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L'enfant de la rue


Auteur : MARQUES Gilbert

Style : Vécu




Qui ne garde pas, enfoui au plus secret de sa mémoire, un lieu précis auquel il reste particulièrement attaché ? Peuplé de souvenirs exacerbés, il s'apparente, au fil du temps, à un personnage mythique qui exorcise le passé.

Pour moi, citadin exilé à la campagne, il s'agit d'une rue de ma ville natale. Pourquoi celle-là et pas une autre parmi la multitude dont j'ai foulé les trottoirs ? Peut-être parce qu'elle berça mon enfance dont j'ai gardé une image étrange, sans doute déformée par des sentiments contradictoires.
Je ne l'ai pas découverte au hasard d'un déménagement. Si j'en crois ma mère, j'y suis presque né. Elle s'est imposée à moi comme une évidence. J'ai grandi dans son décor que j'ai habité pratiquement jusqu'à ma seconde décennie. Elle m'a tout appris, beaucoup plus que tous les livres étudiés depuis. J'y ai tout connu : les copains, les premières amours, tout ce qu'il y a d'important pour faire l'apprentissage de la vraie vie. Elle me l'a révélé en me permettant de la côtoyer au plus près. Elle se transformait volontiers en un théâtre d'improvisations sur la scène duquel se déroulait la majeure partie de l'action. Le drame s'associait à la comédie au travers de personnages qui sembleraient, aujourd'hui, tout droit sortis de la cour des miracles.

Dans les rues comme celle-là, réputées plus ou moins mal famées parce que populaires, la vie se déclinait essentiellement à l'extérieur en toute saison. Les appartements, trop exigus, n'étaient que des loges utilisées presque exclusivement pour dormir. Miraculeusement, il faisait toujours meilleur dehors.

La plupart des hommes travaillaient dans une usine assez proche du quartier. Les femmes s'occupaient des jardins ouvriers jouxtant le fleuve pour améliorer l'ordinaire d'une population laborieuse et de condition modeste dans laquelle se mélangeaient, pêle-mêle, des réfugiés espagnols, des immigrés italiens et des Français ayant quitté leur campagne. Le soir ou bien le dimanche, toute cette faune aimait à se retrouver dans la rue pour oublier le quotidien et refaire le monde. Tables et chaises sortaient des maisons quand le temps le permettait. Les uns jouaient aux cartes. Les autres discutaient. Les jeunes se bécotaient dans les encoignures des portes cochères tandis que les gamins s'inventaient des jeux avec trois bouts de ficelle et un morceau de bois. Toute cette agitation se prolongeait tard dans la nuit, à la lumière de quelques bougies ou lampes à pétrole, l'éclairage axial se montrant souvent défaillant. Parfois, des apprentis musiciens improvisaient un bal ou accompagnaient à contretemps ces chanteurs de rues qui déambulaient de cour en cour en serinant les dernières rengaines à la mode. Il se trouvait toujours quelqu'un pour leur lancer quelques pièces de menue monnaie.

Il n'était pas rare que le cafetier du coin leur offre un canon ou que la restauratrice, qui tenait cantine midi et soir pour les âmes solitaires, les nourrisse gracieusement moyennant une animation impromptue.

Jacques et Nanou, propriétaires de ces commerces conviviaux, avec Albert le boucher, constituaient les figures de proue de cette rue où tous se connaissaient. Année après année, en dépit des différences qui rapprochaient plus qu'elles ne séparaient ces familles toutes originaires du Sud, des liens de plus ou moins lointains cousinages se tissaient par les unions, sacrées ou non, qui assuraient la descendance. Dans ce quotidien harassant, le moindre prétexte déclenchait une fête où se partageaient le boire et le manger. S'échappaient alors des fenêtres grandes ouvertes les effluves d'ail et d'oignons frits, d'huile d'olive caractérisant les saveurs du Midi.

Faut pas croire, ce n'était pourtant pas tous les jours Byzance. De loin en loin, l'entrée d'un immeuble se paraît du drap noir et argent du deuil. Chacun prenait alors la peine de s'arrêter un instant pour griffonner quelques mots maladroits sur le cahier de condoléances puis, le jour des obsèques, une foule compacte accompagnait le défunt pour son ultime voyage et les commerçants fermaient boutique en signe de deuil le temps de la cérémonie.

Ici, les gens se déplaçaient peu et déménageaient rarement. Je n'avais pas dix ans lorsque j'eus à connaître la sollicitude rude mais sincère de ce voisinage auquel je n'avais guère prêté attention jusque-là tellement il m'était familier. Mon père, malade, venait de lâcher la rampe. Chacun soutint ma mère à sa manière, comme il put, selon ses moyens. Je devins, bien malgré moi, le personnage central de cette mauvaise farce.

