nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Le pacte


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







... « Mais mon cher ami, il me semble reconnaître cette œuvre,  n’est ce pas, son, son ‘train d’artillerie’ ? Une pièce de canon tirée par quatre boulonnais ou percherons, actuellement accrochée à la Neue Pinatkothek de Munich ? Ça t’en bouche un coin, non ? Tu étais loin de te douter qu’un esprit dit mauvais, puisse prétendre sur le champ culturel en remontrer à quiconque se prétend artiste ? D’autre part, permets moi de m’interroger, comment puisses-tu demeurer fidèle à cette vocation derrière laquelle tu te retranches, restant à savoir si réellement tu maîtrises ce destin que tu t’appropries, car ça sent le faussaire, pour ne pas dire le plagiaire et cela me désole, moi qui te croyais un insigne, digne créateur ! »...

L’homme, un quinquagénaire auquel étaient destinées ces paroles, était un petit maître local n’ayant obtenu du maigre public d’amateurs qui le suivait que des succès d’estime, en rien correspondant à ses rêves de gloire ; chacun d’eux y allait d’un décourageant : « Pas mal, pas mal l’artiste ! » alors qu’il aurait aimé les voir s’enthousiasmer face à ses dernières créations. Aussi, afin de préserver son amour propre, lui conserverons nous l’anonymat en l’identifiant sous ses seules initiales : B.D... Désillusionné par des décades d’insuccès, on peut comprendre que ce déjà vieux rapin –quoique la peinture soit considérée comme un art tardif – détestât qu’on se paye sa tête, les expositions suffisant à ce jeu de massacre auquel par profession il se soumettait ; qu’il vouât une haine farouche à ceux s’y risquant dans son dos, particulièrement à ces fureteurs d’ateliers qui sous prétexte d’acquisitions, sans vergogne se risquent à ces pitoyables jeux de massacre. Si au fil des ans il avait su démasquer puis vertement mettre à la porte ces malotrus, bénéficiant d’une accalmie propice à la création, des journées entières attaché à son chevalet, il fut long à se rendre compte de la présence de l’Autre s’étant signalé par des bruits incongrus, des toussotements, des raclements de gorge, des borborygmes, qu’il attribua à ses voisins du dessus, excessivement bruyants avec leurs enfants mal éduqués plutôt qu’à sa malveillante proximité. Ce ne fut que lorsque Lui aussi se plut à verser dans l’étrillage systématique de son travail, son rire sardonique gagnant en crescendo pour atteindre le satanique, qu’à l’improviste se retournant, dans un recoin sombre de son atelier B.D. surprit son rictus effrayant...

... « Plagiaire, vous osez me qualifier de plagiaire, alors que nous officions sous l’auspice des muses, bénéficions de cet illimité crédit –toujours en vigueur malgré l’inflation de ses taux – que nous octroient leurs substantifiques mamelles, fertiles en matières grasses et culturelles. Par contre, que les ayant tétées, nos croissances, celle de Théodore et la mienne, fussent dissemblables je vous l’accorde, mais à condition que vous cessiez de m’éreinter à l’heure d’en juger de l’ébouriffante succession qui m’échut. Ne suis-je pas victime d’une parentèle iconoclaste, avec des grands pères ayant parcouru Levant et Dardanelles, des grands oncles ayant pratiqué le chemin des Dames puis assailli Koufra, avant de se convertir aux langueurs africaines en rempilant dans la coloniale. Des parrains et cousins ayant crapahuté dans les djebels et les pampas d’Argentine. Un Papa ayant côtoyé des annamites, étrangement rieurs dessus leurs buffles, une Maman ayant fréquenté les bures et soutanes de missionnaires belges ou espagnols. Ne pensez-vous pas, mon cher Satan, que leurs états de service me donnaient droit à l’élaboration d’une fresque matérialisant leurs singulières biographies ? Au début j’avais penché pour l’écriture, mais l’attrait des vignettes d’Epinal me contraignît aux pinceaux, donc aux résultats que vous critiquez, alors que c’est par respect pour leur mémoire que je m’évertue à les mettre en scène ! »...

... « Du calme, du calme mon ami, pas de fâcherie inutile. Je connais tes handicaps, les respecte, cependant tu me connais, je ne suis pas spécialement miséricordieux, à ton égard n’userai pas d’apitoiement, mais respectueux de ta volontaire entreprise jusqu’à ce jour mal récompensée, je suis prêt, sous condition expresse, à te proposer mon assistance... Hé ! Hé ! En bon chrétien je te vois regimber, car cette proposition tu l’imagines malsaine, d’un premier mouvement tu vas me la refuser. Mais mon bon ami, songes-y, tu ne vas pas perpétuellement commettre des faux, comme à tes balbutiants débuts massacrer ce pauvre Géricault ! Rappelles toi son ‘officier des chasseurs’ une toile qui fit son petit effet lors de sa présentation au salon de 1812, combien de croûtes en as-tu tiré ? »...

