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La véritable aventure


Auteur : EXIT Ulrich

Style : Réflexion





Il lâcha sa règle et se plia dans un geste rapide à cette rigolote coutume occidentale. La grande aventure humaine. C’était ça ou un zéro. C’était aussi une riche idée du prof d’histoire, le coup du dossier de Presse (presse-citron, ouais) réalisé par des groupes de trois à cinq élèves. Joachim et moi, on s’était retrouvés seuls, tous nos copains (je les retiens sur ce plan-là, les copains) nous avaient largués pour aller fayoter chez les têtes de la classe avec des arguments invincibles comme Tu fais le brouillon et ensuite machin et moi on recopie tout au propre. Alors, bon gré mal gré, on s’était récupérés l’un l’autre, Joachim et moi. Joachim et moi, par la force des choses. Le jour de la formation des groupes, il m’a regardé et il m’a dit : bon, on se met ensemble ? Et je lui ai demandé s’il préférait une bulle coefficient quatre. Voilà voilà. Le hasard et toutes ces foutaises. Seulement j’avais aucune idée à développer dans un dossier de presse, à part peut-être « Vous Me Faites Franchement Chier Avec Vos Conneries », mais c’était un peu court. Ça aurait tout juste suffi pour servir de titre, ah-ah-ah. Je dois dire que je m’en foutais même carrément, j’y voyais qu’un prétexte supplémentaire à embêtements, en plus du programme d’histoire à réviser et des autres matières. Et alors Jojo l’aventurier est arrivé avec son idée géniale. Elle était quand même plus originale que certains sujets, ceux-là ils font le Développement Du Japon et les trois là-bas Les Guerres De Religion Au Moyen Orient.


De quoi se marrer. Nous, par contre, on avait ciblé nos cervelles sur la grande aventure humaine. Et ça englobait tous les autres plans. C’était même le nôtre le plus ambitieux. Et il allait être mis au point par un groupe ridiculement réduit à deux membres, dont le premier se foutait royalement de tout ce cirque, et dont le second et ultime avait dès le départ des problèmes pour trouver un titre valable à son grand bazar de projet. Bordel. Un zéro ferait certainement plus mal, mais en attendant ça serait nettement moins fatigant. Et ça compterait pour le deuxième trimestre. Dire qu’il fallait encore se farcir presque une heure de bus après des journées pareilles, comme après toutes les autres. En n’ayant pas toujours la chance de dénicher des places assises. Et puis le temps passait. Plusieurs semaines. Naturellement, je ne foutais rien. Mais rien. Vraiment rien. Le Dossier le plus classe de toute la classe, celui qui risquait bien d’être le plus gros à l’arrivée du fait de son envergure de départ, allait être accouché par un seul élève, mon ami Joachim. Et je le laissais dans sa mélasse. Du reste, on s’était bien mis d’accord. Ça le gênait pas trop de travailler seul, il fallait juste que je sois là et que je m’active au fur et à mesure pour rendre le tout présentable. L’avantage qu’il en tirait était un contrôle total des choses. Il pouvait absolument tout faire à sa façon, personne ne viendrait lui casser les oreilles avec des Moi je pense qu’on devrait et Compagnie.

Tout le sujet lui appartenait. D’ailleurs c’était l’argument que j’avais trouvé pour qu’il me laisse devenir son nègre, son buvard. Merci bas. Le compromis était formidable. Joachim avait là une occasion unique de pouvoir exprimer toutes les idées qu’il voulait, suivant l’ordre qu’il voulait et de la manière qu’il voulait. Il était déjà impressionné à l’avance par le travail qu’il allait abattre, il s’en roulait les yeux jusqu’aux oreilles, enfin disons que son air était quelque chose d’assez difficile à décrire dans les moments précieux où il prenait conscience de sa puissance. Et moi j’en rajoutais des tonnes, je lui léchais les bottes, je m’effaçais au maximum. Au fond ce type n’était qu’un âne et j’avais un pétrolier entier rempli de carottes gratuites. Que demander de plus, sinon une bonne note ?
– Tu verras, bordel, t’auras la meilleure note de toute la classe, je lui disais, une belle promesse, dorée et bien vivante. Pour bientôt. Et tout à fait à lui ; tu auras la meilleure note de toute la classe, tu. Alors qu’on était censés être deux à bosser sur ce fichu dossier. On avait changé le titre. Ce n’était plus la grande aventure humaine, c’était devenu : LA VÉRITABLE AVENTURE. Ce qui laissait entendre qu’il y en avait une fausse quelque part, mais nous on serait les bons, les vrais, les authentiques, aussi authentiques que les westerns du grand Sergio, ceux avec ni bons ni méchants, mais des pourris du début à la fin. Que des pourris. Et le spectateur qui préfère Mister Clint aux autres. Alors mon Clint à moi serait Joachim.

