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Une journée particulière


Auteur : KERVICHE Jean-Marc

Style : Vécu




Ce matin, je me suis levé aux aurores ! Direction, la Fondation Rothschild pour une opération de la cataracte.
Le dernier et deuxième œil à opérer ! Pour le troisième ce sera pour une autre fois…
Après être descendu des hauts de Belleville et traversé les Buttes Chaumont, j’arrive dans les locaux de l’Hôpital. Je poursuis ma route et continue à suivre comme il est indiqué sur une feuille qu’on m’a remise huit jours auparavant  l’itinéraire balisé matérialisé au sol par une ligne rouge. J’avoue avoir eu une pensée compassionnelle pour les daltoniens.
J’accède au 2ème étage. La salle d’attente est déjà pleine à craquer.

Alors qu’à l’entrée principale rien n’y parait, c’est jour d’affluence au 2ème étage.  
    Je me présente. La secrétaire parait stressée. Elle me dit quoi faire et comment le faire d’un ton qui ne souffre aucune réplique. Je remplis ce qui aurait dû être rempli et qu’évidemment personne ne remplit, signe une quantité de feuilles sans m’attarder à les lire, le temps imparti étant compté. Je pense en moi-même que parmi les formulaires qu’on me présente, il doit y avoir une autorisation de prélèvement d’organes sains pour le cas où l’opération s’avérerait fatale pour moi ; ainsi, il serait inutile de demander à mes proches le droit d’utiliser mon corps à des fins médicales… plus communément désignés sous le vocable de transferts d’organes. A l’observer du coin de l’œil, je comprends mieux l’origine de ses états d’âme à force de toujours répéter les mêmes injonctions à des patients qui ne comprennent rien, ou ne veulent rien comprendre. Je me rassois après cet intermède, pendant qu’une infirmière emmène avec elle deux patients. Ce n’est pas encore mon tour. J’attends, détendu, sans pour autant l’être vraiment.
    La même infirmière revient à nouveau, procède à un autre prélèvement. Je fais partie du lot. Nous la suivons dans un dédale de couloirs, passons une première porte, puis encore une autre porte pour arriver dans un sas. Elle nous fait entrer dans des box et nous invite à nous dévêtir entièrement pour enfiler une tenue plus adéquate en coton non tissé de couleur parme. Je ne manque pas de faire une réflexion qui l’amuse, essayant de détendre autant l’atmosphère que moi-même.
    Après avoir entreposé dans un placard fermé à clef nos derniers vêtements en espérant de tout cœur les revoir rapidement, nous suivons notre guide pour accéder dans une immense salle où sont déjà installés sur une quinzaine de fauteuils médicalisés des patients tout autant volontaires que contraints. Je m’assois dans un siège particulièrement confortable muni de gouttières de chaque côté en guise d’accoudoirs.
    Je n’ai pas le temps d’attendre qu’un infirmier se présente, me demande par mon nom quel est mon prénom puis ma date de naissance pour s’assurer qu’il a bien à faire à l’individu qui correspond au dossier qu’il a en main, très certainement je l’imagine, pour éviter des confusions malheureuses, on ne sait jamais. Il a l’air jovial. Il me dit qu’il va me préparer et me placer une perfusion, me prend la tension, vérifie le gaz du sang et commence à me percer la face interne de l’avant-bras pour m’introduire un cathéter.
    Puis il me laisse. C’en est terminé des préliminaires. Il part s’occuper d’un autre qui vient d’arriver. De toute évidence, ça ne chôme pas dans le service, tout parait réglé comme pour un ballet chacun dans son rôle.
    Je regarde autour de moi, des sièges commencent à se dégarnir. On vient chercher les patients qui, un par un, défilent à pied devant moi pour disparaitre à gauche par une porte automatique à deux battants, alors que d’autres arrivent sur la droite pour prendre aussitôt les places laissées libres.
    On assoit une dame âgée à côté de moi. Enfin pas si âgée que ça en fait, car je l’entends donner sa date de naissance : 1939, juste sept ans de plus que moi.  On se congratule, vu qu’on est là pour la même cause. On engage une conversation. Elle me dit venir pour la deuxième fois. Elle est souriante et avenante, me glisse en aparté qu’elle s’en remet à Dieu. Etonné, je lui réponds qu’il vaut mieux pour elle qu’elle s’en remette au chirurgien. Elle rit de bon cœur et insiste sur sa confiance en Dieu. Je lui réponds que si les hommes s’étaient contenté de s’en remettre de Dieu, non seulement nous vivrions encore dans des grottes, mais vraisemblablement nous serions aujourd’hui aveugles et pour beaucoup d’entre nous déjà morts depuis belle lurette! Ma répartie l’amuse.
    Je remarque que son cathéter est placé sur le dos de sa main droite. Je demande à l’infirmier pourquoi cette différence. Il me répond que c’est selon son inspiration, il pique là où il pense où ça va mieux rentrer. Je me contente de l’explication.
