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Le verger ancestral


Auteur : BOUMAZA Abdelwahab

Style : Scènes de vie







« Ecoute, un million de figues de Barbarie à raison de 6 DA l’unité, cela fait 6 millions de dinars! Tu as, mine de rien, de quoi nous faire sortir de la fange, de quoi acheter un 4X4, une Pajero, une Santa-Fe ! Une idée géniale, non ? dit Mohamed à son ami Tahar.
-    Oui, c’est vrai, mais où trouver toute cette quantité, à supposer que nous puissions la récolter…
-    Mais dans notre mechta, Tahar ! Nous irons demain, si tu veux bien.
-    Pas facile de cueillir un million de figues de Barbarie…
-    Tu m’accompagnes, c’est tout ce que tu as à faire, le reste, je m’en charge.
-    Au fond, je n’ai rien à perdre. Au contraire... »
Le lendemain, vers dix heures, Tahar vient prendre Mohamed dans sa vieille R16 et ils prennent la direction de la mechta, située sur les contreforts menant aux Hauts-Plateaux, à une trentaine de kilomètres de la ville. Mohamed en veut à son ami d’être en retard, d’autant qu’ils se sont entendus de partir très tôt. Tahar lui a répondu qu’il avait eu du mal à se réveiller, ayant veillé tard en regardant un film. Après une vingtaine de kilomètres, ils quittent la route nationale et empruntent un chemin communal. La voiture pétarade un peu plus en atteignant une crête. Puis Tahar bifurque à droite, met le moteur au point mort, et laisse la voiture glisser sur une pente abrupte en jouant des freins.
On gare le véhicule à l’ombre d’un olivier. Portant un sac de jute en guise de couvre-chef avec visière, le grand-père de Mohamed,  Belgacem, 82 ans, vient à leur rencontre. Après les salutations d’usage, il reproche à son petit-fils le fait de ne pas leur rendre visite souvent, à lui et à sa grand-mère, puis se montre tout content de recevoir son ami Tahar. Il incite Mohamed à lui offrir des figues et des figues de Barbarie.
Les deux jeunes hommes s’installent au milieu du verger, à l’ombre d’un olivier, puis, un instant, Mohamed revient à la maison. Peu de temps après, il amène de la galette et une assiette débordant de frites toutes chaudes. Après avoir mangé, ils font le tour du propriétaire.  A Mechta Lahmam, en ce début d’après-midi de la fin d’août, tout est mort. La méridienne terrasse tout être vivant, assommé par le soleil, la chaleur et un silence épais, à tailler au couteau, sur le point de bruire. A Mechta Lahmam, certes, il y a des tourterelles, mais aussi des corbeaux. Dans ce relief tourmenté, la mechta semble se blottir dans un lopin de terre encaissé, entouré de ravins, comme au milieu d’un îlot.
Sur une pente assez escarpée, juste à quelques mètres du seuil de deux maisonnettes, commencent à s’égrener, côté est, des figuiers, des oliviers, des grenadiers, des poiriers, et même des arbres spontanés, des prunelliers, des oléastres, des azeroliers… Des mûriers sauvages emmêlent leurs sarments épineux dans les frondaisons échevelées des oléastres, offrant tous leurs fruits à qui veut bien les prendre. Tel est le verger, qui est ceint de nopals costauds aux raquettes chargées de fruits jaunes. Oh, voici un nid de chardonneret joliment tissé, mais vide, parmi les branchettes d’un poirier ! Non loin du verger, des trous fraîchement creusés ça et là témoignent du passage, non pas de sangliers comme l’a cru Tahar, mais de porcs-épics, selon Mohamed. Derrière les maisonnettes, d’autres figuiers de Barbarie ceinturent une aire à battre remplie de ballots de paille. D’imposants térébinthes courent au bord des ravins, faisant onduler leurs racines au-dessus du sol rocailleux et les y replongeant par moments tels des serpents géants sur le point de sortir brusquement de sous terre, dirait-on. « On a l’habitude de manger leurs fruits, qui sont cependant aigrelets », dit Mohamed, joignant l’acte à la parole. L’imitant, Tahar arrache une grappe de ces baies roses et rouges, et en mange un, puis crache, disant : « C’est tout gluant comme de la colle forte. »
De retour au verger, ils se mettent à cueillir des figues. Il y en a de toutes les couleurs et de toutes les formes, mais toutes exquises. « Les figuiers cachent bien leurs fruits. Vous en cherchez dans les hautes branches, mais une figue mûre est tout près de votre nez, bien dissimulée, bien enveloppée dans des feuilles larges », dit Mohamed. Ils en remplissent tout un seau en plastique. Après cela, munis chacun de mech’âba, un long manche de laurier-rose se terminant par trois bouts de branchettes, comme une sorte de grappin, ils s’attaquent aux figues de Barbarie, qui, elles aussi, se défendent bien contre leur cueillette avec leurs épines pernicieuses. « Il faut être du côté du vent, sinon on sera bombardé d’épines », dit Mohamed en connaisseur. Deux heures après, ils en sont à trois cents figues de Barbarie, mais comme ils sont fatigués ! Il faut encore leur enlever les épines au moyen d’une touffe d’herbes, et, avec ce soleil de plomb et cette chaleur étouffante, ce n’est pas donné !
Des corbeaux planent au-dessus des ravins, en croassant de temps à autre.