On avait demandé au prof de passer les derniers, vu l’ampleur de notre sujet, il fallait laisser une chance aux autres avant de tous les balayer comme de la poussière de craie. La présentation des dossiers s’étalait sur environ deux semaines, à raison de trois groupes par séance. Mais Joachim avait pris du retard et m’avait expliqué qu’il était absolument in-dis-pen-sable que je lise son truc, son fameux truc du début à la fin avant de me mettre à recopier, et qu’il fallait donc que j’attende qu’il ait fini et bien fini. J’étais contre cette façon de procéder. Je voulais travailler un peu chaque soir afin d’être dans les temps et pas trente-cinq heures d’affilée pour ensuite mourir d’épuisement, à moins que je n’en devienne complètement dingue. J’avais beau lui expliquer tout ça, la fragilité de mon cœur et de mes nerfs avant l’épreuve, il n’y avait rien à faire, il tenait trop à son idée, il exigeait que tout se passe comme il l’avait décidé, de A à Z et pas autrement, j’avais tort de toute manière. Je n’insistai pas mais le temps filait, les jours tous identiques s’envolaient, les cours d’histoire se succédaient et moi, honnêtement, j’étais de plus en plus inquiet. J’évitais de croiser le regard du prof, j’avais la drôle impression de vouloir le narguer jusqu’à la dernière minute avec de grandes promesses (alors que c’était Jojo qui l’avait baratiné pour nous faire passer les derniers) et je me voyais déjà monter sur l’estrade les mains vides lorsque mon tour viendrait (et fallait voir le calibre des dossiers des autres). Mais tout a une fin. Et c’est arrivé le soir où il m’apportait le dossier fini, fini, TERMINÉ. Le chef-d’œuvre de Joachim était désormais prêt à se dévoiler au monde et surtout à moi, son deuxième père. Et donc il engloutissait le chemin séparant nos maisons respectives. Il était sur sa mob et il empruntait la petite route qui longeait le canal. Il pleuvait. Il faisait nuit et il pleuvait. Il m’avait appelé avant de partir de chez lui, avant d’exposer son cerveau bouillonnant aux intempéries. « J’ai fini ! il a hurlé au téléphone. Gérard, j’ai fini ! Ça va faire un malheur ! J’te l’apporte tout d’suite !! Ça va faire un putain de malheur, j’te jure qu’y vont pas en rev’nir !! Eeeeh, reste où t’es, Gérard, j’arriiiiive !!! » et il a raccroché. Je me suis dit que cette fois ça y était, que j’allais enfin connaître les joies que procurent les crampes dans les doigts. Sous les ongles. Dans les poignets. Dans les bras, dans les poils des bras, dans les coudes, dans les épaules, dans la nuque et dans les paupières. Toutes ces douleurs qui m’attendaient, y avait de quoi frémir, trembler, plus mes yeux qui finiraient par être incapables, je dis bien incapables de passer d’une ligne à l’autre du premier coup, ou incapables encore de déchiffrer son écriture de merde, y avait pas d’autre mot, tout ça tout ça tout ça, tout ça pour la gloire. Et pour un nombre à deux chiffres, du moins c’est ce que j’espérais. Deux chiffres. Et du café fort, s’il vous plaît, en attendant. Et mon illustre créateur traînait. Un quart d’heure lui suffisait en général pour venir jusque chez moi avec sa pétoire pas réglementaire et en ce moment justement, elle roulait bien. J’y connaissais rien à ces machines mais lui m’avait dit l’autre samedi qu’elle était au poil, écoute-moi ce moteur, bon dieu écoute-moi ça, beeeeeeeeeeeuuuppp (et toute la fumée qui va avec), magnifique, non ?

Ouais. Magnifique la façon dont il se faisait désirer. Ça faisait une heure que je l’attendais, une heure que je courais jusqu’à la fenêtre de la cuisine au moindre bruit de moteur s’approchant de la maison et toujours rien, rien sauf la nuit, rien d’autre que cette pluie qui tombait plus fort et ce vent sinistre qui s’était levé. Mais bon dieu de bon dieu de merde, qu’est-ce qu’il foutait ? À quelle heure on allait commencer ? Quand je pense aux autres, tiens, ceux qui sont passés en premier y a deux semaines, comme ils doivent être peinards, ha les vaches, qu’est-ce qu’ils doivent être peinards, ces enfoirés, tu parles, ça fait deux semaines qu’ils y pensent même plus, tu parles qu’ils s’en foutent maintenant, tu parles, et l’autre qui n’est toujours pas là ??? C’est simple, dès qu’il arrive, je le tue.