    Mon tour arrive. Je quitte la brave dame souriante avec un signe de la main, et comme ceux qui m’ont précédé passe à pied la porte automatique guidé par un accompagnant. Et je m’attarde à regarder à gauche puis à droite au fur et à mesure que j’avance dans l’allée centrale. L’infirmier me demande si je fais du tourisme car je dénombre les blocs opératoires à haute voix, enfin quand je dis à haute voix ce serait plutôt en chuchotant. Il me dit qu’il y en a onze en tout. J’arrête mon décompte. Dans tous les blocs, je constate qu'on s’affaire.  
    J’arrive à destination dans une pièce d’environ 50 m2 violemment éclairée. Je suis impressionné par l’équipement. C’est une profusion d’appareils électroniques avec des écrans partout. C’est plutôt rassurant. On m’installe sur la table, me positionne correctement. Après m’avoir posé des électrodes pour l’électrocardiogramme, on me prépare le respirateur, et on me place le tensiomètre au bras gauche. Je commence à ressentir les premiers resserrements.
    J’imagine qu’on prépare l'adrénaline, l'atropine et l'éphédrine et entre autres le Propofol, le Tracrium et le Sulfenta. Je l’ai lu quelque part.
    Vu ma position, et qu’on commence à me couvrir d’un drap de protection, je me sens gêné par ma canule parlante qui se bloque à l’inspiration. Ce sont des problèmes que je connais bien. C’est dû à des sécrétions naturelles. J’espérais pouvoir la garder ne serait-ce que pour échanger avec le chirurgien. Mais à quoi bon ? Déjà qu’il s’était présenté à moi, positionné à l’envers et que j’avais à peine pu lui répondre.
    Et puis le temps n’est pas aux amabilités. Il a un boulot qui requiert toute son attention, c’est le moins que l’on puisse dire. Bref, je demande qu’on m’enlève la canule. L’anesthésiste s’exécute et je sens immédiatement que ça va beaucoup mieux. L’air arrive librement d’autant plus que je comprends qu’on rajoute de l’oxygène sous le masque qu’on vient de me coller sur le visage.
    Et ça commence. Je ne sais pas trop ce qu’on fait, ne sens pratiquement rien si ce n’est quelques minimes petites pressions et ne vois rien à part un aveuglement persistant. Quand je pense qu’on nous conseille de ne pas regarder le soleil en face.
    Le chirurgien m’indique qu’il en est à 90% de l’opération. J’entends comme des bruits de foreuse ou d’aspirateur. Je ne sais pas si ça doit m’impressionner d’autant que je ne ressens aucune douleur. Il demande l’implant. J’imagine qu’on le lui passe.
    Je pressens qu’on arrive à la fin de l’opération. Je m’attends à ce que ça dure encore un peu, et soudain, on me décolle le masque, m’essuie le visage puis, plus délicatement, me nettoie autour de l’œil. L’anesthésiste me replace ma canule. C’est fini !
    Je ne sais même pas le temps que ça a pris. Il est 9h 15. Soit deux heures trente après avoir franchi le seuil de l’hôpital et qu’il m’a bien fallu attendre en tout et pour tout plus d’une heure trente avant d’entrer au bloc.
    On me remet dans l’immense pièce par laquelle je suis arrivé afin de vérifier si tout va bien pour y rester à peine une demi-heure, puis on m’invite à sortir et me rhabiller.
    Je me retrouve à l’accueil devant une secrétaire qui m’indique que mon rendez-vous post- opératoire a lieu ce jour à 12 heures et qu’il ne me reste plus qu’à attendre patiemment avec deux jetons qu’on m’a généreusement remis afin que je me sustente après avoir jeuné depuis la veille.
    J’ai un livre mais ne peux lire, car je suis encore sur le coup de l’émotion suscitée par l’évènement que je viens de subir, mais aussi qu’il me faut finir une nuit écourtée par une appréhension bien légitime et un réveil bien avant mon heure habituelle. N’ayant jamais subi d’anesthésie locale, je me faisais des films. Pour le premier œil, j’avais eu une anesthésie générale compte tenu que l’acte opératoire était consécutif à un décollement de rétine, alors à part peut-être la surprise de rencontrer un chirurgien qui ressemblait à l’un de mes fils rajeuni de dix ans, et de goûter une excellente mousse de betteraves au caramel apportée par une charmante infirmière devenue depuis une de mes plus ferventes lectrices, c’est tout ce que j’ai pu retenir de ma première intervention.
    Bref, je me choisis un café au lait sucré et une madeleine. Je remarque que le café n’est pas sucré. J’ai pourtant appuyé sur le bon bouton. Comme je n’ai que ça à faire, je vérifie, et me résigne.
    Je reviens à ma place et m’assoupis. On afflue devant la machine à café. Certains remarquent que les breuvages distribués sont exempts de sucre. On s’étonne à haute voix. Je commente alors en leur disant que ce doit être une machine pour diabétique, vu que de l’autre côté, celui d’où l’on vient, on pose des questions sur les allergies en insistant sur le diabète. Le rire les gagne !
    J’envoie quelques textos d’une part pour rassurer mes proches et pour qu’on vienne me chercher car il est obligatoire qu’on soit accompagné pour la sortie.
    Je continue à attendre et j’observe ce qui se passe autour de moi.
