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Gestuelle


Auteur : BOUMAZA Abdelwahab

Style : Scènes de vie







L’habitude est une seconde nature, dit-on. Cela s’applique à Madjid, qui, à longueur de journée, se tient debout au coin de la rue le dos appuyé au mur. Il adore regarder passer les gens et les voitures. A quoi pense-t-il ? De quoi rêve-t-il ? On ne le sait pas. Mais le voilà toujours bien mis et debout comme d’habitude. De temps en temps il fume. Il amène parfois un café et se met à le siroter tout en fumant. Le regarder fumer est un spectacle. Les doigts de la main droite enserrant le filtre, le bout allumé se trouvant à quelques millimètres de la paume,  il tire sur la cigarette, ses yeux menacent de sortir de leurs orbites, ses joues se creusent profondément, la peau du visage se tend à se rompre, à laisser deviner ou à en dessiner l’anguleux squelette.
      Bien entendu, pendant ce temps-là, ses yeux furètent, produisant des regards multiples ; apparemment, rien ne lui échappe. A quoi pense-t-il ? De quoi rêve-t-il ? On ne le sait pas ; au fond, lui, le sait, il pense de temps en temps à la Harga, à la vie sous d’autres cieux, sur l’autre rive de la Méditerranée par exemple ; il en rêve.
Cependant, il reconnaît qu’un jour quelqu’un l’avait désarçonné, en dessillant ses yeux. Il lui avait demandé ce qui manquait dans la ville.
« Tout. Y a rien ici, pas de stade, pas de centre culturel… avait répondu Madjid.
-    Non, jeune homme, moi, je sais qu’il y a un centre culturel, une bibliothèque municipale, plusieurs terrains pour divers sports… »
Madjid était resté interdit, confondu, ne pouvant dire un mot. Comme pour ne pas lui laisser le temps de réfléchir à ce qui semble être un mensonge et, par conséquent, de s’en embarrasser un peu plus, l’autre s’était empressé d’ajouter :
« …Il y a tout, à moins que tu veuilles danser !... Danser avec les filles…
-    Ah, oui, c’est ça ! danser avec les filles…!
-    Mais, comme tu le sais, chez nous, il n’y a pas de dancing, pas de mixité, cela va à l’encontre des préceptes de l’islam ; en vérité, et cela aussi tu le sais, il y en a, mais c’est pas des dancings, c’est sale, c’est des lupanars pour les riches.
-    C’est vrai, c’est pas pour moi. Moi, je veux juste vivre. »
Aussi, il semble tout content d’être ainsi, là, dans cette position. Madjid est jeune, il ne travaille pas, il vit aux crochets de ses parents, et il ne demande rien. Mais juste rester dans ce petit coin, fumer et regarder les gens passer. Quel plaisir ! Quand ses parents lui parlent de travail, il leur répond qu’il n’en trouve pas, et que, s’ils insistent, il leur demande, après tout, pourquoi ils l’ont mis au monde… Embarrassés par cette réponse originale et surtout inattendue, ils se taisent, se regardant d’un air interrogateur.
Alors, il reste planté là, dos au mur, et il regarde en fumant ou fume en regardant.
Parfois, il s’oublie et se tient tout droit, tout raide, au beau milieu du trottoir. Et  quand une personne ou un petit monôme vient à passer, et qu’il sent ou voit qu’il le gêne, il recule d’un ou de quelques pas, selon qu’il soit près ou loin du mur, pour s’y plaquer carrément. Ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de la ou des personnes en question. Cela est d’autant plus ostentatoire qu’il s’agit d’une belle femme.
     Cependant, quand il voit de loin un homme en gandoura et en calotte, marchant les jambes écartées et balayant l’air des bras, bien vite, il se colle au mur, le plus qu’il puisse le faire, en retenant, dirait-on, le souffle jusqu’à ce qu’il passe. Il est toujours étonné de voir cette engeance barbue, bien baraquée et bien dodue, les cous-de-pied et les bras poilus, les yeux noircis au khôl, et laissant dans son sillage une odeur forte, étouffante de musc et d’ambre! Il se demande toujours d’où elle est venue. Enfin, il en est un qu’il connaît, Saïd, celui dont il est question; à vrai dire, il n’a pas souvenance de lui pendant son enfance ; d’ailleurs, aucun de ses amis d’enfance ou d’aujourd’hui ne se vêtit ni ne comporte ainsi. Mais voilà tout d’un coup quelqu’un qui a un magasin juste à côté de son domicile (de Madjid) et qu’on appelle Saïd ; en dehors de ses « salamalecs » distribués à gauche et à droite, Madjid ne l’a jamais entendu dire un mot, mais il le voit régulièrement quitter son magasin à l’appel du muezzin, puis, après la prière, revenir par le même chemin. Son magasin ? C’est une librairie-papeterie, où il y a des fioles d’ambre, des bâtons d’arak ou siwak, des cahiers, des stylos, des recettes de cuisine et des livres religieux. Cette armée de poilus, certains à peine duveteux, se réunit par petits groupes près des mosquées et dans les coins sombres de la ville, papotant et chuchotant à n’en plus finir. Ainsi que Saïd, ils se spécialisent dans certains commerces, surtout ce genre étrange de librairies. Son père lui a appris plein de choses à ce propos. Après l’avènement du FIS et les malheurs qu’il engendre depuis, voilà, lui a-t-il dit, les salafistes, prédicateurs ou djihadistes, qui, même s’ils n’ont aucune chapelle politique, leur emboîtent le pas, empruntant le même chemin, aux antipodes du modernisme et de la démocratie.
En marchant, ce Saïd contient tout le trottoir, aussi Madjid a intérêt à ne pas se trouver sur son passage. Non qu’il en ait peur, loin s’en faut, mais, à le voir marcher ainsi, tout remuant, tout frénétique, n’oubliant jamais de caresser par moments sa barbichette, comme s’il avait une subite appréhension de l’avoir perdue ou de la perdre, de ne pas la trouver à sa place, et même, parfois, avec une certaine jouissance, les yeux ailleurs, il a juste l’impression que ce mammouth mal léché pourrait le faire culbuter par mégarde ou par sa balourdise.  Donc, à part ce dernier, les autres ne lui causent aucun problème, ou plutôt, il ne leur en cause aucun.
     Peut-être, en reculant ainsi pour laisser le passage, d’une manière spontanée ou théâtrale,  le jeune homme semble dire : ne m’en veuillez pas, laissez-moi dans mon petit coin, car je ne dois pas vous gêner, et s’il m’arrive de le faire par inadvertance, je me fais tout petit. Ce geste est accompagné parfois de ces mots superflus: « Je vous en prie.»

     Il en est ainsi quand un jour il aura maille à partir avec une jeune fille.
« Arrête ton cinéma !  Je te vois chaque jour, et tu n’oublies jamais de faire ça, lui dit la jeune fille.
- Faire quoi ? Tu te fais des idées !
- Ne bouge pas, je t’en prie, et je te contourne. Ou bien reste à ta place, collé au mur, comme ça, tu ne gênes personne ».
 Madjid, debout au milieu du trottoir, ne sait quoi lui répondre ; les  deux bras écartés, tenant d’une main un gobelet, et de l’autre une cigarette, il reste bouche bée, regardant la jeune fille passer ; elle a dû marcher sur le bord du trottoir ; à présent elle lui tourne le dos, il recule d’un pas et se plaque contre le mur.







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