Deux heures plus tard, alors que je regardais la télé avec le reste de la famille comme si j’avais rien de mieux à faire (attendre l’autre dans ma chambre aurait été trop dur, il me suffisait de jeter un œil sur mon bureau, mon paquet de feuilles blanches, mes stylos et ma lampe de travail, le tout en stand-by total avant le grand combat contre la montre, pour avoir des sueurs froides), le téléphone s’est mis à sonner et j’ai sauté jusqu’au plafond. C’est mon père qui a décroché, il ne disait rien, sauf allô au début, depuis il écoutait, on ne l’entendait pas derrière la porte vitrée d’ailleurs entrouverte à ce moment-là. Ça devait être pour lui, c’est ce que je croyais en tout cas. J’avais confondu le bruit de la sonnerie du téléphone avec celle de la porte d’entrée. C’est précisément ça qui m’a fait sursauter. Je pensais que c’était Joachim qui venait d’arriver. Et au téléphone, justement, c’était la mère de Joachim. Elle appelait pour nous prévenir que son fils, son fils, mon ami Joachim, mon ami, avait eu un accident de mobylette, mon père en a pas dit beaucoup. Joachim avait percuté une camionnette en plein virage, la camionnette venait en sens inverse, naturellement. C’est toujours comme ça que ça se passe. Et mon meilleur ami avait été tué sur le coup. Le choc l’avait projeté dans le canal. Les gendarmes ou les pompiers venaient de le retrouver, il ne restait plus grand-chose, tout ce qui manquait s’était perdu au fond de ce maudit cours d’eau transformé en bête sauvage par cette pluie et ce vent. Et fallait que ce soit cette nuit-là. Le dernier truc que j’ai entendu, c’était : le choc lui a fait perdre ses chaussures. Je n’y ai pas cru. J’ai regardé l’intérieur de la maison, j’ai regardé les gens qui s’y trouvaient, à cet instant figés comme des statues, ma famille, et je n’y ai pas cru. Je n’y ai jamais cru. Même si à un moment j’ai dû penser ou dire tout haut cette ânerie monumentale : « Alors le dossier a disparu aussi, puisqu’il me l’apportait. » C’est grâce à cette phrase idiote que j’ai compris. Et je me suis enfui vers ma chambre pour essayer de savoir si je devais pleurer ou tenter de me réveiller, tenter de sortir de ce cauchemar, espérer que ce n’était qu’un cauchemar, tandis que la télé, dans sa grossière impolitesse, était maintenant la seule à parler parler parler alors que tout le monde se taisait. Et avec tout ce café que j’avais bu, j’ai pas dormi de la nuit, pas une seule minute, malgré maman et ses somnifères, prends ça, sois dont raisonnable, mais m’man, mon meilleur copain vient de mourir et j’étais même pas avec lui, il vient de mourir alors tu sais je... m’man, m’man il est mort ! C’est pas vrai, c’est des conneries ! C’est des histoires !! Tout ça c’est des histoires pour pas AVOIR À RENDRE cette saloperie de dossier !!!... c’est des conneries, merde maman..., maman, s’te plaît éteins pas la lumière. S’il te plaît. Elle est sortie. Elle a laissé allumé. J’ai envoyé valdinguer contre les murs tout ce qu’il y avait sur mon bureau. J’ai entendu un bruit d’ampoule qui éclate. J’ai ouvert grand la fenêtre et j’ai vomi sur le rebord. L’air était froid et humide. J’ai vomi sur la nuit, sur la pluie et sur le vent. J’ai vomi parce que c’était de ma faute. Et pendant que la nuit me tenait par la nuque, la pluie et le vent me donnaient des gifles gelées, des gifles gelées qui disaient C’est Ta Faute. C’est Ta Faute. Ensuite j’ai relevé la tête pour respirer un peu et j’ai regardé cette sale gueule qu’ont les lampadaires sous la pluie, la nuit. Le lendemain, le journal en parlait page neuf, faits divers. J’ai découpé l’article, le minuscule article du petit canard régional. Un petit rectangle de papier tout fin qui tenait dans la main. Et je me demandais où j’allais le ranger, s’il fallait le planquer au fond de mon portefeuille ou le coller sur la première page d’un cahier. Je le tournais et le retournais, j’osais pas le plier ou le mettre sur mon cœur, c’était comme le billet numéroté que vous prenez en arrivant dans la salle d’attente des Assedic. Prenez Un Numéro Et Attendez. Attendez quoi ? Y avait plus rien à attendre et j’étais perdu, c’était le premier du genre. Un quart d’heure après, je savais : j’allais l’inclure au dossier sur la VÉRITABLE AVENTURE. J’allais tout recommencer. Ça ferait un malheur, exactement comme il l’avait