Le vieux qui voulait s'en aller



Nouvelle écrite par Farida HAMADOU dans le style Vécu



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Le petit vieux, lui, se recroquevillait dans l’encoignure extrême de l’entrée principale de la boulangerie. Ses pieds, -de minuscules moignons tors, que couvraient des espèces de sabots noirs- étaient à peine étendus devant lui, avec une béquille posée entre les genoux. Et il ne bougeait plus. On eût dit un bouddha en méditation.
La tête ceinte d’une manière de turban, un air absent et triste, d’une tristesse un peu lasse, ajoutés à son humble et non moins propre mise, lui conférait un je ne sais quoi de digne et de fragile à la fois qui suscitait une impérieuse commisération. A vrai dire, ce n’était pas un mendiant ordinaire. L’obole, il fallait la lui mettre dans la main. Il esquissait alors un sourire timide et gêné de grand-père déchu, murmurait quelque amabilité, comme pressé de retourner vers un rêve d’un obsédant ailleurs. Vrai, en l’apercevant ce jour-là, assis à même la marche glacée, je ressentis une irrésistible envie d’en savoir un peu plus sur lui. Et chaque matin, en allant au travail, je pris le pli de faire un brin de causette avec lui. S’il n’était pas assis à l’entrée de l’immeuble où se trouvait l’agence où je travaillais, il fallait voir du côté de la boulangerie. Quelquefois, arrivée avant lui, je le cherchais du regard ; je faisais le tour du quartier, et je l’avisais, enfin, claudiquant péniblement en direction de l’immeuble. Il semblait exclusivement attiré par ces deux endroits. Était-ce son handicap qui l’empêchait d’aller autre part, ou était-ce, plutôt, simple attachement pour des lieux qu’il hantait depuis très longtemps ? me demandais-je souvent. Pourtant, l’immeuble, pour « résidentiel » qu’il fût n’en n’était pas moins sinistre. Les vitres éclairant les cages d’escalier étaient toutes brisées. En hiver, elles laissaient échapper un courant d’air acerbe qui s’insinuait à travers son mince pardessus jaune, jusqu’à ses pauvres os. Le vieux, indéfiniment assis sur la marche en marbre cassée, se contentait de se serrer le plus possible vers l’angle du portail. En vain. Le froid n’en continuait pas moins de sévir en traître.  Et lui, qui demeurait là, immobile, tel un sphinx. Il me posait, par son silence, ou sa parole succincte, quasi contrainte, de véritables colles. Il me plongeait, à la fois, dans une incommensurable tristesse et une grande perplexité. Je me rendis compte un jour qu’il murmurait des prières, plus devinées qu’entendues, tout en usant de ses phalanges glacées comme d’un chapelet. Insensible à tout ce qui était hors de lui, il poursuivait, inlassablement, son rêve intérieur. Il n’en sortait que contraint par une sorte de bonté pieuse qui lui imposait de remercier pour l’obole.
J’arrivai, pourtant, un jour de froid encore plus cinglant, à le faire sortir de son mutisme recueilli :
-Je vais faire un grand, un merveilleux voyage, me dit-il, d’une petite voix chevrotante, à peine audible. Il me fit un sourire qui illumina tout son visage fatigué par le poids des ans et d’une silencieuse misère.

Un matin, en arrivant à mon travail, je ne le vis nulle part. J’attendis, je fis le tour du pâté de maisons, je poussai jusqu’à la boulangerie…point de vieux.
Je le cherchai durant des jours et des jours. Des semaines. Et puis des mois.
Je questionnai à son sujet une dame résidant dans l’immeuble, et elle me répondit qu’elle le cherchait aussi pour lui remettre les étrennes de l’Aïd.

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