nouvelles persos
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Ils sont heureux


Auteur : DIETHER Marie

Style : Scènes de vie







Premier mois

Lucas, Léa, Théo, Manon, Thomas, Emma, Hugo, Chloé, Enzo, Camille, Maxime, Clara, Clément, Océane, Léo, Inès, Antoine, Sarah, Alexandre, Marie, Mathis, Lucie, Louis, Anais, Quentin, Jade, Alexis, Lisa, Romain, Mathilde, Tom, Julie, Nicolas, Laura, Nathan, Pauline, Baptiste, Eva, Paul, Maeva. Statistiquement, il y a beaucoup de chance qu'il s'appelle comme ça notre bébé. J'aime aussi Samuel, Pierre, Louise, Alice, Lisa, Thomas, Jérôme, Clémentine,…
-Ah non, pas Clémentine, je déteste les prénoms qui se terminent par « ine », les Capucine, Caroline, Marine, Catherine et compagnie, non merci !
Ça, c'est mon mari. Enfin non, ce n'est pas mon mari puisqu'on n'est pas marié mais j'aime le nommer comme ça. Nous sortons ensemble depuis huit ans. On ne se mariera certainement jamais. Mon mari (ah…j'adore…) déteste cette idée. Moi, je suis. Je pense que j'aurais bien aimé mais ça n'a jamais été une priorité dans ma vie. Mon compagnon s'appelle Stéphane. Son prénom lui va si mal…Pour lui aussi, les statistiques ont influencés massivement son avenir. On n'est jamais totalement libre finalement.

Je suis enceinte. Je le sais avec certitude depuis avant-hier. Il naitra au mois de juillet. Je l'ai tout de suite annoncé à Steph. On est enchanté tous les deux. Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance prochaine de leur futur petit Lucas ou de leur future petite Léa. L'embryon est en parfait état de santé. La future maman est ravie. Oui, on est très heureux.
Depuis avant-hier, j'essaie de savoir où et quand il a été conçu ce petit bout. J'ai bien quelques pistes mais rien de très certain, d'autant plus que Steph n'est pas très collaborateur. C'est une semaine qui fut fort chamboulée. C'était les vacances de Toussaint. J'ai fait beaucoup de choses seule parce que Steph croulait sous le boulot. Nous nous retrouvions le soir devant un repas que j'avais préparé avec amour. Nous avons passé de très agréables soirées pendant cette semaine. Nous avons fêtés nos quatre ans de vie commune, nous sommes allés au mariage de Eve et Luc, ma grande tante Claudine a fini par mourir à 96 ans (ce qui a un peu chagriné maman) Aurore s'est séparée de Michel et puis il y a eu cette fameuse soirée d'anniversaire où, parce que Steph a eu une réunion de dernière minute, j'ai dû me rendre seule (heureusement son meilleur ami m'a tenu compagnie). J'ai fait l'amour au moins quatre fois cette semaine-là. Plus toutes les autres que j'ai oubliées… Mais ça, dans des domaines aussi scientifiques que la conception d'un enfant, ça ne compte pas.
Depuis avant-hier, je suis une « femme enceinte ». On va devoir me laisser sa place dans le bus, Steph va devoir courir pour me trouver des fraises en plein mois de janvier, les enfants de l'école vont coller leurs oreilles sur mon ventre et faire semblant d'entendre quelque chose (certains entendront réellement, d'autres feront semblant et d'autres feront tellement bien semblant qu'ils auront l'impression réelle d'entendre quelque chose), je serai interdite de montagne russe et d'alcool, je mangerai 3 fois plus que d'habitude, fini les sports violents (que je ne faisais déjà pas avant)… Ah…j'adore…

Les ex-« femmes enceintes » ont la manie de retracer leur vie mais aussi «LA » vie en faisant référence à leur grossesse. Elles perpétuent le souvenir de leur fierté en associant, des années après, des événements extra-grossesse et l'état du rebondissement de leur ventre à l'époque. Elles ne parlent plus d'année, de saison, de mois, de dates du calendrier, elles disent : « Ah oui, j'étais enceinte de Michel », « Les inondations ? J'étais enceinte de six mois. Je m'en rappelle, il a fallu transporter tous les meubles du salon » « Quand est-ce qu'oncle Albert est mort ? J'avais un assez gros ventre à son enterrement, je devais être enceinte de sept mois ». Mais quand c'était dans notre monde à nous ? Celui qui fait référence au calendrier grégorien. Cela reste un mystère. Ces femmes ont vécu dans un monde à part, où le temps n'existe que dans leur rapport au ventre sacré. Le temps dans l'absolu n'a plus d'importance, il n'en n'a que dans l'attente de la naissance, et c'est comme cela qu'il reste figé.

Bilan du premier mois :

-Cadeau : néant.
-Félicitations : mon gynéco et mon cher mari.
-Kilos en plus : 0 (c'est-à-dire 63kg pour 1mètre70, je suis assez fière de moi).
-Règles : absentes.
-Décision quant au prénom : aucune.
-Derniers verres de bouteilles bus dans l'espoir d'avoir une bonne nouvelle dans l'année : 26.
Le reste je ne m'en souviens plus, ça fait partie de ma vie d'avant.


Deuxième mois

Deux mois qu'il est dans mon ventre. Il fait froid. La neige est tombée la semaine passée. Elle ne tient pas, il y a de la boue partout, les enfants sont sales et les mamans râlent. Au supermarché, on entend « Quel temps ! On n'est jamais gâté dans ce pays. Moi, j'aime bien la neige mais quand elle tient et puis qu'on ne doit pas sortir de chez soi. Comme ça c'est pire que de la pluie, ça salit, ça glisse, ça mouille les pieds et c'est même pas beau. Et puis ça reste pendant des jours…Quel temps, madame ! Mes petits-enfants sont venus dîner. Vous savez, le mercredi, je vais les chercher après l'école…Ils en ont mis partout. J'ai dû nettoyer pendant deux jours après…». Moi, j'aime voir la neige tomber. Et j'aime écouter les gens râler à cause d'elle.

Demain, c'est Noël. J'adore Noël. On va souper chez mes parents ce soir et demain, on passera dire bonjour aux siens. J'ai passé ces deux dernières semaines à trouver des cadeaux pour Steph, pour mes parents, pour ses parents, pour ma petite sœur Marie-Anne, pour Maxime et Nathalie et pour Aurore, ma meilleure amie. J'ai trouvé une écharpe en cachemire bleu azure pour Aurore, le dernier bouquin d'Umberto Eco, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana, pour Marie-Anne, une belle nappe en dentelle pour maman (et la même pour ma belle-mère), un magnifique stylo pour papa (j'ai dit à Steph qu'il se chargerait de son père) et un chandelier pour Maxime et Nathalie. Max est le meilleur ami de Stéphane. On est invité à souper chez eux le 31. Ils ont déjà une petite fille, Chloé. Elle aura un an le 7 janvier. Pour la Saint Sylvestre, on avait d'abord prévu de sortir danser dans une de ces soirées de village. Mais, après recherche infructueuse d'une baby-sitter à un prix raisonnable, Maxime et Nathalie ont décidé de rester cloitrés chez eux et nous nous sommes laissés séduire par un dîner aux chandelles avec nos amis (surtout que Nath cuisine formidablement bien !). Depuis que je connais Steph, je n'ai pas passé un seul nouvel an sans eux. Un chandelier pour ce nouvel-an fera l'affaire. J'achèterai des fleurs le jour même pour Nath et Steph apportera une bouteille de vin.
J'ai réservé un petit week-end pour Steph et moi dans les Vosges en février. J'espère qu'il sera content de son cadeau. On ne sait skier aucun des deux mais on adore la neige. De toute façon, je suis interdite de sports violents. On ira marcher. C'est juste deux nuits. Ça nous permettra de nous retrouver avant que je ne sois trop accaparée par ce bébé.