Le malheureux peintre s’interrogeait sur les intrusions de l’Autre, ses répétitives apparitions se concluant sur d’inévitables éreintements, une âpre évaluation de ses médiocres réalisations. Néanmoins, encore s’évertuait-il sur une énième réplique de ce ‘cuirassier quittant le feu’ et sans doute lui manquait-il ce recul nécessaire pour vraiment juger du style de ce maître qu’il s’autorisait à plagier. Alors qu’irrité par les incessantes moqueries de son redoutable censeur, essayant de modifier les compositions de chacune des copies, son tangible désespoir l’orientait vers un combat rageur ; bientôt des traces, des lacérations de matière, des giclures visibles sur le sol et les murs de son atelier, témoignèrent de son futur naufrage, de sa proche abdication...

... « Allez, on s’acharne, on plagie, sûr que tu aurais dû essayer l’écriture, c’est moins salissant, surtout avec cette singulière façon dont tu traites ce pauvre Géricault, qui j’en suis sûr du haut de son panthéon doit te maudire. D’ailleurs mon bon ami, bien que tu le veuilles, tu ne peux prétendre à cette épithète de maudit, il y va d’une prédestination et seuls s’autorisent de ce titre les grands, ceux chez qui tu aimerais trouver place ? Les ratés dont tu fais partie, n’essuient que des sarcasmes, aussi, si tu veux t’en garantir, il  te suffit  de prendre en considération ma sollicitude ! »

Fatigué par autant de récriminations que d’exhortations, décidé à prendre l’Autre au mot, l’artiste lui demanda de clarifier ses desseins, le questionna sur ce choix reposant sur son humble personne, alors qu’existaient d’autres peintres, plus talentueux, des anciens des beaux-arts prétendant aux titres et médailles, prêts pour une gloriole passagère à signer les pactes les plus léonins... Retranché derrière son sourire méphistophélique, l’Autre lui renouvela ses antérieurs propos, le flatta, loua sa pugnacité, s’apitoya sur sa basse extraction l’ayant (forcément) handicapé en comparaison de pairs ayant  bénéficié de l’endogamie des systèmes artistiques ; se déclara prêt à lui apporter le soutien nécessaire à l’érection d’une grande œuvre, le garantit de son appui, de son immédiate effectivité à la seule condition d’une signature de ce contrat qu’il tenait là, entre ses griffes acérées... Tout en balançant sous le nez du barbouilleur les feuillets, tôt ou tard paraphés, le tentateur poursuivit en l’assurant d’une créativité sans faille, d’une reconnaissance de ses contemporains, d’une plénitude intellectuelle supérieure à celle qu’il aurait pu prétendre en tant qu’autodidacte besogneux. Que la célébrité, avec ce que cela comporte de notoriété, de retentissement sur la planète des arts était stipulée dans ce contrat, qu’au lieu de tergiverser, s’il se donnait la peine de le parapher il atteindrait ce nirvana espéré, cela en échange de pas grand chose, d’un ou deux vices bien enkystés au plus secret de son être... En signe de confiance le Démon lui  abandonna le futur contrat, lui laissa le libre choix d’une réponse sous quarante huit heures...

Longuement B.D... réfléchit, il se savait nullement attaché aux biens matériels ou ostentatoires, et lors du retour du Corrupteur tout à trac lui proposa l’abandon de vices jugés rédhibitoires : l’alcool et les femmes ; n’avait-il pas récemment, sans succès, contacté les alcooliques anonymes ! Mais il fut surpris, car le Diable se récria, déclara que provenant de similaires trocs il possédait un nombre incalculable de ces tares humaines, qu’étant donné qu’il le voyait incapable de lui proposer un échange satisfaisant, avec de plus conciliants rapins s’assurerait de l’affaire... Vite l’artiste sut de quoi il retournait, à l’aide de mimiques obscènes, le Cornu le lui fit comprendre ; ses mains crochues voletèrent par en dessous sa ceinture, simulèrent une masturbation,  poursuivit sa démoniaque gesticulation en fixant de ses yeux de braise le regard halluciné de sa proie, tétanisée, fin prête pour la signature... Car des petites ou grosses, des moyennes ou longues, jusqu’aux clous tordus, cet enjôleur en tissait des colliers, des parures –son passe-temps préféré, comme ceux du crochet ou de la philatélie chez les saints ou saintes du paradis –, tels les fameux piments d’Espelette, mises à sécher suspendues aux montants des portes infernales... Face à sa victime le Diable se fit rassurant, lui confirma son aide, l’authenticité d’un pouvoir démiurgique lui octroyant cette reconnaissance tant souhaitée ;  face à ses hésitations, ses récriminations concernant ce que penseraient ses femmes et maîtresses –surprises par son manque d’assiduité au lit, de sa baisse aussi subite qu’incompréhensible de sa libido, de l’inexorable chute de ses performances –, lui déclara que, comme convenu lors de leur pacte, en compensation de cette insignifiante perte – vu qu’il n’aurait plus loisir de batifoler ni d’assumer sa défunte sexualité, l’art l’accaparant à temps plein – musées, salons et académies l’accueilleraient, jusqu’à l’institut de France qui en grandes pompes l’introniserait ; d’ailleurs, les plus grands artistes, les Hyeronimus Bosch, les Pontormo, les Rouault, les Dali et Warhol, en échange d’une gloire éphémère, lui avaient abandonné leurs virils attributs...