annoncé. Un malheur. L’enterrement était insupportable, le cauchemar des cauchemars. On n’y croit pas une seconde et pourtant on met ses beaux vêtements et on enfile les chouettes chaussures (moi qui ne portais que des baskets, tout le temps) et cette cravate noire qui m’étouffait (une idée de ma mère). Y avait toute la classe, évidemment, plus les parents, les profs, le lycée quoi, plus toute la ville. La mort brutale d’un adolescent, ça attirait beaucoup de monde, bien sûr. Ce jour-là on a dû battre un record, la moitié des gens présents avait été obligée de rester dehors pendant la messe, il n’y avait plus de place dans l’église. Et ils venaient tous l’enfouir, alors qu’aucun n’aurait eu l’idée de le sortir de là, ni même celle d’essayer. Je n’ai gardé qu’une seule odeur de cette journée et c’était celle de l’amidon de mon costume. Et le pire, voyez-vous, c’est qu’il faisait un temps splendide, le ciel était bleu et lumineux, l’air était tiède, y avait pas un poil de vent, tout ça avait quelque chose d’écœurant. La terre ne voulait pas pleurer la mort de mon meilleur ami, je trouvais ça injuste, immonde même, cette salope de Nature s’en foutait royalement et ça me faisait mal, j’ai pas arrêté de détester le soleil et tout ce qui allait avec, pauvre petit con que j’étais. J’avais pas ouvert la bouche de tout l’après-midi. Un Joachim microscopique agonisait dans ma gorge. Ou alors c’était cette cravate. Cette putain de cravate noire. Une semaine plus tard, je me retrouvais de nouveau en classe, les choses étaient exactement comme avant. Sauf cette chaise vide à côté de moi. Personne n’avait osé venir la combler. Y avait rien à dire. Rien à faire. La vie était pleine à ras bords de ce genre de saloperies. Les autres étaient distants, ils avaient choisi entre essayer de me réconforter et me foutre la paix, attendre que ça se tasse, à leur place j’aurais été pareil, chacun ses petits soucis. Ils fuyaient mon regard, je les mettais mal à l’aise et ça me faisait même pas rire. J’étais le meilleur copain du mort. Qu’est-ce qu’on peut dire au meilleur copain du mort ? Condoléances ? Démerde-toi la vie continue. Du moins celle des autres. Oui, mais il manquait quelque chose. Et j’ai mis du temps à savoir ce que c’était. Ça pouvait ressembler à un détail pour tout le monde, ça pouvait même être déjà complètement oublié depuis longtemps, mais c’était essentiel pour moi, moi qui avais compris. Et puis c’était à cause de ça que Joachim était mort : Son Dossier. Et personne, je dis bien personne, ne savait ce qu’il y avait dedans, ce qui voulait dire qu’il était mort pour rien. Mort Pour Rien. Pire qu’à la guerre. Ouais. À la guerre, les types sont morts, disons qu’ils sont allés se faire trouer la peau pour éviter la taule ou la corde. Au moins ils avaient le choix. Joachim, lui, non. Il avait rien demandé à personne. Il voulait simplement m’apporter le dossier. Et il est mort pour des prunes, puisque le canal avait tout noyé. Fallait absolument remédier à ça. Alors un matin, j’ai interrompu le cours d’histoire et j’ai rejoint l’estrade. Le prof était là, à côté. Il me soutenait du regard. J’ai jamais su s’il en était venu lui aussi à se sentir un peu responsable de tout ça mais bref, à quoi bon se le demander ? J’ai respiré un grand coup. J’ai avalé ma salive. Ça a fait un drôle de bruit. Puis j’ai expliqué ce que je voulais, je ne sais plus ce que je leur ai dit au juste à part le dossier, le dossier de Joachim sur LA VÉRITABLE AVENTURE, LE DOSSIER DE JOACHIM SUR LA VÉRITABLE AVENTURE A DISPARU. TOUT SON TRAVAIL A DISPARU. Ensuite j’ai lu la coupure, la seule pièce que contenait le dossier refait à ma manière. J’ai lu. Tout ce qu’il fallait savoir, noms des protagonistes, âges, professions, lieu de l’accident, heure, circonstances, le jeune Joachim Criant est mort sur le coup, y avait pas beaucoup de place pour cet article, faut comprendre le rédacteur en chef, il a un canard à vendre et huit gosses à nourrir. J’ai laissé un petit silence se poser dans la salle. Le petit silence est devenu un gros point d’interrogation invisible qui s’est mis à flotter au milieu de la pièce. J’allais faire un malheur, ils étaient tous à mes pieds, tous à mes pieds, bon Dieu t’aurais dû voir, et Joachim était pas loin, je le sentais.





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