Je me réjouis d'être ce soir. On a décidé, qu'en ce week-end de Noël, on en profiterait pour annoncer la grande nouvelle. Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance prochaine de leur futur petit Lucas ou de leur future petite Léa. L'embryon est en parfait état de santé. La future maman est ravie. Oui, on est très heureux.
Ma mère va pleurer et me serrer dans ses bras, elle sonnera à toutes ses copines dès huit heures le lendemain. Ma sœur va crier, va dire « je m'en doutais » et va insister pour qu'on ne l'oublie pas en tant que marraine potentielle. Mon père va se contenter de sourire. Les parents de Steph vont nous féliciter poliment. Sa mère me retéléphonera dans la soirée pour me dire qu'ils sont vraiment heureux pour nous et que je n'hésite pas à les contacter si j'ai besoin d'aide.

Bilan du deuxième mois :

-Inondation à la cave : une.
-Maux de tête, maux de dos, vomissements.
-Des enfants hyper excités par la neige (plus petite, j'ai toujours été énervée quand les profs attribuaient notre excitation à la présence de la neige, mais croyez-moi, ça se vérifie !!!).
-Nombre d'enfants absents de ma classe pour cause de grippe : 8.
-Une dispute avec Steph sur la couleur de la future chambre de notre bébé. Finalement, dans un souci d'égalité, nous avons opté pour le violet, mélange de bleu ciel et de rose bonbon.
-Une virée dans les magasins de vêtements pour bébés et pour femmes enceintes accompagnée d'Aurore. Résultat : 3 robes, 4 t-shirts, 4 pantalons, 1 pull. Pour le bébé, vu qu'on ne connait pas le sexe, on s'est abstenue.
-1 cauchemar dans lequel je faisais une fausse-couche.
-Cadeau : néant.
-Kilos en plus : un demi.
-Félicitation : Aurore (Steph et moi nous étions promis de ne le dire à personne pour le moment, mais je n'ai pas pu m'en empêcher)
-Une autre dispute avec Steph parce que je l'ai dit à Aurore.
-Décision quant au prénom : aucune


Troisième mois

Le mois de janvier pendant lequel j'étais enceinte de toi a été le plus enneigé depuis 1964. Ce sera le record météo de l'année. L'année passée, on a eu droit à la température la plus haute pour un 13 mars : 30°. J'ai emmené les enfants faire du traineau sur la colline. Ils étaient tout fous. Une mère m'a engueulée parce qu'elle trouvait que c'était beaucoup trop dangereux pour des enfants de cet âge. Son fils s'appelle Arthur. Je l'aime beaucoup. Il est fort taiseux mais a des grands yeux marron, superbes ! Quand il t'observe, tu sens qu'il te comprend. Il ne dit rien mais il capte tout. Il a fallu du temps avant qu'il se lance sur le traineau mais une fois dessus, il riait. C'est rare qu'Arthur rie. Rien que pour entendre ce rire, j'aurais transgressé tous les interdits de sa mère. Je suis institutrice de première primaire.
Enfin, j'espère que tu as bien bon là où tu te trouves. Avant-hier, j'ai remarqué que mon ventre commençait à s'arrondir. Ça ne se voit presque pas, peut-être que je fabule. J'étais toute contente en voyant ça. J'ai tout de suite montré mon ventre à ton papa. Il m'a serré très fort dans ses bras puis on a fait l'amour. J'ai pleuré tout le temps. Sans raison. Plutôt sans la connaitre, sans être capable de la verbaliser. Je ne pouvais pas m'arrêter. C'est bouleversant d'attendre un enfant. Je suis si heureuse. Je t'attends depuis longtemps, tu sais. Moi, dès que j'ai commencé à vivre avec papa, je te voulais tout de suite. J'avais déjà 26 ans. Mais j'ai dû attendre…En t'attendant, je donne énormément d'amour à mes petits élèves. C'est beaucoup mieux maintenant. On te désire autant l'un que l'autre. Tu as bientôt trois mois et on t'aime déjà beaucoup.

Mardi passé, j'ai croisé Maxime à la bibliothèque communale. Max est grand, musclé, toujours le teint halé. Beau mec, un peu genre play-boy. Les jeunes adolescentes se retournent fréquemment sur son passage. Il cherchait des guides de voyage pour ses futures vacances en Grèce avec Chloé et Nath et moi des livres sur la maternité. On a très peu parlé. Depuis quelques temps, je sens un certain malaise naitre entre moi et Max, surtout lorsqu'on se retrouve seul. Il m'a félicité à nouveau pour le bébé. Il sera un an plus jeune que leur fille. Ensuite il s'est enfuit, prétextant une course de dernière minutes. Genre : « Oh merde, je suis désolée. Nath m'a demandé de racheter du produit vaisselle et j'ai complètement oublié. Je file, le magasin ferme dans dix minutes. A bientôt, Anne-Ca ». J'ai regardé ma montre, il était 16h33. Je suis retournée poursuivre ma recherche dans le rayon « santé /bien-être ».
Maxime, Nathalie et Stéphane étaient tous les trois dans le même collège. Stéphane et Maxime se connaissent depuis la première secondaire. Ils ne se sont plus quittés depuis même lorsque Maxime a commencé à sortir avec Nathalie. Ils se sont retrouvés dans la même classe en cinquième et c'est comme ça qu'ils se sont connus. Moi, j'ai rencontré Steph quatre ans plus tard. On a animé ensemble un camp pour enfants trisomiques en Provence. On s'entendait super-bien, on a gardé contact après le camp. Moi j'étais déjà folle de lui à l'époque, mais c'est seulement six mois plus tard qu'on est sorti ensemble.
On les voit en moyenne deux fois par semaine depuis neuf ans. Quand j'ai commencé à sortir avec Steph, ils étaient notre sujet de dispute préféré. Tenace, vigoureux, inlassable, infatigable. Leur présence continue et incessante finissait toujours par m'agacer. Même lorsqu'on commençait par se disputer sur un sujet tout autre, il finissait toujours par faire intrusion et s'installait au premier plan de notre polémique. Je reprochais à Steph d'accorder à son ami trop d'importance par rapport à celle qu'il m'accordait, alors que moi, parce qu'il était ma priorité, je ne voyais plus Aurore que pour les grandes occasions. Il n'a jamais compris mon point de vue, ou plutôt, il n'a jamais voulu en tenir compte. Peut-être parce que j'étais arrivée après, peut-être pour me montrer que je n'étais pas la seule chef dans notre couple mais surtout parce que Maxime et lui se complètent parfaitement. Il n'aurait été prêt à sacrifier un de ses moments avec lui pour rien au monde, même pas pour moi. Je pense que c'est ce qui m'agaçait le plus. Je ne pouvais pas lui suffire. Il pouvait changer des tas de choses, était prêt à faire des énormes efforts pour que je sois heureuse. Tout, mais pas ça ! Son amitié, c'était indestructible. Je n'y toucherais jamais, je ne l'atteindrais jamais. Je n'avais rien à reprocher à Maxime et Nath. Ils ont toujours été très agréables avec moi. Au fil des années, j'ai accepté de ne pas pouvoir contenter Steph à moi toute seule. Leur amitié est forte et je trouve ça beau. J'aime les voir ensemble. Je suis contente pour Steph aussi ; Max est, comme dirait ma mère, un gars bien. J'ai adopté Maxime et Nath. Maxime et moi avons le même sens de l'humour. Nathalie est très gentille, fort effacée, un peu maniaque mais serviable et attentionnée. Et surtout si jolie… Je les aime beaucoup tous les deux. Mais je sais que la seule chose qui nous lie tous les quatre, c'est leur amitié à eux.