Malgré un entrain simulé lors de l’exécution de ses tableaux, ceci afin de donner le change à son entourage professionnel,  et sont-ils suspicieux et jaloux ces gens-là, la réussite advint, les portes des prestigieux Salons et Galeries s’ouvrirent, de toutes parts des éloges fleurirent, des critiques autrefois dédaigneux devinrent dithyrambiques, à l’unisson amateurs et experts s’extasièrent sur une œuvre jugée majeure... Les succès s’enclenchèrent, gagnèrent en résonance internationale jusqu’au jour ou les croyant oubliées, fascinées par cette gloire naissante, égéries et muses vénéneuses, telles des papillons de nuit vinrent se frotter à ce nouvel astre médiatique. Elles le pressèrent de leurs assiduités, émoustillées désirèrent savoir si ses fabuleuses capacités créatrices s’honoraient d’une égale puissance sexuelle ?... D’abord inattentif à ce chœur de sirènes, ainsi qu’a leurs sournois et luxurieux manèges, ce génie des Arts ne prêta pas attention à leurs minauderies, fut capable de repousser leurs artificieux assauts, avant de succomber, la chair est faible, puis porter une légitime attention à leurs appas... L’œuvre en pâtit, prompts à la palinodie les critiques se gaussèrent de ses déficiences, alléguèrent une décrépitude, une incompréhensible désertion de la part d’un artiste si prometteur, invoquèrent l’impuissance ! les amateurs désertèrent son atelier, les courtiers et agents s’éloignèrent, les Salons et Galeries bradèrent ses toiles...

B.D... s’attelait à une énième copie, lorsqu’il perçut les ricanements de l’Autre l’ayant entortillé. Accablé, il comprît que Satan revenait à la charge pour mieux l’humilier, lui rappeler ce piège que pauvre humain il n’avait pas su ou pu éviter, ce traquenard dans lequel il était tombé avec ces walkyries célébrant ses faux triomphes.  Non, il ne se retournerait pas, ne lui ferait pas l’honneur d’une nouvelle reddition, par avance connaissait ce que Méphistophélès allait lui dire : « Il demeurerait impuissant ! L’homme sensuel se défausserait sous l’artiste (immense) qu’il n’était plus ! »... Il était trop tard pour regimber, ce diabolique pacte, sans l’avoir lu il l’avait signé, demeurait à savoir si une lecture plus attentive lui aurait permis de repérer l’alinéa dans lequel était stipulé que ne perdureraient ni célébrité ni gloire, mais que s’agissant de l’impuissance elle n’aurait rien d’éphémère !... Malgré sa volonté d’échapper aux ironiques commentaires de son corrupteur, dans son dos s’assurant d’un vilain bruitage en froissant les feuillets originaux du contrat, B.D... ne pouvait s’en soustraire, la lutte était inégale, paraissait devoir s’éterniser, lorsque enfin, décidé de changer de victime, avant de disparaître en direction des portes infernales où se repèrent, mises à sécher, les verges de nombreuses célébrités, dans un nuage de souffre l’Autre ne lui inflige une ultime diatribe :

... « Espèce de ringard, tu aurais dû te méfier, ne pas brûler tes vaisseaux en t’engageant dans mon sulfureux sillage ! Ah que l’attrait de la gloire est vivace chez les gens de ton acabit. Un petit tour par La Fontaine t’aurait opportunément rafraîchi la mémoire, dans ses moralisatrices fables il fustige les sots et présomptueux de ton espèce. Ne dit-il pas en ce qui vous concerne : combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas, s’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !... Cette leçon je sais que tu la retiendras, étant donné que pour le reste, hormis une intervention chirurgicale, tu ne dois pas espérer d’amélioration, salut l’artiste ! »...







nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -