile sur les yeux peut changer bien des choses), le soleil me chauffait le dessus des paupières qui autrement ne le voit jamais. C’était un soleil printanier bien agréable à mes yeux. Et je cheminais sur une bande étroite de terre entre des allées en herbe, un fossé et une route. J’allais ainsi quand j’entendis les pas d’un cheval. Par réflexe, j’ouvre vite, non mes deux yeux, mais un seul pour continuer à jouir du soleil de l’autre. Il s’émerveille devant une élégante cavalière en culotte d’équitation beige et chemise blanche, au teint frais, que je prévois agréable de caractère s’il s’assortit à son visage, ce dont je ne doute pas à cet instant.

C’est une divine surprise. Avec quels mots la retenir ?…c’est une selle à deux pommeaux ? - Oui, vous n’en aviez jamais vu ? Elle me montre leur emplacement puis la place où les jambes se tiennent lorsqu’on monte en amazone, me faisant une démonstration convaincante en y logeant les siennes, galbées, que je regardais forcément attentivement à cet instant. A la fin de l’exercice, elle repasse une jambe de l’autre côté pour s’installer comme auparavant, à califourchon. Ses brèves paroles furent bien douces à mes oreilles et je crois pouvoir dire qu’elle n’était pas indifférente, mais laissons cela. J’ai autre chose à dire pour lequel, cette fois, je suis préparé. Je reprends ma marche printanière après cette apparition comme dans un songe, moi qui n’avais ouvert les yeux que pour tomber sur elle et ses étriers. Je commence à me sentir bien, les soucis de la veille s’effacent peu à peu. J’ouvre définitivement les yeux, trouvant la lumière belle et regrettant de m’en être privé jusque-là. Droit devant moi se trouve un arbre à la jonction de deux sentiers. Je m’arrête un moment pour décider lequel je vais emprunter. Et mes yeux détaillent cet arbre quelconque auquel je n’eus pas autrement fait attention. Bientôt je vois la sève qui s’épanche de l’écorce, une coulée entière presque translucide, une longue stalactite irrégulière. Sans réfléchir, j’en croque sur dix centimètres. J’attends un goût sucré, je l’espère identique à celui des bonbons à la sève de pin. Le goût est fade, la consistance flasque et non dure comme celle des bonbons des Vosges dans leur boîte en fer bleutée, ornée d’un majestueux sapin. Qu’est-ce qui m’a pris d’avaler ce nectar que l’arbre devant moi distillait ? Voilà mes lèvres collées. Et la colle en effet aurait pu servir pour de robustes armoires sans risque qu’elles se démeublent. Je passe ainsi, lèvres soudées, sous la ramure des arbres, me gardant bien de reprendre quoi que ce soit que la nature me propose. Et la nature au printemps s’offrait à voir dans ses plus beaux atours. Je m’arrête un instant qui s’étire plus que prévu devant une carrière où évoluent dix chevaux montés. Le spectacle est agréable et coloré. Je retrouve avec plaisir ma cavalière sans rien perdre du mouvement d’ensemble. Les montures transmettent leur rythme saccadé aux écuyères, lesquelles atténuent les secousses en se faisant plus légères par une meilleure assise. Cette assise mériterait d’ailleurs à elle seule tout un roman. De cette mer ondulante de cavalières, je ne me lasse pas jusqu’au moment où je pars, muet d’admiration, légèrement émoustillé par ce spectacle inattendu. Plus loin, trois chevaux paissent en liberté dans une pâture immense. Portant un cache œil, le premier, un bel étalon, longe la clôture en broutant. Il semble encore en hibernation. Son membre est si ridiculement petit que je me baisse pour vérifier sous son ventre la connaissance que j’avais instinctivement de lui sans la remettre en cause après cet examen. A côté paîssent les juments, comme deux antilopes à côté d’un lion. Le lion qui était mort tout à l’heure change de direction. Je me demande si, privé de ses yeux, il compense par l’odorat. Son pas hésite. Il s’égare, revient, monte à l’assaut, retombe sur ses pattes lourdement. Le masque sur les yeux le désoriente. Mais quelque chose qui est de l’ordre de la nature ne le trompe pas, même s’il ne sait où il va, il sait où il doit aller. Et il s’y essaie. Le pauvre fulmine, réduit à jouer à colin-maillard avec deux fort jolies demoiselles. Les yeux bandés, il rue, se cabre, les cherche à tâtons. Je le laisse à ses recherches et repars d’un bon pied, évaluant ses chances de parvenir à saillir ses compagnes de pâturage. Devant moi, j’ai maintenant les vaches qui appartiennent au plus grand troupeau de France. Deux cent cinquante bêtes en tout, mais point toutes au même endroit. Le lait de la ferme de Viltain peut provenir de cinq ou six prés différents. Les plus grands traiteurs de Paris ne jurent que par lui, sans connaître comme moi qui marche dessus, l’herbe qui lui donne ce bon goût. Le garçon de ferme qui regarde l’état de la clôture ce matin-là m’explique l’extension de Paris qui s’étale jusqu’à la grande banlieue où nous sommes. Elle grignote, me dit-il, ronge, mite l’espace agricole. Les terres de Viltain, au lieu d’être d’un seul tenant, sont maintenant morcelées en plusieurs prés, eux-mêmes distants les uns des autres de plusieurs kilomètres.

C’est bien dommage mais qu’est-ce que l’on peut faire ?

J’acquiesce mais ne réponds.

De retour à la maison, la promenade au soleil m’ayant donné soif, je mets au frais une bouteille de Bardolino, un vin des bords du Lac de Garde, non au sud de ce délicieux lac, comme l’indique une étiquette malhonnête, mais à l’est, comme chacun le sait s’il a regardé un peu la carte ou villégiaturé en famille autour, venant de Vérone ou de Venise. Ce vin, que maintenant chacun situe, je me régalais d’avance de le boire. Le sortant de là où je l’avais d’abord introduit pour le rafraîchir, tandis que mes papilles desséchées n’en pouvaient plus d’attendre, ses promesses me mettent maintenant à l’agonie. Il n’y avait plus que le bouchon à faire sauter. La bouteille solidement maintenue entre mes jambes serrées et, pour ne pas risquer de perdre le précieux liquide, une main la tenant toujours par le col tandis que l’autre travaillait sans relâche à en faire sortir le bouchon, je le tire enfin de-là après un combat singulier. Je place la bouteille sur une table juste sous mes yeux qui la maintiennent sous bonne garde comme si elle risquait de s’enfuir à tout moment. Je le passe en carafe car il est jeune encore. A travers le décanteur transparent, j’observe le vin qui se diffuse sur les parois et redescend en remplissant le fond d’abord, puis, jusqu’à ras bord la carafe à laquelle je tiens beaucoup. Ses arômes seront ainsi décuplés. Je verse le contenu dans un joli verre à pied de ma grand-mère que je sors du buffet qui me vient aussi d’elle. C’est en pensant à mon ancêtre que je porte le verre à mes lèvres quand je reçois tout son contenu liquide sur ma chemise de lin. J’ai le ventre inondé. Et je comprends pourquoi je suis mouillé en bas alors que, en haut, mon gosier est resté désespérément sec. Mes lèvres sont toujours scellées, la sève m’a cloué le bec, plus hermétiquement encore que tout à l’heure. C’est à ce moment précis, je le jure au lecteur dont je dois garder la confiance et auquel donc jamais je ne saurais mentir, que j’entendis, du dehors, un long hennissement, tandis qu’à l’intérieur, je rongeais mon frein.







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