Bilan du troisième mois :

-Première échographie : bébé normal (et magnifique, j'ai pleuré !), attendu vers le 25 juillet. Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance prochaine de leur futur petit Lucas ou de leur future petite Léa. Le fœtus est en parfait état de santé. La future maman est ravie. Oui, on est très heureux.
-Crises de pleurs non expliquées : 7.
-Livres sur la vie de maman lus : 2.
-Livres sur la vie de maman feuilletés : 9.
-Coups de fil de ma mère : 28.
-Soirées avec Maxime et Nath : 5.
-Gouters par jour en moyenne : 3
-Cadeau : néant.
-Kilos en plus : un et demi
-Félicitations : 67 personnes. Une fois que ma mère l'a su, je l'ai dit à tout le monde et elle s'est chargée du reste.
-Décision quant au prénom : aucune


Quatrième mois

Il faut toujours un certain temps avant d'adopter un prénom. Pendant les premiers moments de l'existence, ce sera toujours « le petit /la petite », « le bébé », « le gosse » et en s'adressant à lui directement « mon p'tit bout », « ma chérie », « mon ange », « mon p'tit poussin », « mon chaton », « ma puce », « ma belle », « mon cœur », « mon enfant »… Il faut du temps avant qu'un prénom acquiert toute son utilité, même pour ceux qui le choisissent. C'est comme pour un totem scout, il faut quelques jours avant que son utilisation devienne naturelle. Dans les Vosges, on en a beaucoup parlé. J'aime ce moment parce que tout est encore possible. Je peux l'imaginer fille ou garçon, Elsa ou Sonia, yeux bleus, yeux verts, extraverti ou timide,… Ce bébé imaginaire n'appartient qu'à moi. C'est un « multi-bébé » aux qualités diversifiées qui évolue en fonction de mes humeurs. Ce bébé est ma création alors que celui qui naitra aura une réalité indépendante de moi.

Je reviens de notre week-end dans les Vosges. C'était splendide. Il a fait magnifique. Un ciel exempt de nuages, un air pur, vivifiant et une neige scintillante. On a passé le week-end à se promener main dans la main avec nos grosses moufles. L'hôtel était confortable, les repas délicieux et le personnel très sympathique. Je passerai l'adresse à Max et Nathalie. Ils aimeront surement. J'étais en pleine forme pendant ce week-end, d'un point de vue physique comme d'un point de vue mental. Heureuse d'être là, avec mon mari, en tant que future maman. Steph a été superbe. Il ne m'a pas quittée une seconde pendant ces trois jours. C'est rare qu'il ne s'échappe pas quelques heures durant un séjour pareil. Il a été très tendre, s'est montré très amoureux. Nous avons beaucoup parlé. De notre avenir aussi (ce qui est exceptionnel pour lui). Steph parle peu d'habitude, il est fort taiseux. Mais quand il parle, qu'est-ce qu'il parle bien. J'en suis à chaque fois subjuguée. Ses mots sonnent si justes, ils sont si vrais. Quand il dit quelque chose, c'est qu'il a compris. Nous avons ri. Nous avons joué à nous rouler dans la neige, à faire des batailles et du traineau. Et puis, nous avons fait l'amour. Cela faisait longtemps que je n'en avais pas eu autant envie.

Bilan du quatrième mois :

-Beaucoup de bonheur, de moments très heureux.
-Relations sexuelles avec Steph : 26.
-Semaine de vacances scolaires : 1.
-Km en voiture : 2500.
-Chutes dans la neige : 8.
-Chute dans les escaliers : 1.
-Diner en tête à tête avec maman : 1.
-Cadeau : des boucles d'oreilles de Steph, juste pour me dire qu'il m'aime.
-Kilos en plus : trois
-Félicitations : tout le personnel de l'hôtel « La tuilerie ».
-Prénoms au top du classement : Léa, Margaux, Samuel, Hugo.


Cinquième mois

Les enfants sont très intrigués. J'en ai beaucoup parlé avec eux. Certains font les malins, ils savent tout grâce à leur petit frère ou leur petite sœur. Je leur ai expliqué comment naissent les bébés, je leur raconte des histoires, ils me racontent la leur. C'est un peu le thème central de l'année. On tient ensemble un calendrier, on en est au cinquième mois.
Je l'ai senti bougé pour la première fois. C'était très émouvant. Il a l'air tonique. Steph a écouté, il n'a rien senti. Il a réécouté deux jours plus tard et il l'a senti à ce moment-là. Il avait l'air si heureux lui aussi. Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance prochaine de leur futur petit Samuel ou de leur future petite Lisa. Le fœtus est en parfait état de santé. La future maman est ravie. Oui, on est très heureux. Je me sens tellement responsable. Le fait de l'entendre le rend beaucoup plus concret, plus réel. Je ne suis plus uniquement moi. Je dois vivre en fonction de lui.

Samedi passé, on a été souper chez Nathalie et Maxime. On se voit beaucoup moins souvent depuis quelques mois. Je pense qu'il est temps de se concentrer autour de sa propre famille. On devient adulte. Nath avait préparé une salade créole à la mangue et au crabe suivi de magret de canard aux figues. C'était délicieux. Et en dessert, des œufs à la neige au coulis de fraise. J'adore ! Nath prépare toujours ses repas avec le plus grand soin. Elle passe des heures à les préparer lorsqu'elle nous reçoit et lorsqu'on est là, passe plus de la moitié de la soirée dans la cuisine. Tous ses mets sont toujours parfaits. Si les œufs ne doivent pas cuire, ils ne cuisent pas, jamais brûler, ni trop chaud, ni trop froid, une présentation impeccable et le tout garnit avec gout. Elle s'inquiète toujours de savoir si le repas nous plait. Son inquiétude est réelle, pas comme de celles qui ne sont qu'un prétexte pour se faire complimenter à nouveau. Ca exaspère souvent Maxime. Mais cette fois, il l'était plus que d'habitude. Au dessert, alors qu'elle venait de nous préciser pour la troisième fois que si cela ne nous plaisait pas, il y avait de la glace vanille dans le frigo, je sentais l'exaspération déborder. Il s'est levé en basculant sa chaise et lui à crier : « Nath, tu nous fais chier bordel ! Tu vois pas qu'on t'a déjà répondu trois fois. Tu peux pas faire comme tout le monde et t'assoir deux secondes. Tu veux que je te dise, oui, je veux de la glace vanille, avec plein de chocolat qui sort directement de l'emballage et surtout de la crème fraiche. Oui, j'en veux, je n'attends que ça. J'en ai marre de tout ce raffinement, de cet excès de perfection. Je veux juste pouvoir bouffer tranquillement et pouvoir le faire avec mes doigts de pieds si ça me chante. Tout clinque, on peut toucher à rien. Je vis pas dans une maison, mais dans un palace. Et ça me saoul. Regardes, ce que j'en fait de tes œufs à la neige ». Il prit l'assiette et la retourna au-dessus de la carpette beige. Nathalie pleurait. « Moi, si je fais ça, c'est pour toi », en sanglotant. Il a crié tellement fort que Chloé s'était réveillée et pleurait également. Nathalie est allée la rejoindre. Peut-être pour que mère et fille se consolent mutuellement. Maxime est parti à la cuisine chercher le bac de glace vanille. Il a pris une cuillère à soupe et s'est installé devant la tv pour l'engloutir.
Steph et moi sommes restés à table et avons fini notre dessert jusqu'à en lécher l'assiette. Nous ne voulions pas qu'elle nous sente complices de ses critiques. Je ne savais que faire. Allez rejoindre Nathalie et la consoler ? Partir ? Essayer de raisonner Max ? Laver le coulis de fraise ? M'installer devant la tv et continuer la soirée comme si de rien n'était ? Maxime n'attendait que ça. Il l'humiliait en continuant à nous parler et à rigoler très fort pour qu'elle sache qu'il restait fort, qu'il était plus fort qu'elle. Pour qu'elle croit qu'il n'était pas perturbé, que de la savoir malheureuse le rendait indifférent. Mais nous, il ne pouvait pas nous tromper. Nous restions de marbre. Finalement, j'ai ramassé les œufs sur la carpette et nous sommes partis discrètement. Steph n'a rien dit et, pour une fois, j'ai décidé de faire de même. Nous nous sommes tu jusqu'au lendemain. Nous travaillions tous les deux. En rentrant, Steph (Steph est architecte et a son bureau chez nous) m'a dit qu'ils avaient sonné tous les deux, indépendamment l'un de l'autre, pour s'excuser. J'ai ressonné à Nath pour lui demander si ça allait, elle m'a dit que oui, je n'ai pas insisté. Depuis que je les fréquente, je n'ai jamais fait une seule activité en tête à tête avec Nath. Ça reste la copine d'un ami de mon mari. C'est tout. Et pourtant, je la vois tout le temps. On s'aime bien, mais ça n'accroche pas vraiment entre nous.