« Vous n’allez pas manger tout ça !? » s’écrie en rigolant Belgacem, qui vient de les rejoindre.
Comme Mohamed ne répond pas, il ajoute :
« Ca pourrit vite. Tu en prends juste de quoi manger pour deux jours, et tu reviendras quand tu voudras. Tu ne vas pas les vendre, Mohamed ?
-Non, grand-père », réplique son petit-fils, en levant la tête.
Belgacem n’a pas fait la sieste, mais n’a pas bougé de sa couche, pensant à faire boire les quatre-vingts moutons de son fils Ali, oncle de Mohamed, qui, les ayant achetés récemment, compte bien les engraisser pour les vendre à l’approche de l’Aïd El Adha. Bien que les bêtes aient été vaccinées, les deux hommes ont peur de la fièvre aphteuse qui fait bien des ravages du côté des bovins à travers tout le pays. Belgacem fait sortir le troupeau de l’enclos attenant au verger. Les chèvres et les moutons se dirigent vers la fontaine à l’entrée de la mechta. Une chèvre se met sur ses pattes postérieures, et, s’appuyant à des branchages d’un olivier, en happe une bonne bouchée de feuilles; une autre, entre-temps, se met debout, les pattes antérieures sur l’échine de la première; et une autre encore en s’aidant de celle de la deuxième. Bien vite, la première retombe, les deux autres suivront.
A peine Belgacem les a quittés:
« C’est quoi cette histoire de vente? demande Tahar, l’air agité.
-    Grand-père me dit toujours qu’on ne vend pas les fruits du verger ancestral, sous peine de malheurs. Aussi m’a-t-il toujours empêché de le faire. Selon lui, parce que ces arbres ont été plantés par nos ancêtres, leurs fruits leur appartiennent, sont toujours à eux, on doit les donner en aumône à autrui, c’est pour toute la famille, pour ceux qui en ont envie, qui en demandent. Leurs arbres continuent à produire pour eux, pour leur salut, pour leur âme…
-    Peut-être a-t-il raison, Mohamed…
-    C’est une histoire de vieux crédules.
-    Fais attention, Mohamed…
-    Tu veux de l’argent ou pas ?
-    Oui, certainement, mais...»
Ils conviennent de s’arrêter à ce nombre de figues de Barbarie, et de revenir demain. Il est seize heures, le temps d’arriver en ville et de les écouler. De fait, ils les ont vite vendues. Ils se départagent le seau de figues avant de revenir chez eux.
Le lendemain, ils partent de bonne heure. Ils voient Belgacem debout à l’entrée de la mechta, comme s’il les attendait; il leur apprend qu’une chèvre est morte.
« C’est la fièvre aphteuse, dit Mohamed.
-    Elle avait été vaccinée, et, en plus, elle n’en avait pas les symptômes », réplique Belgacem d’un ton triste et non moins dubitatif.
Cette fois, la récolte a été plus importante, les cueilleurs en sont arrivés à cinq cents unités. La galette ramenée de chez la grand-mère, les deux jeunes hommes déjeunent avec chacun une bonne dizaine de figues de Barbarie succulentes.
Sur ces entrefaites, arrive Belgacem, le pas alerte.
« Comment, vous avez déjà mangé la quantité d’hier pour en cueillir encore !
-    Une bonne partie, nous l’avons donnée à nos voisins, grand-père.
-    Ecoute, Mohamed, je t’ai toujours incité à en faire un commerce. Tu plantes un verger de cactus, d’ailleurs, ce machin-là, ça pousse partout, il aime la terre rocailleuse, et ce n’est pas ce qui manque dans les nôtres, et, n’ayant pas besoin d’effort pour l’entretien, ça ne met pas longtemps pour donner ses fruits, et là, ton bien, tu peux le commercialiser ou le donner ou le laisser pourrir ou le jeter !
-    C’est une bonne idée, je vais y réfléchir, grand-père.
-    Depuis le temps que tu y réfléchis…»
Mohamed et son ami mettent leur marchandise dans la malle du tacot et retournent à la ville. Ils doivent baisser le prix de l’unité à 5 dinars, s’alignant ainsi sur d’autres vendeurs. Deux cents figues de Barbarie seulement ont été écoulées. « Le reste, on tentera de le vendre demain », dit Mohamed à son ami, qui, tous deux harassés de fatigue, se tiennent à peine debout. Ils regagnent leur domicile, en se partageant une centaine de figues de Barbarie pour leurs familles. Les deux cents autres restantes ont été laissées dans la malle.
Au dîner, Mohamed n’a pas pu s’empêcher de croquer dix figues de Barbarie. Son père, Tayeb, ainsi que sa mère, Louisa, et ses deux sœurs, Khadidja et Taos, engloutissent le reste, en des parts inégales, allant bien entendu de la plus grande à la plus petite.
 « Mohamed, tu aurais dû en ramener beaucoup », marmonne Tayeb. Ne disant pas un mot, son fils se lève et sort.
          Au beau milieu de la nuit, soudain, l’on frappe violemment à la porte d’entrée.
« Mais qui peut bien venir à cette heure-ci », grommelle Tayeb en allant ouvrir.
Les traits tirés, Belgacem entre en criant :
« Une de mes vaches est morte, Tayeb ! Mohamed ! Où est Mohamed ?...
- Père, viens au salon, ne reste pas dans le couloir.
- Je cherche Mohamed !… »
A ce moment, des gémissements provenant d’une chambre à côté, se font entendre. Les deux hommes y accourent et trouvent Mohamed, allongé sur une peau de mouton, tout trempé de sueur et tremblant comme feuille au vent.







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