Tati, surnom donné à une voisine célèbre pour son volume plus qu'impressionnant au point qu'il lui fallait deux chaises pour s'asseoir, se transforma pour moi en une sorte de grand-mère bienveillante. Elle m'avait déjà gardé lorsque mon père était hospitalisé et que ma mère travaillait. Désormais, je pris chez elle des habitudes comme si j'avais été chez moi. J'aimais bien cette énorme matrone débordante de gentillesse ainsi que son mari, Alfred, aussi maigre et petit qu'elle était grande et grosse. Eboueur de son état, il était au moins aussi connu qu'elle, pas à cause de son métier mais de son ivrognerie légendaire faisant dire aux mauvaises langues que son cheval connaissait mieux la tournée que lui. Pompon, massif percheron gris brave comme un sou, quémandait tout le long de la rue, caresses et carottes pendant que son maître vidait consciencieusement verre sur verre. Après ces arrêts qui se multipliaient, le couple repartait, l'homme maintenant un équilibre instable en s'accrochant à la bride de l'animal qui tirait la charrette nauséabonde sans effort apparent. Peu de voitures circulaient encore. Seul le boucher possédait une Traction, fierté de toute la rue comme si chacun en avait possédé une part.

Les gens, vivant presque en autarcie, fréquentaient peu ceux des rues adjacentes aussi les gosses se réjouissaient-ils des passages du rémouleur, de la poissonnière le vendredi ou des camelots. Les uns poussaient une carriole pleine de trésors, les autres improvisaient un étal de fortune pour exposer des bricoles à trois sous. Le glacier, cependant, restait le préféré. Les gamins admiraient sa force lorsqu'il déposait sur son épaule protégée d'un sac de jute, le pain de glace qu'il tirait du chariot avec un croc qui les effrayait un peu. Dès qu'il avait le dos tourné, ils en profitaient pour chaparder subrepticement des éclats de cette précieuse denrée qu'ils dégustaient comme des bonbons. Par contre, ils redoutaient le charbonnier, homme noir toujours sale et surtout, le "paillarot". Personnage diabolique de légende, les parents menaçaient leurs rejetons peu sages de sa vindicte. Il s'annonçait d'une voix de stentor pour acheter vieux papiers, chiffons et peaux de lapin. Toujours crasseux, puant comme un putois, son regard fureteur accusait des pires avanies même les plus innocents. Ce petit peuple avait besoin de lui mais ne l'aimait guère. Comédien dans l'âme, il assumait sa triste réputation et en rajoutait.


Cette histoire ne date pas d'hier. Elle se déroulait aux environs de la moitié du vingtième siècle et le temps, laminoir aussi incorruptible qu'impitoyable, balaya ce bonheur simple en changeant peu à peu la physionomie de la rue.
Après les guerres d'Indochine et d'Algérie, les disparus de l'ancienne génération furent progressivement remplacés par des réfugiés asiatiques et arabes. Nanou avait vendu son restaurant et Jacques fermé les rideaux de son café pour prendre sa retraite sous d'autres cieux. Tati était morte, entretenant sa légende puisqu'il avait fallu sortir sa dépouille par la fenêtre pour l'enfermer dans le cercueil. Alfred l'avait précédée de peu.

La rue était toujours aussi cosmopolite mais les gens ne se connaissaient plus faute de se rencontrer. Le soir, la télévision, qui venait d'apparaître, les enfermait chez eux. Le goudron avait recouvert les pavés disjoints.
Comme la plupart des jeunes gens, j'avais émigré ailleurs pour faire ma vie, la rue ne m'offrant plus aucun avenir. En vérité, je ne m'y sentais plus chez moi même si je ne l'oubliais pas. J'y revenais régulièrement non par nostalgie mais pour voir ma mère qui, envers et contre mon avis, s'obstinait à ne pas vouloir quitter son appartement, son quartier et les quelques rares anciens de sa connaissance qui hantaient encore trottoirs et boutiques. Elle s'était adaptée aux nouveaux voisins et s'était forgée d'autres relations. Elle tenait dur comme fer à son environnement vieux de plus de cinquante ans. Elle y resta jusqu'au terme de son existence.

Depuis, j'ai abandonné celle que j'appelai pompeusement MA rue au point que j'essaie aujourd'hui de ne plus l'emprunter. D'ailleurs, et même si elle existe encore, elle n'est plus vraiment mienne. Elle a changé de nom puis passer devant cet immeuble où j'ai grandi, maintenant habité par des étrangers, réveille en moi trop de fantômes. Ceux de gens sans importance, des gens du peuple dont plus personne ne se souvient comme nul n'est plus capable de se rappeler comment était la rue, à l'exception de quelques rares nostalgiques qui y ont vécu. Même mes enfants ont du mal à me croire lorsque je la leur raconte. S'il n'y avait quelques vieilles cartes postales ou quelques photos jaunies, ils penseraient probablement que je radote.


Texte tiré du recueil Nouvelles citadines





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