Après le boulot, nous en avons parlé des heures. C'est toujours amusant de parler sur le dos des autres. Mais là, c'était différent. Steph était très troublé. On comprend Maxime. Nath peut être exaspérante à force de perfection. Mais tout de même, ce n'est pas une raison pour lui manquer de respect. Devant nous en plus ! Steph ne l'avait jamais vu si déchainé.
Max me ressemble beaucoup. On est tous les deux animés de violence. Impulsifs, un peu orgueilleux, très expressifs et émotifs. On en fait trop. On est trop. Mais Maxime peut se montrer agressif, je le suis peu. Steph est beaucoup plus raisonnable et raisonné, en apparence du moins. Il est calme mais son cerveau bouillonne. Il ne montre pas mais il ressent tout. On ne sait pas où se situe son bonheur. Il est toujours là pour toi, ça te rend heureuse et lui aussi. Il reste dans l'ombre mais, pour les gens qui le connaissent, il prend toute la place. On se sent petite, ridicule, minable face à lui. Il reste lui malgré les insultes, les cris, les caprices. Il est indétrônable, et c'est pour ça qu'on veut lui plaire. Maxime et moi sommes animés de violence, il l'a retient. Quand nous parlons, il nous écoute. Quand nous sommes drôles, il rigole. Quand nous sommes tristes, il nous console. Quand nous l'insultons (parce que la perfection de l'autre est insultante pour soi), il nous répond simplement par des mots tellement plus touchants que de vulgaires insultes. Quand on fait l'amour, il sait se laisser aimer, il sait recevoir les choses comme des actes gratuits parce qu'il sait que le bonheur d'offrir est parfois plus jouissif. Mais il n'est pas comme ces autres (et Nath me semble être un peu de ceux-là) dont on a l'impression qu'ils sont altruistes par peur du rejet ou par paresse d'être soi. Non, Steph est authentique. Il n'est comme ça qu'avec ceux qu'il aime et qu'il choisit d'aimer. Jamais personne n'oserait abuser de sa bonté.
Max me ressemble beaucoup. Et notre relation à Steph est fort semblable. La testostérone lui a fourni son sexe, une barbe et un brin d'agressivité. Moi, en compensation, je suis une spécialiste des caprices. Cette relation triangulaire m'a d'abord énervée puis fascinée. Nath a toujours été à l'écart, finalement. Maxime et moi mettons l'ambiance, Steph nous guide. Mais Nath ? Au fond, je ne la connais pas.
Ils m'ont toujours paru heureux ensemble. En fait, je ne me suis jamais posé réellement la question. Leur bonheur semblait aller de soi comme toutes ses étapes de la vie qu'ils ont franchi comme il faut : emménagement ensemble, mariage, enfant dans l'année. Mais peut-être que cette vie toute tracée ne correspond pas à Maxime. Ce n'est pas une raison. Je la plains pour ce qui s’est passé. Je suis si contente d'être avec quelqu'un comme Steph. Oui, je suis très heureuse.

Bilan du cinquième mois :

-Un souper raté.
-Une guerre au Moyen-Orient.
-Un attentat suicide à Londres.
-Un ouragan aux Philippines.
-Un assassinat dans mon quartier.
-Coups de pieds du bébé : 10.
-Une deuxième échographie (on garde la surprise du sexe).
-Un énorme rhume.
-Trois jours de classes vertes à Spa, épuisants.
-Cadeau : une carte de remerciement de quelques mamans, sympathiques ces femmes !
-Kilos en plus : quatre et demi.
-Félicitations : des mamans pour avoir su dompter leurs enfants pendant trois jours « dans mon état ».
-Prénoms au top du classement : Lisa, Margaux, Samuel, Hugo, Antoine.


Sixième mois

J'ai peur. J'ai extrêmement peur. J'appelle Steph. Il se réveille, me prend dans ses bras. « Qu'est-ce qu'il y a ? ». Je ne dis rien. Je sens des larmes sur mon visage. Il me caresse les cheveux et me dit que ça va passer. Je ne sais pas s'il est vraiment réveillé. Ça continue. Je me recroqueville autour de mon ventre qui commence à gonfler. Je le caresse, le dorlote. Je transpire, je tremble un peu. J'ai toujours peur. Je sens que Steph s'est rendormi. Je me remets à pleurer. Je suis incapable de penser, de me raisonner. Je ne comprends pas d'où ça vient, j'ai dû faire un cauchemar mais je ne me rappelle de rien. J'ai juste un vague souvenir d'une vision d'horreur : Moi couchée, éventrée, agonisant dans mon propre sang. Mon ventre me fait mal, mon estomac brûle. J'ai une envie folle de le détruire. Plus de mal, plus de souffrance, plus de peur. Plus cette incertitude, ce besoin de savoir, cette question qui me tourne dans la tête en permanence et qui m'empêche de l'aimer comme je le voudrais. Mais, comme je contrôle mes envies, comme je suis intelligente et digne, comme je suis une fille bien dans ma peau, une fille de bonne famille, je me retiens. J'ai toujours peur. Et toujours cette vision : Moi couchée, éventrée, agonisant dans mon propre sang. Elle devient plus réelle au fur et à mesure que je me la remémore. Et si je souffre ? Et si je meurs ? Et si c'est un monstre que je porte ? Et si Steph ne m'aime plus ? Et si Steph ne m'aime plus ? Et s’il sait ? Je ne survivrai pas. Pourquoi est-ce qu'il m'aime d'abord ? Pourquoi aime-t-il une fille si banale que moi ? Je suis géniale, mais il y en a tant des comme moi. Pourquoi m'aime-t-il ? Parce que je suis jolie, originale, drôle, capricieuse, intelligente, sensuelle, sensible et que je l'aime. Je le regarde. Il dort à côté de moi étendu de tout son long, respirant fort, la tête enfuie dans l'oreiller. Je ne vois qu'une grosse touffe de cheveux châtains bouclés qui dépasse de la couette. Je le secoue par l'épaule. Il se réveille et me regarde, mi-endormi, mi-ébahi de me voir dans cet état. Je ne me suis pas démaquillée en allant me coucher. Avec les larmes, il doit y avoir des grosses traces de mascara sur tout mon visage. « Pourquoi tu m'aimes ? » Qu'il me dise qu'il m'aime ne me suffit pas. Quand il me dit pourquoi, ça rend la chose plus tangible. « Tu es sensuelle, drôle, sensible, intelligente, tu me réveilles pour me demander des choses dont tu connais les réponses, et puis personne ne m'a jamais aimé autant que toi. Rendors-toi, ma puce. Rendors-toi.» Il se retourne. Trois secondes plus tard, il s'est déjà rendormi. Il est formidable. Je le trouve très beau quand il dort. Steph est mince, très élancé, un rien gringalet. Il a des cheveux magnifiques et de très grands yeux noisette. Il n'a pas les traits parfaits, mais ses imperfections sont charmantes. Il n'est pas beau, comme Maxime est beau. Une beauté parfaite, irréprochable, indiscutable mais en quelque sorte qui ne lui appartient pas. Steph, c'est son regard, son sourire, la manière dont il se tient, dont il parle, dont il beurre sa tranche de pain qui le rend beau. Ça passe. Je reprends mes esprits, j'arrive à distinguer la réalité. Il n'a fait que répéter ce que je savais déjà mais ça passe. Je me couche sur son torse. Je m'en veux d'avoir haït ce bébé ne fusse qu'un instant. Je caresse mon ventre, lui parle tout bas. Il n'y est pour rien. Je suis heureuse de l'avoir, peu importe ce qui s'est passé avant. Nous sommes heureux. Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance prochaine de leur futur petit Hugo ou de leur future petite Léa. Je pleure encore un peu. Je ne suis plus si triste, je n'ai plus peur, mais ça me soulage. Le torse de Steph est tout humide, lavé par mes larmes. Je m'endors enfin.