    J’assiste à des retrouvailles entre les opérés et leurs proches. Des enfants de plus de 40 ans bien assurés dans leurs basquets venant récupérer des parents secoués par l’aventure qu’ils viennent de vivre. J’assiste, amusé, aux dialogues entre les générations, notamment ceux entre une mère et sa fille dont je tairais les détails mêlés d’une sollicitude affectée à un énervement perceptible, comme aux échanges entre ceux qui sont maintenant en âge de décider de tout et ceux qui ne veulent pas se laisser déposséder de leurs prérogatives, ou comment des parents deviennent les enfants de leurs propres enfants.
    Peu de temps après, je vois arriver la brave dame avec lequel j’avais eu un échange à propos de Dieu. Elle porte le foulard caractéristique des musulmanes et se dirige vers deux hommes qui l'attendent, probablement son mari et son fils. Elle me regarde, mais ne me reconnait pas, sinon j’aurais eu probablement droit à un sourire… Enfin c’est ce que je crois. Je la sens résignée.
    11 h 30. Je change de salle d’attente et me dirige au premier étage vers les consultations 1.
    C’est l’affluence des grands jours. On se bouscule partout tant les couloirs regorgent de monde tous plus ou moins éborgnés. J’avise une jeune fille qui sert de guide aux égarés comme j’avoue l’être dans ce labyrinthe de couloirs, de portes interdites, d’ascenseurs parlants et de salles d’attentes combles. Elle me donne un ticket délivré par une machine et me demande d’attendre.
    Parmi les quelques places libres j’en choisis une près d’un petit vieux arborant barbe et chapeau sans pourtant laisser deviner ses tsitsits. Il est tout sourire et nous engageons une conversation comme si nous nous connaissions déjà. Comme je le dis plus haut, vu qu’on vient pour les mêmes causes, il nous semble nécessaire de se soutenir moralement. Il m’explique venir parce qu’il a une cataracte et qu’il doit se faire opérer. Je le devine angoissé. Je le rassure en lui disant que pour moi ça vient de se faire et que le plus étonnant c’est que je vois mieux qu’avant, et ce même à travers la coque en plastique qui me recouvre l’œil.
    On l’appelle. Il me quitte déjà emmenant derrière lui un caddy bleu.
    Je m’impatiente, mais je trouve quelqu’un d’autre avec qui échanger, un monsieur qui vient de Clamart et qui a été opéré la veille. Il me dit avoir été contraint de revenir le lendemain alors que moi tout se fait le jour même. Après tout, je ne suis pas le plus à plaindre. Je remballe mes velléités.
    Après avoir satisfait au côté administratif,  j’essaie de m’asseoir dans la salle d’attente consultation post opératoire, en vain. Je dois me replier sur les bancs du couloir.
    Et là, placé comme je suis placé, je n’ai d’autres loisirs que le spectacle qui m’est offert. Je suis comme au premier rang d’un défilé de mode, avec des mannequins de toutes les tailles, des jolies, d’autres moins, des jeunes et moins jeunes, qui courent un dossier à la main, qu’on croit parties et qui reviennent, dans un sens et dans l’autre. Des hommes, des femmes, des gros, des maigres, des petits, des grands, de toutes origines, de toutes couleurs, des éborgnés, des valides, des « qui courent », des « qui courent pas », des « en chaises roulantes » ou en brancards, des « qui marchent » avec aisance, d’autres qui boitent…
    Je me tourne vers un monsieur assis à mes côtés car je remarque que sa tête tourne de droite à gauche comme à Roland Garros aux rythmes des passages et je lui glisse en aparté « On est comme à un défilé de mannequins... ». Il me regarde en souriant quand je vois arriver un éclopé qui claudique, je termine ma phrase par «… enfin presque ! ». Il s’éclaffe…
    Je reste à nouveau seul, assis sur mon banc encore de longues minutes après le départ de mon voisin, mais soudain, je vois passer devant moi le petit monsieur barbu et chapeauté de tout à l’heure, tout sourire qui me dit qu’il peut attendre encore un bon moment avant d’être opéré, que sa cataracte n’est pas si avancée que cela. Je le sens soulagé. On se dit au revoir, mais au moment où il me quitte, je constate qu’il ne traîne plus derrière lui son caddy. Pensant qu’il n’a peut-être plus sa tête, je le lui signale. Et là, il me désigne du doigt sa femme qui le suit à plus de cinq mètres derrière, plus petite que lui, plus ronde que lui, tout aussi souriante que lui, avançant péniblement vu qu’elle remorque le fameux caddy bleu. Ils semblent heureux.
    Enfin, on m’appelle. On vérifie mon œil. J’ai envie de dire au praticien « Vous vérifiez si le travail est bien fait » mais je me retiens.
    C’est fini. Je sors dehors pour prendre l’air et remarque que, contrairement à ce que je croyais, personne ne me retient. Je quitte l’hôpital seul et j’aurais pu rentrer sans aide.
    Un de mes fils arrive en voiture sur ces entrefaites. Il me récupère sur le trottoir comme pourrait le faire en ce moment un VTC (c’est d’actualité !) pour me ramener à la maison…

 





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