Le lendemain, j'ai rendez-vous avec Aurore au centre-ville. On va lui chercher une nouvelle chemise pour son rendez-vous avec Abdel samedi. Elle enchaine les rendez-vous galants au rythme de un par mois depuis trois ans. Très exigeante depuis sa rupture avec Claudio. Finalement, on a trouvé un chemisier à raies bleues sur fond blanc chez Zara. Très cintré et élégant, sur sa taille de guêpe. Pour seulement 30 euros. J'en ai profité pour m'acheter une nouvelle jupe, et une chemise de nuit pour future maman.
C'est les vacances scolaires. Il y a du monde qui flâne dans les boutiques. Le printemps commence à se montrer timidement. Les rayons du soleil percent les quelques nuages présents. On ose sortir sans veste. C'est ce soleil que je préfère le plus, le premier, celui juste après l'hiver. L'air reste frais, mais le soleil à lui seul donne vraiment bon. Les gens ont l'air heureux, légers. On mange des glaces, on prend des verres en terrasse, on a ressorti des vêtements colorés. Un homme joue de l'accordéon. Ca colore la ville. Les gens aiment et il reçoit des pièces. Je me sens comme tous ces gens, j'ai envie de prendre part de ce renouveau. Je me joins à la foule qui quémande le nouveau Fanta World Jamaïca Apple que l'on distribue gratuitement. Je suis comme eux, profitant de la vie au moment présent en oubliant les soucis d'hier ou de demain. Et comme toutes celles de mon espèce, je suis fière d'être bientôt mère. Ce que j'arbore aux yeux de tous, dans un t-shirt rose moulant, suscitant l'admiration des uns, la curiosité des autres et l'attendrissement du reste.

Bilan du sixième mois :

-Des siestes régulières.
-Deux heures de natation hebdomadaire.
-Deux semaines de vacances scolaires.
-Un nouveau four à micro-onde.
-Une semaine d'hébergement de Marie-Anne parce qu'elle supporte mal les commentaires de maman pendant le blocus.
-Une chambre violette finie.
-Soirées entre copines ou je n'ai bu que de l'eau : deux.
-Souper avec Nath et Max : 0
-Cadeau : néant.
-Kilos en plus : six.
-Félicitations : quelques femmes enceintes avec lesquelles j'ai sympathisé au Delhaize.
-Prénoms au top du classement : Léa, Margaux, Hugo, Antoine.


Septième mois

C'est carrément horrible.

Il y a huit jours Maxime a téléphoné chez nous. Il pleurait. Je lui ai passé Steph. Il est parti de chez lui après une autre dispute avec Nathalie. Il ne l'aime plus. Il en est sûr. Tout l'énerve de plus en plus. Et s’il reste, il finira par la détester. Il a pris sa décision sur le coup, mais ça fait quelques mois qu'il y pense de plus en plus sérieusement. J'éprouve de la culpabilité. Mais après réflexion, je pense que ça n'a rien à voir avec ce qu'il s'est passé. Il est parti chez ses parents qui habitent en Provence depuis leur retraite. Il a sonné à son patron le lendemain, a inventé une histoire comme il sait si bien le faire et a pris deux semaines de congé. Il n'est pas resté longtemps au téléphone. Il nous recontactera dès qu'il rentrera. Pour le moment, il veut faire le point et « se retrouver », comme il dit. Il a dit à Nath que c'était fini, qu'il ne changerait pas d'avis. Il est parti en sachant qu'il laissait Chloé. C'est ça qui lui fait le plus mal. C'est tellement dégueulasse la supériorité des femmes de ce point de vue. Et il a raccroché. Ca fait huit jours et depuis, pas de nouvelles.

Il y a six jours, Nath m'a sonné sur mon GSM. Elle pleurait, elle aussi. Elle voulait me voir. J'étais chez elle dix minutes plus tard. Elle pleurait. En rentrant dans l'appart, j'ai eu un mouvement de recul. Je n'oublierais pas la vision de cet espace, que je connais par cœur, d'habitude si propret, espace qui avait été dévasté par le malheur. De la vaisselle partout, des vêtements jetés à terre au beau milieu du salon, les jouets de Chloé éparpillés sur le plancher, une pile de vaisselle non faite, la porte de la toilette grande ouverte. Chloé pleurait. Je l'ai prise dans mes bras. Je sentais qu'elle avait faim. Je me suis servie de lait dans le frigo, ai trouvé un biberon qui trainait et l'ai nourrie. Nath était méconnaissable. D'habitude, tout est contrôlé, retenu, inexposé. Elle déballait tout. Qu'avait elle fait pendant ces deux jours ? Je n'ai pas osé lui en parler. Elle s'est vite ressaisie et s'est excusée pour tout, la vaisselle, Chloé, ses pleurs, son état (elle qui est si jolie et si apprêtée d'habitude portait un vieux sweet-shirt, n'était ni coiffée, ni maquillée), de m'avoir fait venir. « Ce n'est rien, tu sais que tu peux compter sur moi, ça va aller mieux, c'est le début qui est dur ». Hypocrite ! Je serais pire qu'elle. Je n'ose l'imaginer. Et puis ce « tu peux compter sur moi »… Hypocrite !
Je ne savais pas quoi faire. Je l'ai fait s'assoir, lui ai servi un verre d'eau et ai commencé par lui demander ce qu'il s'était passé. J'ai senti que c'était ce qu'elle attendait. Trouver la force pour exprimer ce qui lui tournait en boucle dans la tête depuis des mois, ça, elle pouvait le faire. Elle m'a tout raconté. Je pense qu'elle ne s'est jamais autant livrée. Elle m'a raconté leur histoire, que je connais par cœur. Comment ils se sont rencontrés au Collège, comment il était crâneur à cette époque. Au début, elle le détestait. Il lui disait qu'elle était la femme de sa vie. Elle rougissait mais résistait. Plus elle résistait, plus il insistait. A l'époque, c'était la plus jolie fille du Collège. Elle n'avait que l'embarra du choix. Elle a fini par céder. Ce type lui plaisait, il était beau, il était drôle et puis si décidé. Elle en était très flattée. Pour une fois, elle avait l'impression qu'il n'y avait pas que sa beauté physique qui l'intéressait. Comment elle a dû apprendre, elle aussi, à intégrer Steph dans sa vie. Comment ils étaient heureux. Son rêve de petite fille se réalisait. Elle était chouchoutée, il l'aimait, ses copines l'enviaient. Il était beau, grand, drôle, intelligent, sociable, il gagnait honnêtement sa vie, rêvait tout comme une elle d'une vie de famille paisible. Certes, il était un peu colérique mais ça prouvait qu'il avait de la personnalité. Ils louèrent un appart trois pièces, un peu à l'écart de la ville, mais pas vraiment à la campagne, sympathique, le meublèrent élégamment. L'endroit idéal pour élever des enfants. Ils se marièrent. Chloé est née un an plus tard. Leur début d'histoire est digne d'un conte de fée et c'est tout ce que Nathalie désirait. Depuis six mois, son rêve commence à se détruire petit à petit. Max est devenu de plus en plus colérique, lui reprochant des tas de choses qu'elle faisait pour bien faire. Elle avait l'impression qui lui reprochait la vie qu'ils menaient alors qu'ils l'avaient choisie ensemble. Il n'aimait plus leur appart, disait qu'il aurait préféré habiter au centre-ville.

- Il critiquait ma façon de cuisiner, celle de m'habiller, nos choix de vacances, le programme tv qu'on choisissait, mes copines, les réunions dans ma famille. Et Chloé, alors qu'il l'adorait, il ne s'en occupait presque plus. Comme si j'avais pris cette responsabilité toute seule et que je devais l'assumer toute seule aussi. Pourtant, je sais qu'il l'adore. Et même pour le sexe, elle pleurait de plus belle, il me reprochait tellement. Notre vie sexuelle était trop ordinaire, manquait de fantaisie, je ne prenais pas assez d'initiative, mes sous-vêtements étaient ringards et surtout je ne me laissais pas aller. Ca il me le reprochait pour tout. Je me maitrisais trop, je ne me laissais pas vivre, je manquais de naturel. Mais j'ai toujours été comme ça…
- Je sais…
- Pourquoi alors, hein, pourquoi ?
- (silence)
- Alors je me suis battue. Je voulais le garder. Je voulais sauver mon histoire, elle était si belle. Je suis devenue parfaite. Ça me prenait du temps, mais je pensais que si je lui apportais tout ce qu'il voulait il redeviendrait heureux. Et puis j'avais peur, j'avais de plus en plus peur, j'avais peur de ses cris, j'avais même peur qu'il ne me frappe. Il ne l'a jamais fait mais par contre, il détruisait tout ce qui lui passait sous la main quand il était énervé : la poupée qui marche, qui pleure et dit « Je t'aime » de Chloé, le lecteur cd, le service à thé de ma grand-mère, le vase qu'on a acheté en Angola, le cadre dans lequel on avait mis notre photo de mariage et pleins d'autres bibelots divers. Je pensais pouvoir éviter tous ces moments si tout était nickel, s'il ne pouvait rien me reprocher concrètement. Finalement, c'est devenu pire. Je pense que je suis contente qu'il soit parti. Je commençais à avoir vraiment peur. Mais je l'aime toujours si fort. Il était tellement bien. Comment a-t-il pu changer comme ça ? Pourquoi est-ce qu'il me fait ça ?
- Je ne sais pas.

Elle pleurait. Encore et encore.
J'étais gênée de recevoir tout ça. Je ne me sentais pas à ma place. Ce n'était pas à moi qu'elle devait dire tout ça, après ce qu'il s'est passé. Elle me faisait beaucoup de peine. En d'autres circonstances, j'aurais pleuré moi aussi. Je ne savais que faire. Une seule idée : fuir. Je ne pouvais lui être d'aucune aide de toute façon. Je pense qu'elle saisit mon malaise

- Désolée de te raconter tout ça, je vais aller mieux. C'est juste dur pour le moment, mais je vais m'en remettre.

Ni un mensonge, ni la vérité, juste une façon pas très convaincante de se rassurer.

-Au fait je voulais juste te demander si tu pouvais me tenir au courant si jamais vous avez des nouvelles de lui. Je ne veux pas le demander à Stéphane, je préfère que ce soit toi qui le fasses.
-Je le ferai, c'est promis, ne te tracasse pas. Il est en Provence chez ses parents pour le moment, on n'a pas d'autres nouvelles.

Son regard s'attarda longuement sur mon ventre. Il grossissait de jour en jour pour le moment. Il était visible aux yeux de tous, je n'aurais plus pu faire semblant. Ma taille avait totalement disparu. Je ne ressentais plus de joie, ou d'admiration mais plutôt de l'envie, de la jalousie.

-Tu as de la chance, tu sais. C'est fantastique les enfants.

Je tentai un sourire. Je pensais « j'espère tellement ».

-Merci beaucoup d'être passée.

Je lui dis qu'il n'y avait pas de problème, qu'elle n'hésite pas à me recontacter si elle ne se sentait pas bien. Je sorti enfin, ça m'avait épuisée.

Je suis rentrée en bus. Ça me fatigue. L' « homme du bus » était là. C'est un homme d'une soixantaine d'année, propre sur lui, mais toujours mal rasé. Les gens s'en méfient comme de la peste. Ils s'en éloignent, on l'évite. Les gens ont des regards complices, échangent quelques paroles sur le dos du vieux bonhomme, comme si, le fait d'être en face de cet étrange personnage, fait soudain prendre conscience à la masse restante du bus qu'ils ont le droit de se parler puisqu'ils partagent un point commun, celui d'être des gens bien. Cet homme n'est ni un clochard, ni un mendiant, ni un drogué. Il ne fait que parler. Il parle à qui veut l'entendre et si personne ne l'écoute, il parle quand même. Il ne dit pas des insanités, ne prédit pas la fin du monde, ne tient pas un discours extrémiste ou soixante-huitard. Il parle des horaires des bus qui sont ou non respectés, de l'état de l'avancement des travaux de la ville, renseigne sur la destination du bus dans lequel on se trouve, du temps qu'il fait, qu'il a fait et qu'il fera. Il parle de ce qui est sans porter de jugements. J'aime bien cet homme. Je vais souvent m'assoir près de lui pour participer à sa conversation. Je ne sais pas s’il m'est reconnaissant. Je ne sais pas s’il éprouve plus de plaisir à parler avec quelqu'un que tout seul. Son discours, ses expressions restent les mêmes. Moi, j'éprouve un certain apaisement à pouvoir parler de choses simples qui sont pourtant tellement réelles. En rentrant, ce jour-là, je ne trouvais même plus la force d'aimer ce monsieur.

Bilan du septième mois :

-Des élections communales remportées par le parti socialiste.
-Une dernière fête des mères sans l'être totalement.
-Trois séances de gymnastique pour préparer mon accouchement avec madame Lion.
-Un nouveau contrat pour Steph.
-Une nouvelle naissance : mon amie Catherine a accouché d'une petite Zora.
-Nombre de brins de muguets reçus : 25.
-Dîners dehors : 8
-Cadeaux : néant.
-Kilos en plus : huit.
-Félicitations : madame Lion pour mon travail assidu.
-Prénoms au top du classement : Léa, Margaux, Hugo, Antoine, Pierre, Artur.


Huitième mois

Le mois de juin est toujours le mois le plus stressant, et ce mois-ci, vu mon état et mes conditions de vie temporaires, c'est pire. J'ai décidé de finir l'année scolaire et de prendre tout mon congé de maternité après l'accouchement. Normalement, je serai en congé de fin juin à fin octobre. Il faut préparer les examens, préparer les enfants à les passer. Je préfère passer des examens même en première primaire pour avoir une base officielle sur laquelle me baser en cas de conflit avec les parents si leur enfant double. Certains parents sont stressés et stressent leurs enfants. Et puis après, il faudra décider si il y en a qui doublent et l'annoncer. Je déteste cette responsabilité. Certains parents sont compréhensifs et soutiennent ma décision. Mais il y en a d'autres… Certains m'engueulent en déclarant que c'est inadmissible, me promettent de faire changer ça. Ce n'est quand même pas moi qui fais la loi. D'autres engueulent leur enfant, l'interdisent de dessert, de tv pendant les vacances, d'aller en vacances avec la copine Laura. Ils me prennent en témoin de leur force de caractère. Ce n'est pas à cause d'eux que leur enfant à doubler en tout cas…Déjà ça, ça me stresse.

Et puis Maxime est rentré. Il a demandé à Steph s’il pouvait loger ici en attendant de trouver un appart. Steph a dit oui. Il vit ici. Il rentre chaque soir après son boulot. Il dîne à notre table. Regarde notre télé, assis à côté de moi dans notre canapé. Sentir son corps si près du mien, le frôler, sentir son odeur dans la pièce, sur les draps, ça me trouble. J'ai peur que ça ne se voit. Il se lave dans notre douche. Se brosse les dents à coté de nous. Il dort dans le salon, juste à côté de notre chambre, peut-être même qu'il nous entend faire l'amour. Ça m'horripile ! On vit à trois. Je n'ai plus l'impression d'être chez moi.
Il ne fait rien, quand il revient d'avoir été travailler, il ne fait strictement rien. Il ne cherche même pas un nouvel appart. Je le sens complètement abattu. Il dit qu'il va se reprendre, qu'il s'est donné du temps pour se laisser aller mais que ça ne va pas durer.
J'ai sonné à Nath pour lui dire qu'il était ici. Elle m'a juré qu'elle allait mieux. Ils se sont vus pour parler de Chloé, il ne voulait parler de rien d'autre. Il va la chercher de temps en temps pour passer le samedi ou la dimanche avec elle. C'est sa seule activité à l'extérieur d'ici.
Il parle peu. Ni à moi, ni à Steph. Je ne parle pas à Steph non plus. De temps en temps, Maxime et moi nous prenons un fou rire, comme avant, comme si tout était normal, comme si il ne s'était rien passé. Je me reprends vite. Tout va à l'envers. Rien n'est à sa place. Il n'est pas à sa place. Quand je croise son regard, je suis troublée. Il l'est aussi, je le sens. Alors pourquoi nous faire subir ça ? Maintenant ? Il est toujours aussi beau, mais son regard n'est plus aussi vif. Je le sens perdu. Je le suis aussi.
J'ai tant rêvé de cet instant. J'avais pensé que je serais avec Steph et qu'on profiterait à fond de ces derniers moments à nous deux. Je voulais vivre ça avec lui. Mais tout va de travers. J'ai cette peur qui me ronge l'estomac. Le sentir près de moi en permanence rend cette peur réelle et fondée. J'ai fait des efforts pour oublier, pour faire comme si…, j'y arrivais bien au début. Mais avec lui ici, je ne peux plus. De l'avoir là, juste à côté de nous et du bébé, ça m'est intolérable. Je voudrais parler de cette peur à Steph, mais je ne peux pas, ça risque de tout détruire. Alors je me confie à mon bébé. Il n'y a plus que moi et mon bébé, mon bébé et moi.

J'ai pris une décision. Je ne peux plus rester ici. Je suis en train de me rendre folle. Je commence à en vouloir vraiment à Steph alors qu'il n'y est pas pour grand-chose. S'il savait… Ce serait lui qui m'en voudrait. Je vais partir. Pas partir pour toujours, partir le temps que Maxime trouve un appart, que Steph le mette dehors, ou que j'accouche. Peut-être que tout ira mieux après finalement…Peut-être que tout se passera comme prévu et que tout s'éclaircira pour moi. Je vais chez papa et maman. Retrouver mon lit, mes vielles poupées (parce qu'ils les ont gardées au cas où… Au cas où quoi ? Mystère…), ma chère Marie-Anne qui doit piquer une crise de nerf à l'heure qu'il est, son chien patapouf ( Marie-Anne est la plus grande fan de Martine qu'il n'ait jamais existé), un labrador, qui est devenu, les années passant, le chien de papa, la soupe aux poids-chiches de maman, la vielle Simone et ses deux gros matous tout laids, notre voisine de gauche,…J'ai arrangé la vérité : Maxime est là tout le temps, il fait beaucoup de bruit et moi j'ai besoin de me reposer et de me faire dorloter alors je viens ici. « Je sais que je trouverai ça chez toi, maman ». Elle n'a pas insisté.

J'ai fait mes bagages, légers, comme si je partais en vacances parce que je ne voulais pas faire croire, et surtout pas à moi, que c'était plus grave que ça. Steph n'a rien dit. Il m'a regardé faire. Il n'a pas cherché à m'empêcher, il n'a pas viré Maxime, il n'a pas cherché à me suivre. Il ne pouvait pas concevoir de laisser tomber Maxime pour le moment. En partant, j'ai pleuré. Je ne le voulais pas, ce n'est pas si grave après tout. Je ne peux pas supporter son copain plus longtemps, lui ne peut pas le laisser tomber et je prends des vacances le temps que tout ça s'arrange. Pas de quoi pleurer. Mais ce n'est pas vraiment ça. Je ne peux pas me le cacher. Steph a pleuré aussi. Il m'a dit : « rentre dès que tu peux ». Je me suis enfuie. C'était la première fois, en dehors des classes vertes annuelles, qu'on se quittait depuis quatre ans.

J'ai été trouver Maxime. Je voulais lui parler moi-même. Je ne voulais pas laisser la responsabilité à Steph de lui avouer que j'étais partie à cause de lui. Je suis allée le trouver à son boulot. Il est concessionnaire chez Peugeot. Il m'a laissé parler. C'était la première fois qu'on parlait réellement depuis ce qui s'est passé. J'aurai voulu en dire plus mais je n'ai pas osé. Il m'a dit qu'il comprenait et qu'il partirait très vite. Il avait l'air triste. Je suis partie sans lui dire au-revoir. Je m'en veux. Je l'aime bien après tout. Je devrais le comprendre lui aussi. Mais pour le moment, j'en suis incapable.

Mes parents étaient contents de m'avoir près d'eux. Ils me gâtaient. Moi, je me noyais dans le travail pour l'école pour ne plus avoir à penser à autre chose.

Je ne suis restée que dix jours chez mes parents finalement. Maxime a vite trouvé un nouvel appart et s'y est installé immédiatement. Je pense qu'il a fait ça pour moi. Parce que la situation dans laquelle j'étais le mettait mal à l'aise. Je lui en suis reconnaissante. J'ai beaucoup pensé à lui pendant ces dix jours, à ce grand beau gars, d'habitude si sûr de lui. Tout d'un coup ses certitudes, mêmes les plus profondément ancrées, s'étaient effondrées. C'était devenu quelqu'un d'autre depuis qu'il avait quitté Nathalie. Qu'il quitte Nath, je le comprenais très bien. Mais ce changement de caractère, je me l'expliquais mal. Et son intrusion près de nous, alors qu'on avait si peu à lui offrir pour le moment. Ou peut-être que justement, il avait senti ma peur, elle devait empester à des kilomètres à la ronde. Ca l'avait contaminé. Peut-être que justement, il était venu chez nous à ce moment pour ça, il devait le partager avec nous, il devait le vivre aussi. Et ça, il ne pouvait le faire qu'en étant près de moi et de mon ventre. J'en avais la nausée.

J'ai eu une sensation bizarre avant de rentrer. Et si, on s'était oublié ? Si en une semaine, on avait pu oublier notre manière de vivre, notre rapport à l'autre, nos complicités, nos chamailleries, nos rigolades, notre simplicité à nous aimer ? Si, on allait devoir réapprendre tous les gestes quotidiens qu'on a façonnés au cours des quatre années passées ? Et si cette séparation avait créé une barrière que seul le temps pourrait détruire, comme deux inconnus pour lesquels le silence est encore insupportable. Mais ça n'a pas été comme ça. J'ai retrouvé ma place, il me l'avait gardée, et tout a continué comme avant. J'avais toujours peur.

Bilan du huitième mois :

-Trois coups de téléphone de Steph par jour pendant que j'étais chez mes parents.
-Un accrochage avec ma Clio.
-Nombre de bols de soupe aux poids-chiches bus : 8
-Une troisième échographie.
-Nombres de cauchemars divers dont je me souviens : 10
-Elèves de ma classe qui doublent : deux, Jessica et Sandrine.
-Cadeaux : un bouquet de fleurs de maman, beaucoup de cadeaux des enfants de la classe pour la fin de l'année, un livre de ma sœur.
-Kilos en plus : 10 kilos de plus pour un total de 73kg
-Félicitations : rien d'exceptionnel.
-Prénoms au top du classement : Léa, Marie, Hugo, Antoine, Pierre.


Neuvième mois

Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fille. Elle est en parfait état de santé. La maman est ravie. Oui, on est très heureux.
J'ai accouché hier, le 21 juillet, jour de fête. C'est une fille. Elle a quatre jours d'avance. Elle me ressemble, de très grands yeux bleus, comme moi. Tout s'est bien passé, je suis épuisée mais soulagée. Steph est là en permanence, il s'occupe de tout, reçoit les gens, les remercient de leur cadeaux, imprime les faire-part, change la petite de temps en temps. C'est un ange. Je l'aime.

Steph et Anne-Ca sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fille, leur bébé adoré, celle qu'ils aiment depuis toujours et qui est le fruit de leur amour…Steph et Anne-Ca sont si heureux… Steph et Anne-Ca… Steph et Anne-Ca…Maxime et Anne-Ca…Tous mes espoirs s'effondrent. Elle me ressemble, à moi, à personne d'autres, ni à l'un, ni à l'autre. J'ai tellement espéré qu'elle ait les yeux noisette ou le nez osseux ou les lèvres charnues. Ses yeux sont bleus, son nez est fin et droit, ses lèvres fines, comme moi. J'ai tellement souhaité entendre « Qu'est-ce qu'elle ressemble à son papa !!! C'est lui tout craché ! » Et qu'on ajoute en rigolant « en tout cas, il n'y a pas de doute, c'est lui le père ! ». Je ne saurai jamais, je n'essaierai jamais de savoir. Je jouerai le jeu toute une vie si il le faut, je tiens trop à Steph que pour risquer de le perdre. Je la verrai grandir, sans savoir de qui elle tient son don pour le piano, son sourire ravageur, ses faiblesses en néerlandais ou sa prédisposition à l'asthme. Je promets de tout garder, de ne pas gâcher des existences pour ça. Le mystère n'appartiendra jamais qu'à moi. J'aime Steph de tout mon cœur, c'est la seule certitude qu'il me reste.

Ça s'est passé le 2 novembre très exactement. Je ne prenais plus la pilule depuis deux mois dans l'espoir d'avoir un enfant. Le 25 novembre, j'apprenais que j'étais enceinte.
Je ne regrette pour rien au monde cet instant. C'était après une soirée d'anniversaire d'un ami commun. Steph avait eu un empêchement de dernière minute, une réunion qui promettait de se terminer tard. Nathalie était restée chez eux, elle était fatiguée, voulait éviter de payer une baby-sitter et elle ne connaissait pas le « fêté ». On était tous les deux, seuls au milieu des autres, des têtes connues mais pas assez que pour passer toute la soirée avec eux. On s'est beaucoup amusé, on a parlé, on a ri et on a bu. L'alcool aide à soulever les barrières qui donnent accès aux désirs interdits. Il m'a proposé de me raccompagner. J'ai accepté. Je pense qu'à cet instant on savait déjà où on allait, ce qui allait se passer et on en avait envie. Ça a été très vite. Pas de « tu veux boire un verre », pas d'échanges de paroles, même pas de préliminaires. C'était physique, violent, quasi bestial. Il n'y avait pas de tendresse, pas de sensualité, juste du désir, du désir et encore du désir, pur, réel. Il était brusque. Moi qui ai tant l'habitude de douceur, de caresses, j'étais déroutée, mais j'en jouissais. Mon corps se cambrait violemment à chacun de ses coups de rein. Mon corps tout entier y prenait du plaisir. Jamais on ne s'était introduit en moi si profondément. Seul notre plaisir nous guidait. Je jouissais.
Ce n'était pas du sexe uniquement pour le sexe. Ce n'était pas non plus une question d'amour, comme entre Steph et moi. C'était peut-être une façon de parfaire cette relation triangulaire. Un fantasme resté tabou depuis 6 ans. Avec le recul, je pense qu'obsessionnellement, on a pu trouver jubilatoire de posséder l'autre personne que Steph aime le plus au monde. Une façon d'aimer Steph par procuration, en sorte. J'ai trop essayé d'expliquer les choses rationnellement sans y parvenir. Je ne peux que me raccrocher aux faits tangibles : ce désir, cette jouissance et ce gros ventre quelques mois plus tard.
On a très peu parlé après. On ne s'est pas dit qu'on regrettait, que c'était une erreur ou qu'il fallait oublier. On s'est juste promis de ne pas en parler, aux autres ou entres nous.
Je sais qu'il n'est pas dupe. Je sais que cette grossesse, il l'a vécue avec le même doute que moi. Mais je sais aussi qu'il se taira, par amour et par respect pour nous deux.

Je me promenais dans les jardins de la clinique. Il était sept heure, je venais de prendre mon repas, ma fille dormait, Steph s'en occupait. Le soleil allait bientôt disparaitre derrière les bouleaux. La lumière était belle et magnifiait les couleurs des coquelicots, des roses trémières, des capucines et autres fleurs du jardin.
J'ai vu Maxime au loin, seul, un bouquet de roses blanches dans les mains. Il s'avançait vers moi. Trois larmes coulaient le long de ses joues bronzées. Nous n'avons rien dit. Il m'a prise dans ses bras. Nous sommes restés comme ça, enlacés, longtemps, très longtemps, je ne sais pas. Personne n'est venu, ou je ne les ai pas vus. J'étais bien, je me sentais protégée de tout dans ses bras musclés. Je ne voulais plus penser. J'ai réalisé qu'enfin, je n'avais plus peur. J'étais heureuse. Il m'a relâchée et a essuyé avec ses mains les quelques larmes qui coulaient sur mon visage. Je n'avais pas remarqué que je pleurais. Il m'a regardée longuement, tendrement et m'a dit « C'est la plus belle des petites filles que je n'aie jamais vue » et il est parti vers le soleil.

Bilan du neuvième mois :

-une magnifique petite Margaux.







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